sábado 25 de abril de 2009
miércoles 19 de noviembre de 2008
JEAN PAUL SARTRE
JEAN PAUL SARTRE.-
Jean Paul Charles Aymard Sartre was born the 21th of June of 1905 and he was died the 15th April of 1980. He was a writer, philosopher and write plays of theatre. He was an exponent of the EXISTENCIALISM THOUGHT. hE WAS THE 10th French Writer that was award with the NOBEL LITERATURE PRIZE, but Mr Sartre refused the Prize with a letter written to the SWEDISH ACADEMY. The general rule of this important wirter was to refuse all the prizes. The thought of Sartre about Prizes was that must exist like a link with the knowledge and the men without of the Prizes of the Institucions. Later Sartre inqured the economical reward from Swedeen. The parents of Sartre were JEAN BAPTISTE SARTRE an officer from the Navy and ANNE-MARIE SWEITZER, irmá de ALBERT SWEITZER. His father was died from feber whwn he was only 15 months and Anne Marie, educated Jean Paul with the help of his grandfather, CHARLES SWEITZER, who teached Mathematicas to Jean Paul and he introduced to Jean Paul about Classic Literature.
Phillosophy called the attenttion to the young Jean Paul about the twenties when he read the EASSI SUR LES DONNÉS IMMEDIATÉS DE LA CONSCIENCE OF HENRY BERGSON. He was sutdied in Paris in the elitical ECOLE NORMALE SUPERIEURE where he knew in 1929 to SOMONE de BEAUVIER e a RAYMOND ARON . SARTE and BEAUVIER were like a couple in the rest of their lives with a relantioship without monogamous . THE TWO TOGUETHER fighted the supositions and expectatives of the bourgois formation. THE CONFLICT between the oppressive and destructive SPIRITUAL ACCORD (bad faith) and an authentic state of of existence was the main theme of the work of Sartre a theme developed in his mais philosppher work THE BEING and THE NOTHINGNESS
JEAN PAUL SARTRE
JEAN PAUL SARTE. Foi un auténtico persoerio na vida intelectual de moita xente do século pasado. Penso atá que se chegou a "idealizar" a súa figura. Pero, non hai dúbida que somentes houbu un coma el. Foi único, rompedor, revolucionario e procuraba rematar con todo o mito da "burguesía". Foi ídomo antre moitas xuventude e a esperanza para moito. Paris fíxose famoso con Sartre, coa
súa compañeira Simone. Todo aquel París que coñecín as orelas do Río Sena cargado de verndedores de libros e discos, os bookints. Todo aquel París de Mont Martre, aqueles pequenos cafés, lugares de ditosas runións, que en poucos minutos os problemas de todo o mundo ficaban resoltos. Ali estaban, Pablo Neruda, Pablo Piccasso, Rafael Alberti, Henry Miller, Edith Piaf, Iven Montond, Georges Brassens, Georges Moustaky..París era un lugar de atope para escritores e cantantes e pintores. A bohemia parisina, os sonos escachados, as noites infinitas, os vasos de viño irrematable, as guitarras falantes. París si. Nesta vila onde morreo na máis pura miseria o gran OSCAR WILDE. Wilde era unha contradicción vital, vivindo dende o máis luxo dublinés pero rematando a súa vida na cidade de Jean Paul, axudado a vivir diganamente polos seus amigos. A Oscar non lle quedaba nada de nada, somentes morrer. Foi unha tristura o seu finmartes 18 de noviembre de 2008
JEAN PAUL SARTRE --LES MOTS--
Jean-Paul Sartre
Les Mots
A madame Z.
I
Lire
En Alsace, aux environs de 1850, un instituteur
accablé d'enfants consentit à se faire épicier. Ce
défroqué voulut une compensation: puisqu'il renonçait à
former les esprits, un de ses fils formerait les âmes; il y
aurait un pasteur dans la famille, ce serait Charles.
Charles se déroba, préféra courir les routes sur la trace
d'une écuyère. On retourna son portrait contre le mur et
fit défense de prononcer son nom. A qui le tour?
Auguste se hâta d'imiter le sacrifice paternel: il entra
dans le négoce et s'en trouva bien. Restait Louis, qui
n'avait pas de prédisposition marquée: le père s'empara
de ce garçon tranquille et le fit pasteur en un
tournemain. Plus tard Louis poussa l'obéissance jusqu'à
engendrer à son tour un pasteur, Albert Schweitzer, dont
on sait la carrière. Cependant, Charles n'avait pas
retrouvé son écuyère; le beau geste du père l'avait
marqué: il garda toute sa vie le goût du sublime et mit
son zèle à fabriquer de grandes circonstances avec de
petits événements. Il ne songeait pas, comme on voit, à
éluder la vocation familiale: il souhaitait se vouer à une
forme atténuée de spiritualité, à un sacerdoce qui lui
permît les écuyères. Le professorat fit l'affaire: Charles
choisit d'enseigner l'allemand. Il soutint une thèse sur
Hans Sachs, opta pour la méthode directe dont il se dit
plus tard l'inventeur, publia, avec la collaboration de M.
Simonnot, un Deutsches Lesebuch estimé, fit une
carrière rapide: Mâcon, Lyon, Paris. A Paris, pour la
distribution des prix, il prononça un discours qui eut les
honneurs d'un tirage à part: « Monsieur le Ministre,
Mesdames, Messieurs, mes chers enfants, vous ne
devineriez jamais de quoi je vais vous parler
aujourd'hui! De la musique! » Il excellait dans les vers
de circonstance. Il avait coutume de dire aux réunions
de famille: « Louis est le plus pieux, Auguste le plus
riche; moi je suis le plus intelligent. » Les frères riaient,
les belles-soeurs pinçaient les lèvres. A Mâcon, Charles
Schweitzer avait épousé Louise Guillemin, fille d'un
avoué catholique. Elle détesta son voyage de noces: il
l'avait enlevée avant la fin du repas et jetée dans un
train. A soixante-dix ans, Louise parlait encore de la
salade de poireaux qu'on leur avait servie dans un buffet
de gare: « Il prenait tout le blanc et me laissait le vert. »
Ils passèrent quinze jours en Alsace sans quitter la table;
les frères se racontaient en patois des histoires
scatologiques; de temps en temps, le pasteur se tournait
vers Louise et les lui traduisait, par charité chrétienne.
Elle ne tarda pas à se faire délivrer des certificats de
complaisance qui la dispensèrent du commerce conjugal
et lui donnèrent le droit de faire chambre à part; elle
parlait de ses migraines, prit l'habitude de s'aliter, se mit
à détester le bruit, la passion, les enthousiasmes, toute la
grosse vie fruste et théâtrale des Schweitzer. Cette
femme vive et malicieuse mais froide pensait droit et
mal, parce que son mari pensait bien et de travers; parce
8 Les Mots
qu'il était menteur et crédule, elle doutait de tout: « Ils
prétendent que la terre tourne; qu'est-ce qu'ils en savent?
» Entourée de vertueux comédiens, elle avait pris en
haine la comédie et la vertu. Cette réaliste si fine, égarée
dans une famille de spiritualistes grossiers se fit
voltairienne par défi sans avoir lu Voltaire. Mignonne et
replète, cynique, enjouée, elle devint la négation pure;
d'un haussement de sourcils, d'un imperceptible sourire,
elle réduisait en poudre toutes les grandes attitudes,
pour elle-même et sans que personne s'en aperçût. Son
orgueil négatif et son égoïsme de refus la dévorèrent.
Elle ne voyait personne, ayant trop de fierté pour
briguer la première place, trop de vanité pour se
contenter de la seconde. « Sachez, disait-elle, vous
laisser désirer. » On la désira beaucoup, puis de moins
en moins, et, faute de la voir, on finit par l'oublier. Elle
ne quitta plus guère son fauteuil ou son lit. Naturalistes
et puritains — cette combinaison de vertus est moins
rare qu'on ne pense — les Schweitzer aimaient les mots
crus qui, tout en rabaissant très chrétiennement le corps,
manifestaient leur large consentement aux fonctions
naturelles; Louise aimait les mots couverts. Elle lisait
beaucoup de romans lestes dont elle appréciait moins
l'intrigue que les voiles transparents qui l'enveloppaient:
« C'est osé, c'est bien écrit, disait-elle d'un air délicat.
Glissez, mortels, n'appuyez pas! » Cette femme de neige
pensa mourir de rire en lisant La Fille de feu d'Adolphe
Belot. Elle se plaisait à raconter des histoires de nuits de
noces qui finissaient toujours mal: tantôt le mari, dans
sa hâte brutale, rompait le cou de sa femme contre le
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bois du lit et tantôt, c'était la jeune épousée qu'on
retrouvait, au matin, réfugiée sur l'armoire, nue et folle.
Louise vivait dans le demi-jour; Charles entrait chez
elle, repoussait les persiennes, allumait toutes les
lampes, elle gémissait en portant la main à ses yeux: «
Charles! tu m'éblouis! » Mais ses résistances ne
dépassaient pas les limites d'une opposition
constitutionnelle: Charles lui inspirait de la crainte, un
prodigieux agacement, parfois aussi de l'amitié, pourvu
qu'il ne la touchât pas. Elle lui cédait sur tout dès qu'il se
mettait à crier. Il lui fit quatre enfants par surprise: une
fille qui mourut en bas âge, deux garçons, une autre
fille. Par indifférence ou par respect, il avait permis
qu'on les élevât dans la religion catholique. Incroyante,
Louise les fit croyants par dégoût du protestantisme. Les
deux garçons prirent le parti de leur mère; elle les
éloigna doucement de ce père volumineux; Charles ne
s'en aperçut même pas. L'aîné, Georges, entra à
Polytechnique; le second, Émile, devint professeur
d'allemand. Il m'intrigue: je sais qu'il est resté célibataire
mais qu'il imitait son père en tout, bien qu'il ne l'aimât
pas. Père et fils finirent par se brouiller; il y eut des
réconciliations mémorables. Émile cachait sa vie; il
adorait sa mère et, jusqu'à la fin, il garda l'habitude de
lui faire, sans prévenir, des visites clandestines; il la
couvrait de baisers et de caresses puis se mettait à parler
du père, d'abord ironiquement puis avec rage et la
quittait en claquant la porte. Elle l'aimait, je crois, mais
il lui faisait peur: ces deux hommes rudes et difficiles la
fatiguaient et elle leur préférait Georges qui n'était
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jamais là. Émile mourut en 1927, fou de solitude: sous
son oreiller, on trouva un revolver; cent paires de
chaussettes trouées, vingt paires de souliers éculés dans
ses malles.
Anne-Marie, la fille cadette, passa son enfance sur
une chaise. On lui apprit à s'ennuyer, à se tenir droite, à
coudre. Elle avait des dons: on crut distingué de les
laisser en friche; de l'éclat: on prit soin de le lui cacher.
Ces bourgeois modestes et fiers jugeaient la beauté audessus
de leurs moyens ou au-dessous de leur condition;
ils la permettaient aux marquises et aux putains. Louise
avait l'orgueil le plus aride: de peur d'être dupe elle niait
chez ses enfants, chez son mari, chez elle-même les
qualités les plus évidentes; Charles ne savait pas
reconnaître la beauté chez les autres: il la confondait
avec la santé: depuis la maladie de sa femme, il se
consolait avec de fortes idéalistes, moustachues et
colorées, qui se portaient bien. Cinquante ans plus tard,
en feuilletant un album de famille, Anne-Marie s'aperçut
qu'elle avait été belle.
A peu près vers le même temps que Charles
Schweitzer rencontrait Louise Guillemin, un médecin de
campagne épousa la fille d'un riche propriétaire
périgourdin et s'installa avec elle dans la triste grand-rue
de Thiviers, en face du pharmacien. Au lendemain du
mariage, on découvrit que le beau-père n'avait pas le
sou. Outré, le docteur Sartre resta quarante ans sans
adresser la parole à sa femme; à table, il s'exprimait par
signes, elle finit par l'appeler « mon pensionnaire ». Il
partageait son lit, pourtant, et, de temps à autre, sans un
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mot, l'engrossait: elle lui donna deux fils et une fille; ces
enfants du silence s'appelèrent Jean-Baptiste, Joseph et
Hélène. Hélène épousa sur le tard un officier de
cavalerie qui devint fou; Joseph fit son service dans les
zouaves et se retira de bonne heure chez ses parents. Il
n'avait pas de métier: pris entre le mutisme de l'un et les
criailleries de l'autre, il devint bègue et passa sa vie à se
battre contre les mots. Jean-Baptiste voulut préparer
Navale, pour voir la mer. En 1904, à Cherbourg, officier
de marine et déjà rongé par les fièvres de Cochinchine,
il fit la connaissance d'Anne-Marie Schweitzer,
s'empara de cette grande fille délaissée, l'épousa, lui fit
un enfant au galop, moi, et tenta de se réfugier dans la
mort.
Mourir n'est pas facile: la fièvre intestinale montait
sans hâte, il y eut des rémissions. Anne-Marie le
soignait avec dévouement, mais sans pousser
l'indécence jusqu'à l'aimer. Louise l'avait prévenue
contre la vie conjugale: après des noces de sang, c'était
une suite infinie de sacrifices, coupée de trivialités
nocturnes. A l'exemple de sa mère, ma mère préféra le
devoir au plaisir. Elle n'avait pas beaucoup connu mon
père, ni avant ni après le mariage, et devait parfois se
demander pourquoi cet étranger avait choisi de mourir
entre ses bras. On le transporta dans une métairie à
quelques lieues de Thiviers; son père venait le visiter
chaque jour en carriole. Les veilles et les soucis
épuisèrent Anne-Marie, son lait tarit, on me mit en
nourrice non loin de là et je m'appliquai, moi aussi, à
mourir: d'entérite et peut-être de ressentiment. A vingt
12 Les Mots
ans, sans expérience ni conseils, ma mère se déchirait
entre deux moribonds inconnus; son mariage de raison
trouvait sa vérité dans la maladie et le deuil. Moi, je
profitais de la situation: à l'époque, les mères
nourrissaient elles-mêmes et longtemps; sans la chance
de cette double agonie, j'eusse été exposé aux difficultés
d'un sevrage tardif. Malade, sevré par la force à neuf
mois, la fièvre et l'abrutissement m'empêchèrent de
sentir le dernier coup de ciseaux qui tranche les liens de
la mère et de l'enfant; je plongeai dans un monde
confus, peuplé d'hallucinations simples et de frustes
idoles. A la mort de mon père, Anne-Marie et moi, nous
nous réveillâmes d'un cauchemar commun; je guéris.
Mais nous étions victimes d'un malentendu: elle
retrouvait avec amour un fils qu'elle n'avait jamais
quitté vraiment; je reprenais connaissance sur les
genoux d'une étrangère.
Sans argent ni métier, Anne-Marie décida de
retourner vivre chez ses parents. Mais l'insolent trépas
de mon père avait désobligé les Schweitzer: il
ressemblait trop à une répudiation. Pour n'avoir su ni le
prévoir ni le prévenir, ma mère fut réputée coupable:
elle avait pris, à l'étourdie, un mari qui n'avait pas fait
d'usage. Pour la longue Ariane qui revint à Meudon,
avec un enfant dans les bras, tout le monde fut parfait:
mon grand-père avait demandé sa retraite, il reprit du
service sans un mot de reproche; ma grand-mère, ellemême,
eut le triomphe discret. Mais Anne-Marie, glacée
de reconnaissance, devinait le blâme sous les bons
procédés: les familles, bien sûr, préfèrent les veuves aux
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filles mères, mais c'est de justesse. Pour obtenir son
pardon, elle se dépensa sans compter, tint la maison de
ses parents, à Meudon puis à Paris, se fit gouvernante,
infirmière, majordome, dame de compagnie, servante,
sans pouvoir désarmer l'agacement muet de sa mère.
Louise trouvait fastidieux de faire le menu tous les
matins et les comptes tous les soirs mais elle supportait
mal qu'on les fît à sa place; elle se laissait décharger de
ses obligations en s'irritant de perdre ses prérogatives.
Cette femme vieillissante et cynique n'avait qu'une
illusion; elle se croyait indispensable. L'illusion
s'évanouit: Louise se mit à jalouser sa fille. Pauvre
Anne-Marie: passive, on l'eût accusée d'être une charge;
active, on la soupçonnait de vouloir régenter la maison.
Pour éviter le premier écueil, elle eut besoin de tout son
courage, pour éviter le second, de toute son humilité. Il
ne fallut pas longtemps pour que la jeune veuve redevînt
mineure: une vierge avec tache. On ne lui refusait pas
l'argent de poche: on oubliait de lui en donner; elle usa
sa garde-robe jusqu'à la trame sans que mon grand-père
s'avisât de la renouveler. A peine tolérait-on qu'elle
sortît seule. Lorsque ses anciennes amies, mariées pour
la plupart, l'invitaient à dîner, il fallait solliciter la
permission longtemps à l'avance et promettre qu'on la
ramènerait avant dix heures. Au milieu du repas, le
maître de maison se levait de table pour la reconduire en
voiture. Pendant ce temps, en chemise de nuit, mon
grand-père arpentait sa chambre à coucher, montre en
main. Sur le dernier coup de dix heures, il tonnait. Les
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invitations se firent plus rares et ma mère se dégoûta de
plaisirs si coûteux.
La mort de Jean-Baptiste fut la grande affaire de ma
vie: elle rendit ma mère à ses chaînes et me donna la
liberté.
Il n'y a pas de bon père, c'est la règle; qu'on n'en
tienne pas grief aux hommes mais au lien de paternité
qui est pourri. Faire des enfants, rien de mieux; en
avoir, quelle iniquité! Eût-il vécu, mon père se fût
couché sur moi de tout son long et m'eût écrasé. Par
chance, il est mort en bas âge; au milieu des Énées qui
portent sur le dos leurs Anchises, je passe d'une rive à
l'autre, seul et détestant ces géniteurs invisibles à cheval
sur leurs fils pour toute la vie; j'ai laissé derrière moi un
jeune mort qui n'eut pas le temps d'être mon père et qui
pourrait être, aujourd'hui, mon fils. Fut-ce un mal ou un
bien? Je ne sais; mais je souscris volontiers au verdict
d'un éminent psychanalyste: je n'ai pas de Sur-moi.
Ce n'est pas tout de mourir: il faut mourir à temps.
Plus tard, je me fusse senti coupable; un orphelin
conscient se donne tort: offusqués par sa vue, ses
parents se sont retirés dans leurs appartements du ciel.
Moi, j'étais ravi: ma triste condition imposait le respect,
fondait mon importance; je comptais mon deuil au
nombre de mes vertus. Mon père avait eu la galanterie
de mourir à ses torts: ma grand-mère répétait qu'il s'était
dérobé à ses devoirs; mon grand-père, justement fier de
la longévité Schweitzer, n'admettait pas qu'on disparût à
trente ans; à la lumière de ce décès suspect, il en vint à
douter que son gendre eût jamais existé et, pour finir, il
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l'oublia. Je n'eus même pas à l'oublier: en filant à
l'anglaise, Jean-Baptiste m'avait refusé le plaisir de faire
sa connaissance. Aujourd'hui encore, je m'étonne du peu
que je sais sur lui. Il a aimé, pourtant, il a voulu vivre, il
s'est vu mourir; cela suffit pour faire tout un homme.
Mais de cet homme-là, personne, dans ma famille, n'a su
me rendre curieux. Pendant plusieurs années, j'ai pu
voir, au-dessus de mon lit, le portrait d'un petit officier
aux yeux candides, au crâne rond et dégarni, avec de
fortes moustaches: quand ma mère s'est remariée, le
portrait a disparu. Plus tard, j'ai hérité de livres qui lui
avaient appartenu: un ouvrage de Le Dantec sur l'avenir
de la science, un autre de Weber, intitulé: Vers le
positivisme par l'idéalisme absolu. Il avait de mauvaises
lectures comme tous ses contemporains. Dans les
marges, j'ai découvert des griffonnages indéchiffrables,
signes morts d'une petite illumination qui fut vivante et
dansante aux environs de ma naissance. J'ai vendu les
livres: ce défunt me concernait si peu. Je le connais par
ouï-dire, comme le Masque de Fer ou le chevalier d'Éon
et ce que je sais de lui ne se rapporte jamais à moi: s'il
m'a aimé, s'il m'a pris dans ses bras, s'il a tourné vers
son fils ses yeux clairs, aujourd'hui mangés, personne
n'en a gardé mémoire: ce sont des peines d'amour
perdues. Ce père n'est pas même une ombre, pas même
un regard: nous avons pesé quelque temps, lui et moi,
sur la même terre, voilà tout. Plutôt que le fils d'un
mort, on m'a fait entendre que j'étais l'enfant du miracle.
De là vient, sans aucun doute, mon incroyable légèreté.
Je ne suis pas un chef, ni n'aspire à le devenir.
16 Les Mots
Commander, obéir, c'est tout un. Le plus autoritaire
commande au nom d'un autre, d'un parasite sacré — son
père —, transmet les abstraites violences qu'il subit. De
ma vie je n'ai donné d'ordre sans rire, sans faire rire;
c'est que je ne suis pas rongé par le chancre du pouvoir:
on ne m'a pas appris l'obéissance.
A qui obéirais-je? On me montre une jeune géante,
on me dit que c'est ma mère. De moi-même, je la
prendrais plutôt pour une soeur aînée. Cette vierge en
résidence surveillée, soumise à tous, je vois bien qu'elle
est là pour me servir. Je l'aime: mais comment la
respecterais-je, si personne ne la respecte? Il y a trois
chambres dans notre maison: celle de mon grand-père,
celle de ma grand-mère, celle des « enfants ». Les «
enfants », c'est nous: pareillement mineurs et
pareillement entretenus. Mais tous les égards sont pour
moi. Dans ma chambre, on a mis un lit de jeune fille. La
jeune fille dort seule et s'éveille chastement; je dors
encore quand elle court prendre son « tub » à la salle de
bains; elle revient entièrement vêtue: comment serais-je
né d'elle? Elle me raconte ses malheurs et je l'écoute
avec compassion: plus tard je l'épouserai pour la
protéger. Je le lui promets: j'étendrai ma main sur elle,
je mettrai ma jeune importance à son service. Pense-t-on
que je vais lui obéir? J'ai la bonté de céder à ses prières.
Elle ne me donne pas d'ordres d'ailleurs: elle esquisse en
mots légers un avenir qu'elle me loue de bien vouloir
réaliser: « Mon petit chéri sera bien mignon, bien
raisonnable, il va se laisser mettre des gouttes dans le
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nez bien gentiment. » Je me laisse prendre au piège de
ces prophéties douillettes.
Restait le patriarche: il ressemblait tant à Dieu le Père
qu'on le prenait souvent pour lui. Un jour, il entra dans
une église par la sacristie; le curé menaçait les tièdes des
foudres célestes: « Dieu est là! Il vous voit! » Tout à
coup les fidèles découvrirent, sous la chaire, un grand
vieillard barbu qui les regardait: ils s'enfuirent. D'autres
fois, mon grand-père disait qu'ils s'étaient jetés à ses
genoux. Il prit goût aux apparitions. Au mois de
septembre 1914, il se manifesta dans un cinéma
d'Arcachon: nous étions au balcon, ma mère et moi,
quand il réclama la lumière; d'autres messieurs faisaient
autour de lui les anges et criaient: « Victoire! Victoire! »
Dieu monta sur la scène et lut le communiqué de la
Marne. Du temps que sa barbe était noire, il avait été
Jéhovah et je soupçonne qu'Émile est mort de lui,
indirectement. Ce Dieu de colère se gorgeait du sang de
ses fils. Mais j'apparaissais au terme de sa longue vie, sa
barbe avait blanchi, le tabac l'avait jaunie et la paternité
ne l'amusait plus. M'eût-il engendré, cependant, je crois
bien qu'il n'eût pu s'empêcher de m'asservir: par
habitude. Ma chance fut d'appartenir à un mort: un mort
avait versé les quelques gouttes de sperme qui font le
prix ordinaire d'un enfant; j'étais un fief du soleil, mon
grand-père pouvait jouir de moi sans me posséder: je fus
sa « merveille » parce qu'il souhaitait finir ses jours en
vieillard émerveillé; il prit le parti de me considérer
comme une faveur singulière du destin, comme un don
gratuit et toujours révocable; qu'eût-il exigé de moi? Je
18 Les Mots
le comblais par ma seule présence. Il fut le Dieu
d'Amour avec la barbe du Père et le Sacré-Coeur du Fils;
il me faisait l'imposition des mains, je sentais sur mon
crâne la chaleur de sa paume, il m'appelait son tout-petit
d'une voix qui chevrotait de tendresse, les larmes
embuaient ses yeux froids. Tout le monde se récriait: «
Ce garnement l'a rendu fou! » Il m'adorait, c'était
manifeste. M'aimait-il? Dans une passion si publique,
j'ai peine à distinguer la sincérité de l'artifice: je ne crois
pas qu'il ait témoigné beaucoup d'affection à ses autres
petits-fils; il est vrai qu'il ne les voyait guère et qu'ils
n'avaient aucun besoin de lui. Moi, je dépendais de lui
pour tout: il adorait en moi sa générosité.
A la vérité, il forçait un peu sur le sublime: c'était un
homme du xixe siècle qui se prenait, comme tant
d'autres, comme Victor Hugo lui-même, pour Victor
Hugo. Je tiens ce bel homme à barbe de fleuve, toujours
entre deux coups de théâtre, comme l'alcoolique entre
deux vins, pour la victime de deux techniques
récemment découvertes: l'art du photographe et l'art
d'être grand-père. Il avait la chance et le malheur d'être
photogénique; ses photos remplissaient la maison:
comme on ne pratiquait pas l'instantané, il y avait gagné
le goût des poses et des tableaux vivants; tout lui était
prétexte à suspendre ses gestes, à se figer dans une belle
attitude, à se pétrifier; il raffolait de ces courts instants
d'éternité où il devenait sa propre statue. Je n'ai gardé de
lui — en raison de son goût pour les tableaux vivants —
que des images raides de lanterne magique: un sousbois,
je suis assis sur un tronc d'arbre, j'ai cinq ans:
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Charles Schweitzer porte un panama, un costume de
flanelle crème à rayures noires, un gilet de piqué blanc,
barré par une chaîne de montre; son pince-nez pend au
bout d'un cordon; il s'incline sur moi, lève un doigt
bagué d'or, parle. Tout est sombre, tout est humide, sauf
sa barbe solaire: il porte son auréole autour du menton.
Je ne sais ce qu'il dit: j'étais trop soucieux d'écouter pour
entendre. Je suppose que ce vieux républicain d'Empire
m'apprenait mes devoirs civiques et me racontait
l'histoire bourgeoise; il y avait eu des rois, des
empereurs, ils étaient très méchants; on les avait
chassés, tout allait pour le mieux. Le soir, quand nous
allions l'attendre sur la route, nous le reconnaissions
bientôt, dans la foule des voyageurs qui sortaient du
funiculaire, à sa haute taille, à sa démarche de maître de
menuet. Du plus loin qu'il nous voyait, il se « plaçait »,
pour obéir aux injonctions d'un photographe invisible: la
barbe au vent, le corps droit, les pieds en équerre, la
poitrine bombée, les bras largement ouverts. A ce signal
je m'immobilisais, je me penchais en avant, j'étais le
coureur qui prend le départ, le petit oiseau qui va sortir
de l'appareil; nous restions quelques instants face à face,
un joli groupe de Saxe, puis je m'élançais, chargé de
fruits et de fleurs, du bonheur de mon grand-père,
j'allais buter contre ses genoux avec un essoufflement
feint, il m'enlevait de terre, me portait aux nues, à bout
de bras, me rabattait sur son coeur en murmurant: « Mon
trésor! » C'était la deuxième figure, très remarquée des
passants. Nous jouions une ample comédie aux cent
sketches divers: le flirt, les malentendus vite dissipés,
20 Les Mots
les taquineries débonnaires et les gronderies gentilles, le
dépit amoureux, les cachotteries tendres et la passion;
nous imaginions des traverses à notre amour pour nous
donner la joie de les écarter: j'étais impérieux parfois
mais les caprices ne pouvaient masquer ma sensibilité
exquise; il montrait la vanité sublime et candide qui
convient aux grands-pères, l'aveuglement, les coupables
faiblesses que recommande Hugo. Si l'on m'eût mis au
pain sec, il m'eût porté des confitures; mais les deux
femmes terrorisées se gardaient bien de m'y mettre. Et
puis j'étais un enfant sage: je trouvais mon rôle si seyant
que je n'en sortais pas. En vérité, la prompte retraite de
mon père m'avait gratifié d'un « OEdipe » fort incomplet:
pas de Sur-moi, d'accord, mais point d'agressivité non
plus. Ma mère était à moi, personne ne m'en contestait
la tranquille possession: j'ignorais la violence et la
haine, on m'épargna ce dur apprentissage, la jalousie;
faute de m'être heurté à ses angles, je ne connus d'abord
la réalité que par sa rieuse inconsistance. Contre qui,
contre quoi me serais-je révolté: jamais le caprice d'un
autre ne s'était prétendu ma loi.
Je permets gentiment qu'on me mette mes souliers,
des gouttes dans le nez, qu'on me brosse et qu'on me
lave, qu'on m'habille et qu'on me déshabille, qu'on me
bichonne et qu'on me bouchonne; je ne connais rien de
plus amusant que de jouer à être sage. Je ne pleure
jamais, je ne ris guère, je ne fais pas de bruit; à quatre
ans, l'on m'a pris à saler la confiture: par amour de la
science, je suppose, plus que par malignité; en tout cas,
c'est le seul forfait dont j'aie gardé mémoire. Le
Lire 21
dimanche, ces dames vont parfois à la messe, pour
entendre de bonne musique, un organiste en renom; ni
l'une ni l'autre ne pratiquent mais la foi des autres les
dispose à l'extase musicale; elles croient en Dieu le
temps de goûter une toccata. Ces moments de haute
spiritualité font mes délices: tout le monde a l'air de
dormir, c'est le cas de montrer ce que je sais faire: à
genoux sur le prie-Dieu, je me change en statue; il ne
faut pas même remuer l'orteil; je regarde droit devant
moi, sans ciller, jusqu'à ce que les larmes roulent sur
mes joues; naturellement, je livre un combat de titan
contre les fourmis, mais je suis sûr de vaincre, si
conscient de ma force que je n'hésite pas à susciter en
moi les tentations les plus criminelles pour me donner le
plaisir de les repousser: si je me levais en criant «
Badaboum! »? Si je grimpais à la colonne pour faire
pipi dans le bénitier? Ces terribles évocations donneront
plus de prix, tout à l'heure, aux félicitations de ma mère.
Mais je me mens; je feins d'être en péril pour accroître
ma gloire: pas un instant les tentations ne furent
vertigineuses; je crains bien trop le scandale; si je veux
étonner, c'est par mes vertus. Ces faciles victoires me
persuadent que je possède un bon naturel; je n'ai qu'à
m'y laisser aller pour qu'on m'accable de louanges. Les
mauvais désirs et les mauvaises pensées, quand il y en a,
viennent du dehors; à peine en moi, elles languissent et
s'étiolent: je suis un mauvais terrain pour le mal.
Vertueux par comédie, jamais je ne m'efforce ni ne me
contrains: j'invente. J'ai la liberté princière de l'acteur
qui tient son public en haleine et raffine sur son rôle. On
22 Les Mots
m'adore, donc je suis adorable. Quoi de plus simple,
puisque le monde est bien fait? On me dit que je suis
beau et je le crois. Depuis quelque temps, je porte sur
l'oeil droit la taie qui me rendra borgne et louche mais
rien n'y paraît encore. On tire de moi cent photos que
ma mère retouche avec des crayons de couleur. Sur l'une
d'elles, qui est restée, je suis rose et blond, avec des
boucles, j'ai la joue ronde et, dans le regard, une
déférence affable pour l'ordre établi; la bouche est
gonflée par une hypocrite arrogance: je sais ce que je
vaux.
Ce n'est pas assez que mon naturel soit bon; il faut
qu'il soit prophétique: la vérité sort de la bouche des
enfants. Tout proches encore de la nature, ils sont les
cousins du vent et de la mer: leurs balbutiements offrent
à qui sait les entendre des enseignements larges et
vagues. Mon grand-père avait traversé le lac de Genève
avec Henri Bergson: « J'étais fou d'enthousiasme, disaitil,
je n'avais pas assez d'yeux pour contempler les crêtes
étincelantes, pour suivre les miroitements de l'eau. Mais
Bergson, assis sur une valise, n'a pas cessé de regarder
entre ses pieds. » Il concluait de cet incident de voyage
que la méditation poétique est préférable à la
philosophie. Il médita sur moi: au jardin, assis dans un
transatlantique, un verre de bière à portée de la main, il
me regardait courir et sauter, il cherchait une sagesse
dans mes propos confus, il l'y trouvait. J'ai ri plus tard
de cette folie; je le regrette: c'était le travail de la mort.
Charles combattait l'angoisse par l'extase. Il admirait en
moi l'oeuvre admirable de la terre pour se persuader que
Lire 23
tout est bon, même notre fin miteuse. Cette nature qui se
préparait à le reprendre, il allait la chercher sur les
cimes, dans les vagues, au milieu des étoiles, à la source
de ma jeune vie, pour pouvoir l'embrasser tout entière et
tout en accepter, jusqu'à la fosse qui s'y creusait pour
lui. Ce n'était pas la Vérité, c'était sa mort qui lui parlait
par ma bouche. Rien d'étonnant si le fade bonheur de
mes premières années a eu parfois un goût funèbre: je
devais ma liberté à un trépas opportun, mon importance
à un décès très attendu. Mais quoi: toutes les pythies
sont des mortes, chacun sait cela; tous les enfants sont
des miroirs de mort.
Et puis mon grand-père se plaît à emmerder ses fils.
Ce père terrible a passé sa vie à les écraser; ils entrent
sur la pointe des pieds et le surprennent aux genoux d'un
môme: de quoi leur crever le coeur! Dans la lutte des
générations, enfants et vieillards font souvent cause
commune: les uns rendent les oracles, les autres les
déchiffrent. La Nature parle et l'expérience traduit: les
adultes n'ont plus qu'à la boucler. A défaut d'enfant,
qu'on prenne un caniche: au cimetière des chiens, l'an
dernier, dans le discours tremblant qui se poursuit de
tombe en tombe, j'ai reconnu les maximes de mon
grand-père: les chiens savent aimer; ils sont plus tendres
que les hommes, plus fidèles; ils ont du tact, un instinct
sans défaut qui leur permet de reconnaître le Bien, de
distinguer les bons des méchants. « Polonius, disait une
inconsolée, tu es meilleur que je ne suis: tu ne m'aurais
pas survécu; je te survis. » Un ami américain
m'accompagnait: outré, il donna un coup de pied à un
24 Les Mots
chien de ciment et lui cassa l'oreille. Il avait raison:
quand on aime trop les enfants et les bêtes, on les aime
contre les hommes.
Donc, je suis un caniche d'avenir; je prophétise. J'ai
des mots d'enfant, on les retient, on me les répète:
j'apprends à en faire d'autres. J'ai des mots d'homme: je
sais tenir, sans y toucher, des propos « au-dessus de
mon âge ». Ces propos sont des poèmes; la recette est
simple: il faut se fier au Diable, au hasard, au vide,
emprunter des phrases entières aux adultes, les mettre
bout à bout et les répéter sans les comprendre. Bref, je
rends de vrais oracles et chacun les entend comme il
veut. Le Bien naît au plus profond de mon coeur, le Vrai
dans les jeunes ténèbres de mon Entendement. Je
m'admire de confiance: il se trouve que mes gestes et
mes paroles ont une qualité qui m'échappe et qui saute
aux yeux des grandes personnes; qu'à cela ne tienne! je
leur offrirai sans défaillance le plaisir délicat qui m'est
refusé. Mes bouffonneries prennent les dehors de la
générosité: de pauvres gens se désolaient de n'avoir pas
d'enfant; attendri, je me suis tiré du néant dans un
emportement d'altruisme et j'ai revêtu le déguisement de
l'enfance pour leur donner l'illusion d'avoir un fils. Ma
mère et ma grand-mère m'invitent souvent à répéter
l'acte d'éminente bonté qui m'a donné le jour: elles
flattent les manies de Charles Schweitzer, son goût pour
les coups de théâtre, elles lui ménagent des surprises.
On me cache derrière un meuble, je retiens mon souffle,
les femmes quittent la pièce ou feignent de m'oublier, je
m'anéantis; mon grand-père entre dans la pièce, las et
Lire 25
morne, tel qu'il serait si je n'existais pas; tout d'un coup,
je sors de ma cachette, je lui fais la grâce de naître, il
m'aperçoit, entre dans le jeu, change de visage et jette
les bras au ciel: je le comble de ma présence. En un mot,
je me donne; je me donne toujours et partout, je donne
tout: il suffit que je pousse une porte pour avoir, moi
aussi, le sentiment de faire une apparition. Je pose mes
cubes les uns sur les autres, je démoule mes pâtés de
sable, j'appelle à grands cris; quelqu'un vient qui
s'exclame; j'ai fait un heureux de plus. Le repas, le
sommeil et les précautions contre les intempéries
forment les fêtes principales et les principales
obligations d'une vie toute cérémonieuse. Je mange en
public, comme un roi: si je mange bien, on me félicite;
ma grand-mère, elle-même, s'écrie: « Qu'il est sage
d'avoir faim! »
Je ne cesse de me créer; je suis le donateur et la
donation. Si mon père vivait, je connaîtrais mes droits et
mes devoirs; il est mort et je les ignore: je n'ai pas de
droit puisque l'amour me comble: je n'ai pas de devoir
puisque je donne par amour. Un seul mandat: plaire;
tout pour la montre. Dans notre famille, quelle débauche
de générosité: mon grand-père me fait vivre et moi je
fais son bonheur; ma mère se dévoue à tous. Quand j'y
pense, aujourd'hui, ce dévouement seul me semble vrai;
mais nous avions tendance à le passer sous silence.
N'importe: notre vie n'est qu'une suite de cérémonies et
nous consumons notre temps à nous accabler
d'hommages. Je respecte les adultes à condition qu'ils
m'idolâtrent; je suis franc, ouvert, doux comme une
26 Les Mots
fille. Je pense bien, je fais confiance aux gens: tout le
monde est bon puisque tout le monde est content. Je
tiens la société pour une rigoureuse hiérarchie de
mérites et de pouvoirs. Ceux qui occupent le sommet de
l'échelle donnent tout ce qu'ils possèdent à ceux qui sont
au-dessous d'eux. Je n'ai garde, pourtant, de me placer
sur le plus haut échelon: je n'ignore pas qu'on le réserve
à des personnes sévères et bien intentionnées qui font
régner l'ordre. Je me tiens sur un petit perchoir
marginal, non loin d'eux, et mon rayonnement s'étend
du haut en bas de l'échelle. Bref, je mets tous mes soins
à m'écarter de la puissance séculière: ni au-dessous, ni
au-dessus, ailleurs. Petit-fils de clerc, je suis, dès
l'enfance, un clerc; j'ai l'onction des princes d'Église, un
enjouement sacerdotal. Je traite les inférieurs en égaux:
c'est un pieux mensonge que je leur fais pour les rendre
heureux et dont il convient qu'ils soient dupes jusqu'à un
certain point. A ma bonne, au facteur, à ma chienne, je
parle d'une voix patiente et tempérée. Dans ce monde en
ordre il y a des pauvres. Il y a aussi des moutons à cinq
pattes, des soeurs siamoises, des accidents de chemin de
fer: ces anomalies ne sont la faute de personne. Les
bons pauvres ne savent pas que leur office est d'exercer
notre générosité; ce sont des pauvres honteux, ils rasent
les murs; je m'élance, je leur glisse dans la main une
pièce de deux sous et, surtout, je leur fais cadeau d'un
beau sourire égalitaire. Je trouve qu'ils ont l'air bête et je
n'aime pas les toucher mais je m'y force: c'est une
épreuve; et puis il faut qu'ils m'aiment: cet amour
embellira leur vie. Je sais qu'ils manquent du nécessaire
Lire 27
et il me plaît d'être leur superflu. D'ailleurs, quelle que
soit leur misère, ils ne souffriront jamais autant que mon
grand-père: quand il était petit, il se levait avant l'aube
et s'habillait dans le noir; l'hiver, pour se laver, il fallait
briser la glace dans le pot à eau. Heureusement, les
choses se sont arrangées depuis: mon grand-père croit
au Progrès, moi aussi: le Progrès, ce long chemin ardu
qui mène jusqu'à moi.
C'était le Paradis. Chaque matin, je m'éveillais dans
une stupeur de joie, admirant la chance folle qui m'avait
fait naître dans la famille la plus unie, dans le plus beau
pays du monde. Les mécontents me scandalisaient: de
quoi pouvaient-ils se plaindre? C'étaient des mutins. Ma
grand-mère, en particulier, me donnait les plus vives
inquiétudes: j'avais la douleur de constater qu'elle ne
m'admirait pas assez. De fait, Louise m'avait percé à
jour. Elle blâmait ouvertement en moi le cabotinage
qu'elle n'osait reprocher à son mari: j'étais un
polichinelle, un pasquin, un grimacier, elle m'ordonnait
de cesser mes « simagrées ». J'étais d'autant plus
indigné que je la soupçonnais de se moquer aussi de
mon grand-père: c'était « l'Esprit qui toujours nie ». Je
lui répondais, elle exigeait des excuses; sûr d'être
soutenu, je refusais d'en faire. Mon grand-père saisissait
au bond l'occasion de montrer sa faiblesse: il prenait
mon parti contre sa femme qui se levait, outragée, pour
aller s'enfermer dans sa chambre. Inquiète, craignant les
rancunes de ma grand-mère, ma mère parlait bas,
donnait humblement tort à son père qui haussait les
28 Les Mots
épaules et se retirait dans son cabinet de travail; elle me
suppliait enfin d'aller demander mon pardon. Je
jouissais de mon pouvoir: j'étais saint Michel et j'avais
terrassé l'Esprit malin. Pour finir, j'allais m'excuser
négligemment. A part cela, bien entendu, je l'adorais:
puisque c'était ma grand-mère. On m'avait suggéré de
l'appeler Mamie, d'appeler le chef de famille par son
prénom alsacien, Karl. Karl et Mamie, ça sonnait mieux
que Roméo et Juliette, que Philémon et Baucis. Ma
mère me répétait cent fois par jour non sans intention: «
Karlémami nous attendent; Karlémami seront contents,
Karlémami... » évoquant par l'intime union de ces
quatre syllabes l'accord parfait des personnes. Je n'étais
qu'à moitié dupe, je m'arrangeais pour le paraître
entièrement: d'abord à mes propres yeux. Le mot jetait
son ombre sur la chose; à travers Karlémami je pouvais
maintenir l'unité sans faille de la famille et reverser sur
la tête de Louise une bonne partie des mérites de
Charles. Suspecte et peccamineuse, ma grand-mère,
toujours au bord de faillir, était retenue par le bras des
anges, par le pouvoir d'un mot.
Il y a de vrais méchants: les Prussiens, qui nous ont
pris l'Alsace-Lorraine et toutes nos horloges, sauf la
pendule de marbre noir qui orne la cheminée de mon
grand-père et qui lui fut offerte, justement, par un
groupe d'élèves allemands; on se demande où ils l'ont
volée. On m'achète les livres de Hansi, on m'en fait voir
les images: je n'éprouve aucune antipathie pour ces gros
hommes en sucre rose qui ressemblent si fort à mes
oncles alsaciens. Mon grand-père, qui a choisi la France
Lire 29
en 71, va de temps en temps à Gunsbach, à
Pfaffenhofen, rendre visite à ceux qui sont restés. On
m'emmène. Dans les trains, quand un contrôleur
allemand lui demande ses billets, dans les cafés quand
un garçon tarde à prendre la commande, Charles
Schweitzer s'empourpre de colère patriotique; les deux
femmes se cramponnent à ses bras: « Charles! Y
songes-tu? Ils nous expulseront et tu seras bien avancé!
» Mon grand-père hausse le ton: « Je voudrais bien voir
qu'ils m'expulsent: je suis chez moi! » On me pousse
dans ses jambes, je le regarde d'un air suppliant, il se
calme: « C'est bien pour le petit », soupire-t-il en me
rabotant la tête de ses doigts secs. Ces scènes
m'indisposent contre lui sans m'indigner contre les
occupants. Du reste, Charles ne manque pas, à
Gunsbach, de s'emporter contre sa belle-soeur; plusieurs
fois par semaine, il jette sa serviette sur la table et quitte
la salle à manger en claquant la porte: pourtant, ce n'est
pas une Allemande. Après le repas nous allons gémir et
sangloter à ses pieds, il nous oppose un front d'airain.
Comment ne pas souscrire au jugement de ma grandmère:
« L'Alsace ne lui vaut rien; il ne devrait pas y
retourner si souvent »? D'ailleurs, je n'aime pas tant les
Alsaciens qui me traitent sans respect, et je ne suis pas
si fâché qu'on nous les ait pris. Il paraît que je vais trop
souvent chez l'épicier de Pfaffenhofen, M. Blumenfeld,
que je le dérange pour un rien. Ma tante Caroline a «
fait des réflexions » à ma mère; on me les communique;
pour une fois, Louise et moi nous sommes complices:
elle déteste la famille de son mari. A Strasbourg, d'une
30 Les Mots
chambre d'hôtel où nous sommes réunis, j'entends des
sons grêles et lunaires, je cours à la fenêtre; l'armée! Je
suis tout heureux de voir défiler la Prusse au son de
cette musique puérile, je bats des mains. Mon grandpère
est resté sur sa chaise, il grommelle; ma mère vient
me souffler à l'oreille qu'il faut quitter la fenêtre. J'obéis
en boudant un peu. Je déteste les Allemands, parbleu,
mais sans conviction. Du reste, Charles ne peut se
permettre qu'une pointe délicate de chauvinisme: en
1911 nous avons quitté Meudon pour nous installer à
Paris, 1 rue Le Goff; il a dû prendre sa retraite et vient
de fonder, pour nous faire vivre, l'Institut des Langues
Vivantes: on y enseigne le français aux étrangers de
passage. Par la méthode directe. Les élèves, pour la
plupart, viennent d'Allemagne. Ils paient bien: mon
grand-père met les louis d'or sans jamais les compter
dans la poche de son veston; ma grand-mère,
insomniaque, se glisse, la nuit, dans le vestibule pour
prélever sa dîme « en catimini », comme elle dit ellemême
à sa fille: en un mot, l'ennemi nous entretient; une
guerre franco-allemande nous rendrait l'Alsace et
ruinerait l'Institut: Charles est pour le maintien de la
Paix. Et puis il y a de bons Allemands, qui viennent
déjeuner chez nous: une romancière rougeaude et velue
que Louise appelle avec un petit rire jaloux: « La
Dulcinée de Charles », un docteur chauve qui pousse ma
mère contre les portes et tente de l'embrasser; quand elle
s'en plaint timidement, mon grand-père éclate: « Vous
me brouillez avec tout le monde! » Il hausse les épaules,
conclut: « Tu as eu des visions, ma fille », et c'est elle
Lire 31
qui se sent coupable. Tous ces invités comprennent qu'il
faut s'extasier sur mes mérites, ils me tripotent
docilement: c'est donc qu'ils possèdent, en dépit de leurs
origines, une obscure notion du Bien. A la fête
anniversaire de la fondation de l'Institut, il y a plus de
cent invités, de la tisane de Champagne, ma mère et Mlle
Moutet jouent du Bach à quatre mains: en robe de
mousseline bleue, avec des étoiles dans les cheveux, des
ailes, je vais de l'un à l'autre, offrant des mandarines
dans une corbeille, on se récrie: « C'est réellement un
ange! » Allons, ce ne sont pas de si mauvaises gens.
Bien entendu, nous n'avons pas renoncé à venger
l'Alsace martyre: en famille, à voix basse, comme font
les cousins de Gunsbach et de Pfaffenhofen, nous tuons
les Boches par le ridicule; on rit cent fois de suite, sans
se lasser, de cette étudiante qui vient d'écrire dans un
thème français: « Charlotte était percluse de douleurs
sur la tombe de Werther », de ce jeune professeur qui,
au cours d'un dîner, a considéré sa tranche de melon
avec défiance et fini par la manger tout entière y
compris les pépins et l'écorce. Ces bévues m'inclinent à
l'indulgence: les Allemands sont des êtres inférieurs qui
ont la chance d'être nos voisins; nous leur donnerons
nos lumières.
Un baiser sans moustache, disait-on alors, c'est
comme un oeuf sans sel; j'ajoute: et comme le Bien sans
Mal, comme ma vie entre 1905 et 1914. Si l'on ne se
définit qu'en s'opposant, j'étais l'indéfini en chair et en
os; si l'amour et la haine sont l'avers et le revers de la
même médaille, je n'aimais rien ni personne. C'était bien
32 Les Mots
fait: on ne peut pas demander à la fois de haïr et de
plaire. Ni de plaire et d'aimer.
Suis-je donc un Narcisse? Pas même: trop soucieux
de séduire, je m'oublie. Après tout, ça ne m'amuse pas
tant de faire des pâtés, des gribouillages, mes besoins
naturels: pour leur donner du prix à mes yeux, il faut
qu'au moins une grande personne s'extasie sur mes
produits. Heureusement, les applaudissements ne
manquent pas: qu'ils écoutent mon babillage ou l'Art de
la Fugue, les adultes ont le même sourire de dégustation
malicieuse et de connivence; cela montre ce que je suis
au fond: un bien culturel. La culture m'imprègne et je la
rends à la famille par rayonnement, comme les étangs,
au soir, rendent la chaleur du jour.
J'ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute:
au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père,
il y en avait partout; défense était faite de les épousseter
sauf une fois l'an, avant la rentrée d'octobre. Je ne savais
pas encore lire que, déjà, je les révérais, ces pierres
levées; droites ou penchées, serrées comme des briques
sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées
en allées de menhirs, je sentais que la prospérité de
notre famille en dépendait. Elles se ressemblaient
toutes, je m'ébattais dans un minuscule sanctuaire,
entouré de monuments trapus, antiques qui m'avaient vu
naître, qui me verraient mourir et dont la permanence
me garantissait un avenir aussi calme que le passé. Je
Lire 33
les touchais en cachette pour honorer mes mains de leur
poussière mais je ne savais trop qu'en faire et j'assistais
chaque jour à des cérémonies dont le sens m'échappait:
mon grand-père — si maladroit, d'habitude, que ma
mère lui boutonnait ses gants — maniait ces objets
culturels avec une dextérité d'officiant. Je l'ai vu mille
fois se lever d'un air absent, faire le tour de sa table,
traverser la pièce en deux enjambées, prendre un
volume sans hésiter, sans se donner le temps de choisir,
le feuilleter en regagnant son fauteuil, par un
mouvement combiné du pouce et de l'index puis, à peine
assis, l'ouvrir d'un coup sec « à la bonne page » en le
faisant craquer comme un soulier. Quelquefois je
m'approchais pour observer ces boîtes qui se fendaient
comme des huîtres et je découvrais la nudité de leurs
organes intérieurs, des feuilles blêmes et moisies,
légèrement boursouflées, couvertes de veinules noires,
qui buvaient l'encre et sentaient le champignon.
Dans la chambre de ma grand-mère les livres étaient
couchés; elle les empruntait à un cabinet de lecture et je
n'en ai jamais vu plus de deux à la fois. Ces colifichets
me faisaient penser à des confiseries de Nouvel An
parce que leurs feuillets souples et miroitants semblaient
découpés dans du papier glacé. Vifs, blancs, presque
neufs, ils servaient de prétexte à des mystères légers.
Chaque vendredi, ma grand-mère s'habillait pour sortir
et disait: « Je vais les rendre »; au retour, après avoir ôté
son chapeau noir et sa voilette, elle les tirait de son
manchon et je me demandais, mystifié: « Sont-ce les
mêmes? » Elle les « couvrait » soigneusement puis,
34 Les Mots
après avoir choisi l'un d'eux, s'installait près de la
fenêtre, dans sa bergère à oreillettes, chaussait ses
besicles, soupirait de bonheur et de lassitude, baissait les
paupières avec un fin sourire voluptueux que j'ai
retrouvé depuis sur les lèvres de la Joconde; ma mère se
taisait, m'invitait à me taire, je pensais à la messe, à la
mort, au sommeil: je m'emplissais d'un silence sacré. De
temps en temps, Louise avait un petit rire; elle appelait
sa fille, pointait du doigt sur une ligne et les deux
femmes échangeaient un regard complice. Pourtant, je
n'aimais pas ces brochures trop distinguées; c'étaient des
intruses et mon grand-père ne cachait pas qu'elles
faisaient l'objet d'un culte mineur, exclusivement
féminin. Le dimanche, il entrait par désoeuvrement dans
la chambre de sa femme et se plantait devant elle sans
rien trouver à lui dire; tout le monde le regardait, il
tambourinait contre la vitre puis, à bout d'invention, se
retournait vers Louise et lui ôtait des mains son roman:
« Charles! s'écriait-elle furieuse, tu vas me perdre ma
page! » Déjà, les sourcils hauts, il lisait; brusquement
son index frappait la brochure: « Comprends pas! —
Mais comment veux-tu comprendre? disait ma grandmère:
tu lis par-dedans! » Il finissait par jeter le livre sur
la table et s'en allait en haussant les épaules.
Il avait sûrement raison puisqu'il était du métier. Je le
savais: il m'avait montré, sur un rayon de la
bibliothèque, de forts volumes cartonnés et recouverts
de toile brune. « Ceux-là, petit, c'est le grand-père qui
les a faits. » Quelle fierté! J'étais le petit-fils d'un artisan
spécialisé dans la fabrication des objets saints, aussi
Lire 35
respectable qu'un facteur d'orgues, qu'un tailleur pour
ecclésiastiques. Je le vis à l'oeuvre: chaque année, on
rééditait le Deutsches Lesebuch. Aux vacances, toute la
famille attendait les épreuves impatiemment: Charles ne
supportait pas l'inaction, il se fâchait pour passer le
temps. Le facteur apportait enfin de gros paquets mous,
on coupait les ficelles avec des ciseaux; mon grand-père
dépliait les placards, les étalait sur la table de la salle à
manger et les sabrait de traits rouges; à chaque faute
d'impression il jurait le nom de Dieu entre ses dents
mais il ne criait plus sauf quand la bonne prétendait
mettre le couvert. Tout le monde était content. Debout
sur une chaise, je contemplais dans l'extase ces lignes
noires, striées de sang. Charles Schweitzer m'apprit qu'il
avait un ennemi mortel, son Éditeur. Mon grand-père
n'avait jamais su compter: prodigue par insouciance,
généreux par ostentation, il finit par tomber, beaucoup
plus tard, dans cette maladie des octogénaires, l'avarice,
effet de l'impotence et de la peur de mourir. A cette
époque, elle ne s'annonçait que par une étrange
méfiance: quand il recevait, par mandat, le montant de
ses droits d'auteur, il levait les bras au ciel en criant
qu'on lui coupait la gorge ou bien il entrait chez ma
grand-mère et déclarait sombrement: « Mon éditeur me
vole comme dans un bois. » Je découvris, stupéfait,
l'exploitation de l'homme par l'homme. Sans cette
abomination, heureusement circonscrite, le monde eût
été bien fait, pourtant: les patrons donnaient selon leurs
capacités aux ouvriers selon leurs mérites. Pourquoi
fallait-il que les éditeurs, ces vampires, le déparassent
36 Les Mots
en buvant le sang de mon pauvre grand-père? Mon
respect s'accrut pour ce saint homme dont le
dévouement ne trouvait pas de récompense: je fus
préparé de bonne heure à traiter le professorat comme
un sacerdoce et la littérature comme une passion.
Je ne savais pas encore lire mais j'étais assez snob
pour exiger d'avoir mes livres. Mon grand-père se rendit
chez son coquin d'éditeur et se fit donner Les Contes du
poète Maurice Bouchor, récits tirés du folklore et mis au
goût de l'enfance par un homme qui avait gardé, disaitil,
des yeux d'enfant. Je voulus commencer sur l'heure
les cérémonies d'appropriation. Je pris les deux petits
volumes, je les flairai, je les palpai, les ouvris
négligemment « à la bonne page » en les faisant
craquer. En vain: je n'avais pas le sentiment de les
posséder. J'essayai sans plus de succès de les traiter en
poupées, de les bercer, de les embrasser, de les battre.
Au bord des larmes, je finis par les poser sur les genoux
de ma mère. Elle leva les yeux de son ouvrage: « Que
veux-tu que je te lise, mon chéri? Les Fées? » Je
demandais, incrédule: « Les Fées, c'est là-dedans? »
Cette histoire m'était familière: ma mère me la racontait
souvent, quand elle me débarbouillait, en s'interrompant
pour me frictionner à l'eau de Cologne, pour ramasser,
sous la baignoire, le savon qui lui avait glissé des mains
et j'écoutais distraitement le récit trop connu; je n'avais
d'yeux que pour Anne-Marie, cette jeune fille de tous
mes matins; je n'avais d'oreilles que pour sa voix
troublée par la servitude; je me plaisais à ses phrases
inachevées, à ses mots toujours en retard, à sa brusque
Lire 37
assurance, vivement défaite et qui se tournait en déroute
pour disparaître dans un effilochement mélodieux et se
recomposer après un silence. L'histoire, ça venait pardessus
le marché: c'était le lien de ses soliloques. Tout
le temps qu'elle parlait nous étions seuls et clandestins,
loin des hommes, des dieux et des prêtres, deux biches
au bois, avec ces autres biches, les Fées; je n'arrivais pas
à croire qu'on eût composé tout un livre pour y faire
figurer cet épisode de notre vie profane qui sentait le
savon et l'eau de Cologne.
Anne-Marie me fit asseoir en face d'elle, sur ma
petite chaise; elle se pencha, baissa les paupières,
s'endormit. De ce visage de statue sortit une voix de
plâtre. Je perdis la tête: qui racontait? quoi? et à qui? Ma
mère s'était absentée: pas un sourire, pas un signe de
connivence, j'étais en exil. Et puis je ne reconnaissais
pas son langage. Où prenait-elle cette assurance? Au
bout d'un instant j'avais compris: c'était le livre qui
parlait. Des phrases en sortaient qui me faisaient peur:
c'étaient de vrais mille-pattes, elles grouillaient de
syllabes et de lettres, étiraient leurs diphtongues,
faisaient vibrer les doubles consonnes; chantantes,
nasales, coupées de pauses et de soupirs, riches en mots
inconnus, elles s'enchantaient d'elles-mêmes et de leurs
méandres sans se soucier de moi: quelquefois elles
disparaissaient avant que j'eusse pu les comprendre,
d'autres fois j'avais compris d'avance et elles
continuaient de rouler noblement vers leur fin sans me
faire grâce d'une virgule. Assurément, ce discours ne
m'était pas destiné. Quant à l'histoire, elle s'était
38 Les Mots
endimanchée: le bûcheron, la bûcheronne et leurs filles,
la fée, toutes ces petites gens, nos semblables, avaient
pris de la majesté; on parlait de leurs guenilles avec
magnificence, les mots déteignaient sur les choses,
transformant les actions en rites et les événements en
cérémonies. Quelqu'un se mit à poser des questions:
l'éditeur de mon grand-père, spécialisé dans la
publication d'ouvrages scolaires, ne perdait aucune
occasion d'exercer la jeune intelligence de ses lecteurs.
Il me sembla qu'on interrogeait un enfant: à la place du
bûcheron, qu'eût-il fait? Laquelle des deux soeurs
préférait-il? Pourquoi? Approuvait-il le châtiment de
Babette? Mais cet enfant n'était pas tout à fait moi et
j'avais peur de répondre. Je répondis pourtant, ma faible
voix se perdit et je me sentis devenir un autre. Anne-
Marie, aussi, c'était une autre, avec son air d'aveugle
extralucide: il me semblait que j'étais l'enfant de toutes
les mères, qu'elle était la mère de tous les enfants.
Quand elle cessa de lire, je lui repris vivement les livres
et les emportai sous mon bras sans dire merci.
A la longue je pris plaisir à ce déclic qui m'arrachait
de moi-même: Maurice Bouchor se penchait sur
l'enfance avec la sollicitude universelle qu'ont les chefs
de rayon pour les clientes des grands magasins; cela me
flattait. Aux récits improvisés, je vins à préférer les
récits préfabriqués; je devins sensible à la succession
rigoureuse des mots: à chaque lecture ils revenaient,
toujours les mêmes et dans le même ordre, je les
attendais. Dans les contes d'Anne-Marie, les
personnages vivaient au petit bonheur, comme elle
Lire 39
faisait elle-même: ils acquirent des destins. J'étais à la
Messe: j'assistais à l'éternel retour des noms et des
événements.
Je fus alors jaloux de ma mère et je résolus de lui
prendre son rôle. Je m'emparai d'un ouvrage intitulé
Tribulations d'un Chinois en Chine et je l'emportai dans
un cabinet de débarras; là, perché sur un lit-cage, je fis
semblant de lire: je suivais des yeux les lignes noires
sans en sauter une seule et je me racontais une histoire à
voix haute, en prenant soin de prononcer toutes les
syllabes. On me surprit — ou je me fis surprendre —,
on se récria, on décida qu'il était temps de m'enseigner
l'alphabet. Je fus zélé comme un catéchumène; j'allais
jusqu'à me donner des leçons particulières: je grimpais
sur mon lit-cage avec Sans famille d'Hector Malot, que
je connaissais par coeur et, moitié récitant, moitié
déchiffrant, j'en parcourus toutes les pages l'une après
l'autre: quand la dernière fut tournée, je savais lire.
J'étais fou de joie: à moi ces voix séchées dans leurs
petits herbiers, ces voix que mon grand-père ranimait de
son regard, qu'il entendait, que je n'entendais pas! Je les
écouterais, je m'emplirais de discours cérémonieux, je
saurais tout. On me laissa vagabonder dans la
bibliothèque et je donnai l'assaut à la sagesse humaine.
C'est ce qui m'a fait. Plus tard, j'ai cent fois entendu les
antisémites reprocher aux juifs d'ignorer les leçons et les
silences de la nature; je répondais: « En ce cas, je suis
plus juif qu'eux. » Les souvenirs touffus et la douce
déraison des enfances paysannes, en vain les
chercherais-je en moi. Je n'ai jamais gratté la terre ni
40 Les Mots
quêté des nids, je n'ai pas herborisé ni lancé des pierres
aux oiseaux. Mais les livres ont été mes oiseaux et mes
nids, mes bêtes domestiques, mon étable et ma
campagne; la bibliothèque, c'était le monde pris dans un
miroir; elle en avait l'épaisseur infinie, la variété,
l'imprévisibilité. Je me lançai dans d'incroyables
aventures: il fallait grimper sur les chaises, sur les
tables, au risque de provoquer des avalanches qui
m'eussent enseveli. Les ouvrages du rayon supérieur
restèrent longtemps hors de ma portée; d'autres, à peine
je les avais découverts, me furent ôtés des mains:
d'autres, encore, se cachaient: je les avais pris, j'en avais
commencé la lecture, je croyais les avoir remis en place,
il fallait une semaine pour les retrouver. Je fis
d'horribles rencontres: j'ouvrais un album, je tombais
sur une planche en couleurs, des insectes hideux
grouillaient sous ma vue. Couché sur le tapis, j'entrepris
d'arides voyages à travers Fontenelle, Aristophane,
Rabelais: les phrases me résistaient à la manière des
choses; il fallait les observer, en faire le tour, feindre de
m'éloigner et revenir brusquement sur elles pour les
surprendre hors de leur garde: la plupart du temps, elles
gardaient leur secret. J'étais La Pérouse, Magellan,
Vasco de Gama; je découvrais des indigènes étranges: «
Héautontimorouménos » dans une traduction de Térence
en alexandrins, « idiosyncrasie » dans un ouvrage de
littérature comparée. Apocope, Chiasme, Parangon, cent
autres Cafres impénétrables et distants surgissaient au
détour d'une page et leur seule apparition disloquait tout
le paragraphe. Ces mots durs et noirs, je n'en ai connu le
Lire 41
sens que dix ou quinze ans plus tard et, même
aujourd'hui, ils gardent leur opacité: c'est l'humus de ma
mémoire.
La bibliothèque ne comprenait guère que les grands
classiques de France et d'Allemagne. Il y avait des
grammaires, aussi, quelques romans célèbres, les Contes
choisis de Maupassant, des ouvrages d'art — un Rubens,
un Van Dyck, un Durer, un Rembrandt — que les élèves
de mon grand-père lui avaient offerts à l'occasion d'un
Nouvel An. Maigre univers. Mais le Grand Larousse me
tenait lieu de tout: j'en prenais un tome au hasard,
derrière le bureau, sur l'avant-dernier rayon, A-Bello,
Belloc-Ch ou Ci-D, Mele-Po ou Pr-Z (ces associations
de syllabes étaient devenues des noms propres qui
désignaient les secteurs du savoir universel: il y avait la
région Ci-D, la région Pr-Z, avec leur faune et leur
flore, leurs villes, leurs grands hommes et leurs
batailles); je le déposais péniblement sur le sous-main
de mon grand-père, je l'ouvrais, j'y dénichais les vrais
oiseaux, j'y faisais la chasse aux vrais papillons posés
sur de vraies fleurs. Hommes et bêtes étaient là, en
personne: les gravures, c'étaient leurs corps, le texte,
c'était leur âme, leur essence singulière; hors les murs,
on rencontrait de vagues ébauches qui s'approchaient
plus ou moins des archétypes sans atteindre à leur
perfection: au Jardin d'Acclimatation, les singes étaient
moins singes, au Jardin du Luxembourg, les hommes
étaient moins hommes. Platonicien par état, j'allais du
savoir à son objet; je trouvais à l'idée plus de réalité qu'à
la chose, parce qu'elle se donnait à moi d'abord et parce
42 Les Mots
qu'elle se donnait comme une chose. C'est dans les
livres que j'ai rencontré l'univers: assimilé, classé,
étiqueté, pensé, redoutable encore; et j'ai confondu le
désordre de mes expériences livresques avec le cours
hasardeux des événements réels. De là vint cet
idéalisme dont j'ai mis trente ans à me défaire.
La vie quotidienne était limpide, nous fréquentions
des personnes rassises qui parlaient haut et clair,
fondaient leurs certitudes sur de sains principes, sur la
Sagesse des Nations et ne daignaient se distinguer du
commun que par un certain maniérisme de l'âme auquel
j'étais parfaitement habitué. A peine émis, leurs avis me
convainquaient par une évidence cristalline et simplette;
voulaient-elles justifier leurs conduites, elles
fournissaient des raisons si ennuyeuses qu'elles ne
pouvaient manquer d'être vraies; leurs cas de
conscience, complaisamment exposés, me troublaient
moins qu'ils ne m'édifiaient: c'étaient de faux conflits
résolus d'avance, toujours les mêmes; leurs torts, quand
elles les reconnaissaient, ne pesaient guère: la
précipitation, une irritation légitime mais sans doute
exagérée avaient altéré leur jugement; par bonheur, elles
s'en étaient avisées à temps; les torts des absents, plus
graves, n'étaient jamais impardonnables: on ne médisait
point, chez nous, on constatait, dans l'affliction, les
défauts d'un caractère. J'écoutais, je comprenais,
j'approuvais, je trouvais ces propos rassurants et je
n'avais pas tort puisqu'ils visaient à rassurer: rien n'est
sans remède et, dans le fond, rien ne bouge, les vaines
Lire 43
agitations de la surface ne doivent pas nous cacher le
calme mortuaire qui est notre lot.
Nos visiteurs prenaient congé, je restais seul, je
m'évadais de ce banal cimetière, j'allais rejoindre la vie,
la folie dans les livres. Il me suffisait d'en ouvrir un pour
y redécouvrir cette pensée inhumaine, inquiète dont les
pompes et les ténèbres passaient mon entendement, qui
sautait d'une idée à l'autre, si vite que je lâchais prise,
cent fois par page, et la laissais filer, étourdi, perdu.
J'assistais à des événements que mon grand-père eût
certainement jugés invraisemblables et qui, pourtant,
avaient l'éclatante vérité des choses écrites. Les
personnages surgissaient sans crier gare, s'aimaient, se
brouillaient, s'entr'égorgeaient; le survivant se
consumait de chagrin, rejoignait dans la tombe l'ami, la
tendre maîtresse qu'il venait d'assassiner. Que fallait-il
faire? Étais-je appelé, comme les grandes personnes, à
blâmer, féliciter, absoudre? Mais ces originaux n'avaient
pas du tout l'air de se guider sur nos principes et leurs
motifs, même lorsqu'on les donnait, m'échappaient.
Brutus tue son fils et c'est ce que fait aussi Mateo
Falcone. Cette pratique paraissait donc assez commune.
Autour de moi, pourtant, personne n'y avait recouru. A
Meudon, mon grand-père s'était brouillé avec mon oncle
Émile et je les avais entendus crier dans le jardin, il ne
semblait pas, cependant, qu'il eût songé à l'abattre.
Comment jugeait-il les pères infanticides? Moi, je
m'abstenais: mes jours n'étaient pas en danger puisque
j'étais orphelin et ces meurtres d'apparat m'amusaient un
peu, mais, dans les récits qu'on en faisait, je sentais une
44 Les Mots
approbation qui me déroutait. Horace, j'étais obligé de
me faire violence pour ne pas cracher sur la gravure qui
le montrait casqué, l'épée nue, courant après la pauvre
Camille. Karl fredonnait parfois:
On n' peut pas êt' plus proch' parents
Que frère et soeur assurément...
Ça me troublait: si l'on m'eût donné, par chance, une
soeur, m'eût-elle été plus proche qu'Anne-Marie? Que
Karlémami? Alors c'eût été mon amante. Amante n'était
encore qu'un mot ténébreux que je rencontrais souvent
dans les tragédies de Corneille. Des amants s'embrassent
et se promettent de dormir dans le même lit (étrange
coutume: pourquoi pas dans des lits jumeaux comme
nous faisions, ma mère et moi?). Je ne savais rien de
plus mais sous la surface lumineuse de l'idée, je
pressentais une masse velue. Frère, en tout cas, j'eusse
été incestueux. J'y rêvais. Dérivation? Camouflage de
sentiments interdits? C'est bien possible. J'avais une
soeur aînée, ma mère, et je souhaitais une soeur cadette.
Aujourd'hui encore — 1963 — c'est bien le seul lien de
parenté qui m'émeuve1. J'ai commis la grave erreur de
1 Vers dix ans, je me délectais en lisant Les Transatlantiques: on y
montre un petit Américain et sa soeur, fort innocents, d'ailleurs. Je
m'incarnais dans le garçon et j'aimais, à travers lui, Biddy, la fillette.
J'ai longtemps rêvé d'écrire un conte sur deux enfants perdus et
discrètement incestueux. On trouverait dans mes écrits des traces de
ce fantasme: Oreste et Électre, dans Les Mouches, Boris et Ivich dans
Les Chemins de la liberté, Frantz et Leni dans Les Séquestrés
d'Altona. Ce dernier couple est le seul à passer aux actes. Ce qui me
Lire 45
chercher souvent parmi les femmes cette soeur qui
n'avait pas eu lieu: débouté, condamné aux dépens.
N'empêche que je ressuscite, en écrivant ces lignes, la
colère qui me prit contre le meurtrier de Camille; elle
est si fraîche et si vivante que je me demande si le crime
d'Horace n'est pas une des sources de mon
antimilitarisme: les militaires tuent leurs soeurs. Je lui en
aurais fait voir, moi, à ce soudard. Pour commencer, au
poteau! Et douze balles dans la peau! Je tournais la
page; des caractères d'imprimerie me démontraient mon
erreur: il fallait acquitter le sororicide. Pendant quelques
instants, je soufflais, je frappais du sabot, taureau déçu
par le leurre. Et puis, je me hâtais de jeter des cendres
sur ma colère. C'était comme ça; je devais en prendre
mon parti: j'étais trop jeune. J'avais tout pris de travers;
la nécessité de cet acquittement se trouvait justement
établie par les nombreux alexandrins qui m'étaient restés
hermétiques ou que j'avais sautés par impatience.
J'aimais cette incertitude et que l'histoire m'échappât de
tout côté: cela me dépaysait. Vingt fois je relus les
dernières pages de Madame Bovary; à la fin, j'en savais
des paragraphes entiers par coeur sans que la conduite
du pauvre veuf me devînt plus claire: il trouvait des
lettres, était-ce une raison pour laisser pousser sa barbe?
Il jetait un regard sombre à Rodolphe, donc il lui gardait
rancune — de quoi, au fait? Et pourquoi lui disait-il: «
séduisait dans ce lien de famille, c'était moins la tentation amoureuse
que l'interdiction de faire l'amour: feu et glace, délices et frustration
mêlées, l'inceste me plaisait s'il restait platonique.
46 Les Mots
Je ne vous en veux pas »? Pourquoi Rodolphe le
trouvait-il « comique et un peu vil »? Ensuite Charles
Bovary mourait: de chagrin? de maladie? Et pourquoi le
docteur l'ouvrait-il puisque tout était fini? J'aimais cette
résistance coriace dont je ne venais jamais à bout;
mystifié, fourbu, je goûtais l'ambiguë volupté de
comprendre sans comprendre: c'était l'épaisseur du
monde; le coeur humain dont mon grand-père parlait
volontiers en famille, je le trouvais fade et creux partout
sauf dans les livres. Des noms vertigineux
conditionnaient mes humeurs, me plongeaient dans des
terreurs ou des mélancolies dont les raisons
m'échappaient. Je disais « Charbovary » et je voyais,
nulle part, un grand barbu en loques se promener dans
un enclos: ce n'était pas supportable. A la source de ces
anxieuses délices il y avait la combinaison de deux
peurs contradictoires. Je craignais de tomber la tête la
première dans un univers fabuleux et d'y errer sans
cesse, en compagnie d'Horace, de Charbovary, sans
espoir de retrouver la rue Le Goff, Karlémami ni ma
mère. Et, d'un autre côté, je devinais que ces défilés de
phrases offraient aux lecteurs adultes des significations
qui se dérobaient à moi. J'introduisais dans ma tête, par
les yeux, des mots vénéneux, infiniment plus riches que
je ne savais; une force étrangère recomposait en moi par
le discours des histoires de furieux qui ne me
concernaient pas, un atroce chagrin, le délabrement
d'une vie: n'allais-je pas m'infecter, mourir empoisonné?
Absorbant le Verbe, absorbé par l'image, je ne me
sauvais, en somme, que par l'incompatibilité de ces deux
Lire 47
périls simultanés. A la tombée du jour, égaré dans une
jungle de paroles, tressaillant au moindre bruit, prenant
les craquements du parquet pour des interjections, je
croyais découvrir le langage à l'état de nature, sans les
hommes. Avec quel lâche soulagement, avec quelle
déception, je retrouvais la banalité familiale quand ma
mère entrait et donnait de la lumière en s'écriant: « Mon
pauvre chéri, mais tu t'arraches les yeux! » Hagard, je
bondissais sur mes pieds, je criais, je courais, je faisais
le pasquin. Mais jusque dans cette enfance reconquise,
je me tracassais: de quoi parlent les livres? Qui les écrit?
Pourquoi? Je m'ouvris de ces inquiétudes à mon grandpère
qui, après réflexion, jugea qu'il était temps de
m'affranchir et fit si bien qu'il me marqua.
Longtemps il m'avait fait sauter sur sa jambe tendue
en chantant: « A cheval sur mon bidet; quand il trotte il
fait des pets », et je riais de scandale. Il ne chanta plus:
il m'assit sur ses genoux et me regarda dans le fond des
yeux: « Je suis homme, répétait-il d'une voix publique,
je suis homme et rien d'humain ne m'est étranger. » Il
exagérait beaucoup: comme Platon fit du poète, Karl
chassait de sa République l'ingénieur, le marchand et
probablement l'officier. Les fabriques lui gâtaient le
paysage; des sciences pures, il ne goûtait que la pureté.
A Guérigny où nous passions la dernière quinzaine de
juillet, mon oncle Georges nous emmenait visiter les
fonderies: il faisait chaud, des hommes brutaux et mal
vêtus nous bousculaient; abasourdi par des bruits géants,
je mourais de peur et d'ennui; mon grand-père regardait
la coulée en sifflant, par politesse, mais son oeil restait
48 Les Mots
mort. En Auvergne, par contre, au mois d'août, il
furetait à travers les villages, se plantait devant les
vieilles maçonneries, frappait les briques du bout de sa
canne: « Ce que tu vois là, petit, me disait-il avec
animation, c'est un mur gallo-romain. » Il appréciait
aussi l'architecture religieuse et, bien qu'il abominât les
papistes, il ne manquait jamais d'entrer dans les églises
quand elles étaient gothiques; romanes, cela dépendait
de son humeur. Il n'allait plus guère au concert mais il y
avait été: il aimait Beethoven, sa pompe, ses grands
orchestres; Bach aussi, sans élan. Parfois il s'approchait
du piano et, sans s'asseoir, plaquait de ses doigts gourds
quelques accords: ma grand-mère disait, avec un sourire
fermé: « Charles compose. » Ses fils étaient devenus —
Georges surtout — de bons exécutants qui détestaient
Beethoven et préféraient à tout la musique de chambre;
ces divergences de vue ne gênaient pas mon grand-père;
il disait d'un air bon: « Les Schweitzer sont nés
musiciens. » Huit jours après ma naissance, comme je
semblais m'égayer au tintement d'une cuiller, il avait
décrété que j'avais de l'oreille.
Des vitraux, des arcs-boutants, des portails sculptés,
des chorals, des crucifixions taillées dans le bois ou la
pierre, des Méditations en vers ou des Harmonies
poétiques: ces Humanités-là nous ramenaient sans
détour au Divin. D'autant plus qu'il fallait y ajouter les
beautés naturelles. Un même souffle modelait les
ouvrages de Dieu et les grandes oeuvres humaines; un
même arc-en-ciel brillait dans l'écume des cascades,
miroitait entre les lignes de Flaubert, luisait dans les
Lire 49
clairs-obscurs de Rembrandt: c'était l'Esprit. L'Esprit
parlait à Dieu des Hommes, aux hommes il témoignait
de Dieu. Dans la Beauté, mon grand-père voyait la
présence charnelle de la Vérité et la source des
élévations les plus nobles. En certaines circonstances
exceptionnelles — quand un orage éclatait dans la
montagne, quand Victor Hugo était inspiré — on
pouvait atteindre au Point Sublime où le Vrai, le Beau,
le Bien se confondaient.
J'avais trouvé ma religion: rien ne me parut plus
important qu'un livre. La bibliothèque, j'y voyais un
temple. Petit-fils de prêtre, je vivais sur le toit du
monde, au sixième étage, perché sur la plus haute
branche de l'Arbre Central: le tronc, c'était la cage de
l'ascenseur. J'allais, je venais sur le balcon, je jetais sur
les passants un regard de surplomb, je saluais, à travers
la grille, Lucette Moreau, ma voisine, qui avait mon
âge, mes boucles blondes et ma jeune féminité, je
rentrais dans la cella ou dans le pronaos, je n'en
descendais jamais en personne: quand ma mère
m'emmenait au Luxembourg — c'est-à-dire:
quotidiennement — je prêtais ma guenille aux basses
contrées mais mon corps glorieux ne quittait pas son
perchoir, je crois qu'il y est encore. Tout homme a son
lieu naturel; ni l'orgueil ni la valeur n'en fixent l'altitude:
l'enfance décide. Le mien, c'est un sixième étage
parisien avec vue sur les toits. Longtemps j'étouffai dans
les vallées, les plaines m'accablèrent: je me traînais sur
la planète Mars, la pesanteur m'écrasait; il me suffisait
de gravir une taupinière pour retrouver la joie: je
50 Les Mots
regagnais mon sixième symbolique, j'y respirais de
nouveau l'air raréfié des Belles-Lettres, l'Univers
s'étageait à mes pieds et toute chose humblement
sollicitait un nom, le lui donner c'était à la fois la créer
et la prendre. Sans cette illusion capitale, je n'eusse
jamais écrit.
Aujourd'hui, 22 avril 1963, je corrige ce manuscrit au
dixième étage d'une maison neuve: par la fenêtre
ouverte, je vois un cimetière, Paris, les collines de Saint-
Cloud, bleues. C'est dire mon obstination. Tout a
changé, pourtant. Enfant, eussé-je voulu mériter cette
position élevée, il faudrait voir dans mon goût des
pigeonniers un effet de l'ambition, de la vanité, une
compensation de ma petite taille. Mais non; il n'était pas
question de grimper sur mon arbre sacré: j'y étais, je
refusais d'en descendre; il ne s'agissait pas de me placer
au-dessus des hommes: je voulais vivre en plein éther
parmi les simulacres aériens des Choses. Plus tard, loin
de m'accrocher à des montgolfières, j'ai mis tout mon
zèle à couler bas: il fallut chausser des semelles de
plomb. Avec de la chance, il m'est arrivé parfois de
frôler, sur des sables nus, des espèces sous-marines dont
je devais inventer le nom. D'autres fois, rien à faire: une
irrésistible légèreté me retenait à la surface. Pour finir,
mon altimètre s'est détraqué, je suis tantôt ludion, tantôt
scaphandrier, souvent les deux ensemble comme il
convient dans notre partie: j'habite en l'air par habitude
et je fouine en bas sans trop d'espoir.
Il fallut pourtant me parler des auteurs. Mon grandpère
le fit avec tact, sans chaleur. Il m'apprit le nom de
Lire 51
ces hommes illustres; seul, je m'en récitais la liste, de
Hésiode à Hugo, sans une faute: c'étaient les Saints et
les Prophètes. Charles Schweitzer leur vouait, disait-il,
un culte. Ils le dérangeaient pourtant: leur présence
importune l'empêchait d'attribuer directement au Saint-
Esprit les oeuvres de l'Homme. Aussi nourrissait-il une
préférence secrète pour les anonymes, pour les
bâtisseurs qui avaient eu la modestie de s'effacer devant
leurs cathédrales, pour l'auteur innombrable des
chansons populaires. Il ne détestait pas Shakespeare,
dont l'identité n'était pas établie. Ni Homère, pour le
même motif. Ni quelques autres dont on n'était pas tout
à fait sûr qu'ils eussent existé. A ceux qui n'avaient pas
voulu ou su effacer les traces de leur vie il trouvait des
excuses à condition qu'ils fussent morts. Mais il
condamnait en bloc ses contemporains à l'exception
d'Anatole France et de Courteline qui l'égayait. Charles
Schweitzer jouissait fièrement de la considération qu'on
témoignait à son grand âge, à sa culture, à sa beauté, à
ses vertus, ce luthérien ne se défendait pas de penser,
très bibliquement, que l'Éternel avait béni sa Maison. A
table, il se recueillait parfois pour prendre une vue
cavalière sur sa vie et conclure: « Mes enfants, comme
il est bon de ne rien avoir à se reprocher. » Ses
emportements, sa majesté, son orgueil et son goût du
sublime couvraient une timidité d'esprit qui lui venait de
sa religion, de son siècle et de l'Université, son milieu.
Par cette raison il éprouvait une répugnance secrète pour
les monstres sacrés de sa bibliothèque, gens de sac et de
corde dont il tenait, au fond de soi, les livres pour des
52 Les Mots
incongruités. Je m'y trompais: la réserve qui paraissait
sous un enthousiasme de commande, je la prenais pour
la sévérité d'un juge; son sacerdoce l'élevait au-dessus
d'eux. De toute manière, me soufflait le ministre du
culte, le génie n'est qu'un prêt: il faut le mériter par de
grandes souffrances, par des épreuves modestement,
fermement traversées; on finit par entendre des voix et
l'on écrit sous la dictée. Entre la première révolution
russe et le premier conflit mondial, quinze ans après la
mort de Mallarmé, au moment que Daniel de Fontanin
découvrait Les Nourritures terrestres, un homme du
xixe siècle imposait à son petit-fils les idées en cours
sous Louis-Philippe. Ainsi, dit-on, s'expliquent les
routines paysannes: les pères vont aux champs, laissant
les fils aux mains des grands-parents. Je prenais le
départ avec un handicap de quatre-vingts ans. Faut-il
m'en plaindre? Je ne sais pas: dans nos sociétés en
mouvement les retards donnent quelquefois de l'avance.
Quoi qu'il en soit, on m'a jeté cet os à ronger et je l'ai si
bien travaillé que je vois le jour au travers. Mon grandpère
avait souhaité me dégoûter sournoisement des
écrivains, ces intermédiaires. Il obtint le résultat
contraire: je confondis le talent et le mérite. Ces braves
gens me ressemblaient: quand j'étais bien sage, quand
j'endurais vaillamment mes bobos, j'avais droit à des
lauriers, à une récompense; c'était l'enfance. Karl
Schweitzer me montrait d'autres enfants, comme moi
surveillés, éprouvés, récompensés, qui avaient su garder
toute leur vie mon âge. Sans frère ni soeur et sans
camarades, je fis d'eux mes premiers amis. Ils avaient
Lire 53
aimé, souffert avec rigueur, comme les héros de leurs
romans, et surtout avaient bien fini; j'évoquais leurs
tourments avec un attendrissement un peu gai: comme
ils devaient être contents, les gars, quand ils se sentaient
bien malheureux; ils se disaient: « Quelle chance! un
beau vers va naître! »
A mes yeux, ils n'étaient pas morts, enfin, pas tout à
fait: ils s'étaient métamorphosés en livres. Corneille,
c'était un gros rougeaud, rugueux, au dos de cuir, qui
sentait la colle. Ce personnage incommode et sévère,
aux paroles difficiles, avait des angles qui me blessaient
les cuisses quand je le transportais. Mais, à peine ouvert,
il m'offrait ses gravures sombres et douces comme des
confidences. Flaubert, c'était un petit entoilé, inodore,
piqueté de taches de son. Victor Hugo le multiple
nichait sur tous les rayons à la fois. Voilà pour les corps;
quant aux âmes, elles hantaient les oeuvres: les pages,
c'étaient des fenêtres, du dehors un visage se collait
contre la vitre, quelqu'un m'épiait; je feignais de ne rien
remarquer, je continuais ma lecture, les yeux rivés aux
mots sous le regard fixe de feu Chateaubriand. Ces
inquiétudes ne duraient pas; le reste du temps, j'adorais
mes compagnons de jeu. Je les mis au-dessus de tout et
l'on me raconta sans m'étonner que Charles Quint avait
ramassé le pinceau du Titien: la belle affaire! un prince
est fait pour cela. Pourtant, je ne les respectais pas:
pourquoi les eussé-je loués d'être grands? Ils ne faisaient
que leur devoir. Je blâmais les autres d'être petits. Bref
j'avais tout compris de travers et je faisais de l'exception
la règle: l'espèce humaine devint un comité restreint
54 Les Mots
qu'entouraient des animaux affectueux. Surtout mon
grand-père en usait trop mal avec eux pour que je pusse
les prendre au sérieux tout à fait. Il avait cessé de lire
depuis la mort de Victor Hugo; quand il n'avait rien
d'autre à faire, il relisait. Mais son office était de
traduire. Dans la vérité de son coeur, l'auteur du
Deutsches Lesebuch tenait la littérature universelle pour
son matériau. Du bout des lèvres, il classait les auteurs
par ordre de mérite, mais cette hiérarchie de façade
cachait mal ses préférences qui étaient utilitaires:
Maupassant fournissait aux élèves allemands les
meilleures versions; Goethe, battant d'une tête Gottfried
Keller, était inégalable pour les thèmes. Humaniste,
mon grand-père tenait les romans en petite estime;
professeur, il les prisait fort à cause du vocabulaire. Il
finit par ne plus supporter que les morceaux choisis et je
l'ai vu, quelques années plus tard, se délecter d'un extrait
de Madame Bovary prélevé par Mironneau pour ses
Lectures, quand Flaubert au complet attendait depuis
vingt ans son bon plaisir. Je sentais qu'il vivait des
morts, ce qui n'allait pas sans compliquer mes rapports
avec eux: sous prétexte de leur rendre un culte, il les
tenait dans ses chaînes et ne se privait pas de les
découper en tranches pour les transporter d'une langue à
l'autre plus commodément. Je découvris en même temps
leur grandeur et leur misère. Mérimée, pour son
malheur, convenait au Cours Moyen; en conséquence il
menait double vie: au quatrième étage de la
bibliothèque, Colomba c'était une fraîche colombe aux
cent ailes, glacée, offerte et systématiquement ignorée;
Lire 55
nul regard ne la déflora jamais. Mais, sur le rayon du
bas, cette même vierge s'emprisonnait dans un sale petit
bouquin brun et puant; l'histoire ni la langue n'avaient
changé, mais il y avait des notes en allemand et un
lexique; j'appris en outre, scandale inégalé depuis le viol
de l'Alsace-Lorraine, qu'on l'avait édité à Berlin. Ce
livre-là, mon grand-père le mettait deux fois la semaine
dans sa serviette, il l'avait couvert de taches, de traits
rouges, de brûlures et je le détestais: c'était Mérimée
humilié. Rien qu'à l'ouvrir, je mourais d'ennui: chaque
syllabe se détachait sous ma vue comme elle faisait, à
l'Institut, dans la bouche de mon grand-père. Imprimés
en Allemagne, pour être lus par des Allemands,
qu'étaient-ils, d'ailleurs, ces signes connus et
méconnaissables, sinon la contrefaçon des mots
français? Encore une affaire d'espionnage: il eût suffi de
gratter pour découvrir, sous leur travestissement gaulois,
les vocables germaniques aux aguets. Je finis par me
demander s'il n'y avait pas deux Colomba, l'une
farouche et vraie, l'autre fausse et didactique, comme il
y a deux Yseut.
Les tribulations de mes petits camarades me
convainquirent que j'étais leur pair. Je n'avais ni leurs
dons ni leurs mérites et je n'envisageais pas encore
d'écrire mais, petit-fils de prêtre, je l'emportais sur eux
par la naissance; sans aucun doute j'étais voué: non
point à leurs martyres toujours un peu scandaleux mais
à quelque sacerdoce; je serais sentinelle de la culture,
comme Charles Schweitzer. Et puis, j'étais vivant, moi,
et fort actif: je ne savais pas encore tronçonner les morts
56 Les Mots
mais je leur imposais mes caprices: je les prenais dans
mes bras, je les portais, je les déposais sur le parquet, je
les ouvrais, je les refermais, je les tirais du néant pour
les y replonger: c'étaient mes poupées, ces hommestroncs,
et j'avais pitié de cette misérable survie paralysée
qu'on appelait leur immortalité. Mon grand-père
encourageait ces familiarités: tous les enfants sont
inspirés, ils ne peuvent rien envier aux poètes qui sont
tout bonnement des enfants. Je raffolais de Courteline,
je poursuivais la cuisinière jusque dans la cuisine pour
lui lire à haute voix Théodore cherche des allumettes.
On s'amusa de mon engouement, des soins attentifs le
développèrent, en firent une passion publiée. Un beau
jour mon grand-père me dit négligemment: « Courteline
doit être bon bougre. Si tu l'aimes tant, pourquoi ne lui
écris-tu pas?» J'écrivis. Charles Schweitzer guida ma
plume et décida de laisser plusieurs fautes d'orthographe
dans ma lettre. Des journaux l'ont reproduite, il y a
quelques années, et je ne l'ai pas relue sans agacement.
Je prenais congé sur ces mots « votre futur ami » qui me
semblaient tout naturels: j'avais pour familiers Voltaire
et Corneille; comment un écrivain vivant eût-il refusé
mon amitié? Courteline la refusa et fit bien: en
répondant au petit-fils, il fût tombé sur le grand-père. A
l'époque, nous jugeâmes sévèrement son silence: «
J'admets, dit Charles, qu'il ait beaucoup de travail mais,
quand le diable y serait, on répond à un enfant. »
Aujourd'hui encore, ce vice mineur me reste, la
familiarité. Je les traite en Labadens, ces illustres
défunts; sur Baudelaire, sur Flaubert je m'exprime sans
Lire 57
détours et quand on m'en blâme, j'ai toujours envie de
répondre: « Ne vous mêlez pas de nos affaires. Ils m'ont
appartenu, vos génies, je les ai tenus dans mes mains,
aimés à la passion, en toute irrévérence. Vais-je prendre
des gants avec eux? » Mais l'humanisme de Karl, cet
humanisme de prélat, je m'en suis débarrassé du jour où
j'ai compris que tout homme est tout l'homme. Comme
elles sont tristes, les guérisons: le langage est
désenchanté; les héros de la plume, mes anciens pairs,
dépouillés de leurs privilèges, sont rentrés dans le rang:
je porte deux fois leur deuil.
Ce que je viens d'écrire est faux. Vrai. Ni vrai ni faux
comme tout ce qu'on écrit sur les fous, sur les hommes.
J'ai rapporté les faits avec autant d'exactitude que ma
mémoire le permettait. Mais jusqu'à quel point croyaisje
à mon délire? C'est la question fondamentale et
pourtant je n'en décide pas. J'ai vu par la suite qu'on
pouvait tout connaître de nos affections hormis leur
force, c'est-à-dire leur sincérité. Les actes eux-mêmes ne
serviront pas d'étalon à moins qu'on n'ait prouvé qu'ils
ne sont pas des gestes, ce qui n'est pas toujours facile.
Voyez plutôt: seul au milieu des adultes, j'étais un
adulte en miniature, et j'avais des lectures adultes; cela
sonne faux, déjà, puisque, dans le même instant, je
demeurais un enfant. Je ne prétends pas que je fusse
coupable: c'était ainsi, voilà tout; n'empêche que mes
explorations et mes chasses faisaient partie de la
Comédie familiale, qu'on s'en enchantait, que je le
savais: oui, je le savais, chaque jour, un enfant
merveilleux réveillait les grimoires que son grand-père
58 Les Mots
ne lisait plus. Je vivais au-dessus de mon âge comme on
vit au-dessus de ses moyens: avec zèle, avec fatigue,
coûteusement, pour la montre. A peine avais-je poussé
la porte de la bibliothèque, je me retrouvais dans le
ventre d'un vieillard inerte: le grand bureau, le sousmain,
les taches d'encre, rouges et noires, sur le buvard
rose, la règle, le pot de colle, l'odeur croupie du tabac,
et, en hiver, le rougeoiement de la Salamandre, les
claquements du mica, c'était Karl en personne, réifié: il
n'en fallait pas plus pour me mettre en état de grâce, je
courais aux livres. Sincèrement? Qu'est-ce que cela veut
dire? Comment pourrais-je fixer — après tant d'années
surtout — l'insaisissable et mouvante frontière qui
sépare la possession du cabotinage? Je me couchais sur
le ventre, face aux fenêtres, un livre ouvert devant moi,
un verre d'eau rougie à ma droite, à ma gauche, sur une
assiette, une tartine de confiture. Jusque dans la solitude
j'étais en représentation: Anne-Marie, Karlémami
avaient tourné ces pages bien avant que je fusse né,
c'était leur savoir qui s'étalait à mes yeux; le soir, on
m'interrogerait: «Qu'as-tu lu? qu'as-tu compris?», je le
savais, j'étais en gésine, j'accoucherais d'un mot
d'enfant; fuir les grandes personnes dans la lecture,
c'était le meilleur moyen de communier avec elles;
absentes, leur regard futur entrait en moi par l'occiput,
ressortait par les prunelles, fléchait à ras du sol ces
phrases cent fois lues que je lisais pour la première fois.
Vu, je me voyais: je me voyais lire comme on s'écoute
parler. Avais-je tant changé depuis le temps où je
feignais de déchiffrer « le Chinois en Chine » avant de
Lire 59
connaître l'alphabet? Non: le jeu continuait. Derrière
moi, la porte s'ouvrait, on venait voir « ce que je
fabriquais »: je truquais, je me relevais d'un bond, je
remettais Musset à sa place et j'allais aussitôt, dressé sur
la pointe des pieds, les bras levés, prendre le pesant
Corneille; on mesurait ma passion à mes efforts,
j'entendais derrière moi, une voix éblouie chuchoter: «
Mais c'est qu'il aime Corneille! » Je ne l'aimais pas: les
alexandrins me rebutaient. Par chance l'éditeur n'avait
publié in extenso que les tragédies les plus célèbres; des
autres il donnait le titre et l'argument analytique: c'est ce
qui m'intéressait: « Rodelinde, femme de Pertharite, roi
des Lombards et vaincu par Grimoald, est pressée par
Unulphe de donner sa main au prince étranger... » Je
connus Rodogune, Théodore, Agésilas avant le Cid,
avant Cinna; je m'emplissais la bouche de noms
sonores, le coeur de sentiments sublimes et j'avais souci
de ne pas m'égarer dans les liens de parenté. On dit
aussi: « Ce petit a la soif de s'instruire; il dévore le
Larousse! » et je laissais dire. Mais je ne m'instruisais
guère: j'avais découvert que le dictionnaire contenait des
résumés de pièces et de romans; je m'en délectais.
J'aimais plaire et je voulais prendre des bains de
culture: je me rechargeais de sacré tous les jours.
Distraitement parfois: il suffisait de me prosterner et de
tourner les pages; les oeuvres de mes petits amis me
servirent fréquemment de moulins à prière. En même
temps, j'eus des effrois et des plaisirs pour de bon; il
m'arrivait d'oublier mon rôle et de filer à tombeau
ouvert, emporté par une folle baleine qui n'était autre
60 Les Mots
que le monde. Allez conclure! En tout cas mon regard
travaillait les mots: il fallait les essayer, décider de leur
sens; la Comédie de la culture, à la longue, me cultivait.
Je faisais pourtant de vraies lectures: hors du
sanctuaire, dans notre chambre ou sous la table de la
salle à manger; de celles-là je ne parlais à personne,
personne, sauf ma mère, ne m'en parlait. Anne-Marie
avait pris au sérieux mes emportements truqués. Elle
s'ouvrit à Mamie de ses inquiétudes. Ma grand-mère fut
une alliée sûre: « Charles n'est pas raisonnable, dit-elle.
C'est lui qui pousse le petit, je l'ai vu faire. Nous serons
bien avancés quand cet enfant se sera desséché. » Les
deux femmes évoquèrent aussi le surmenage et la
méningite. Il eût été dangereux et vain d'attaquer mon
grand-père de front: elles biaisèrent. Au cours d'une de
nos promenades, Anne-Marie s'arrêta comme par hasard
devant le kiosque qui se trouve encore à l'angle du
boulevard Saint-Michel et de la rue Soufflot: je vis des
images merveilleuses, leurs couleurs criardes me
fascinèrent, je les réclamai, je les obtins; le tour était
joué: je voulus avoir toutes les semaines Cri-Cri,
l'Épatant, Les Vacances, Les Trois Boys-Scouts de Jean
de la Hire et Le Tour du monde en aéroplane, d'Arnould
Galopin qui paraissaient en fascicules le jeudi. D'un
jeudi à l'autre je pensais à l'Aigle des Andes, à Marcel
Dunot, le boxeur aux poings de fer, à Christian
l'aviateur beaucoup plus qu'à mes amis Rabelais et
Vigny. Ma mère se mit en quête d'ouvrages qui me
rendissent à mon enfance: il y eut « les petits livres
roses » d'abord, recueils mensuels de contes de fées
Lire 61
puis, peu à peu, Les Enfants du capitaine Grant, Le
Dernier des Mohicans, Nicolas Nickleby, Les Cinq Sous
de Lavarède. A Jules Verne, trop pondéré, je préférai les
extravagances de Paul d'Ivoi. Mais, quel que fût l'auteur,
j'adorais les ouvrages de la collection Hetzel, petits
théâtres dont la couverture rouge à glands d'or figurait le
rideau: la poussière de soleil, sur les tranches, c'était la
rampe. Je dois à ces boîtes magiques — et non aux
phrases balancées de Chateaubriand — mes premières
rencontres avec la Beauté. Quand je les ouvrais
j'oubliais tout: était-ce lire? Non, mais mourir d'extase:
de mon abolition naissaient aussitôt des indigènes munis
de sagaies, la brousse, un explorateur casqué de blanc.
J'étais vision, j'inondais de lumière les belles joues
sombres d'Aouda, les favoris de Philéas Fogg. Délivrée
d'elle-même enfin, la petite merveille se laissait devenir
pur émerveillement. A cinquante centimètres du
plancher naissait un bonheur sans maître ni collier,
parfait. Le Nouveau Monde semblait d'abord plus
inquiétant que l'Ancien: on y pillait, on y tuait; le sang
coulait à flots. Des Indiens, des Hindous, des Mohicans,
des Hottentots ravissaient la jeune fille, ligotaient son
vieux père et se promettaient de le faire périr dans les
plus atroces supplices. C'était le Mal pur. Mais il
n'apparaissait que pour se prosterner devant le Bien: au
chapitre suivant, tout serait rétabli. Des Blancs
courageux feraient une hécatombe de sauvages,
trancheraient les liens du père qui se jetterait dans les
bras de sa fille. Seuls les méchants mouraient — et
quelques bons très secondaires dont le décès figurait
62 Les Mots
parmi les faux frais de l'histoire. Du reste la mort ellemême
était aseptisée: on tombait les bras en croix, avec
un petit trou rond sous le sein gauche ou, si le fusil
n'était pas encore inventé, les coupables étaient « passés
au fil de l'épée ». J'aimais cette jolie tournure:
j'imaginais cet éclair droit et blanc, la lame; elle
s'enfonçait comme dans du beurre et ressortait par le dos
du hors-la-loi, qui s'écroulait sans perdre une goutte de
sang. Parfois le trépas était même risible: tel celui de ce
Sarrasin qui, dans La Filleule de Roland, je crois, jetait
son cheval contre celui d'un croisé; le paladin lui
déchargeait sur la tête un bon coup de sabre qui le
fendait de haut en bas; une illustration de Gustave Doré
représentait cette péripétie. Que c'était plaisant! Les
deux moitiés du corps, séparées, commençaient de choir
en décrivant chacune un demi-cercle autour d'un étrier;
étonné, le cheval se cabrait. Pendant plusieurs années je
ne pus voir la gravure sans rire aux larmes. Enfin je
tenais ce qu'il me fallait: l'Ennemi, haïssable, mais,
somme toute, inoffensif puisque ses projets
n'aboutissaient pas et même, en dépit de ses efforts et de
son astuce diabolique, servaient la cause du Bien; je
constatais, en effet, que le retour à l'ordre
s'accompagnait toujours d'un progrès: les héros étaient
récompensés, ils recevaient des honneurs, des marques
d'admiration, de l'argent; grâce à leur intrépidité, un
territoire était conquis, un objet d'art soustrait aux
indigènes et transporté dans nos musées; la jeune fille
s'éprenait de l'explorateur qui lui avait sauvé la vie, tout
finissait par un mariage. De ces magazines et de ces
Lire 63
livres j'ai tiré ma fantasmagorie la plus intime:
l'optimisme.
Ces lectures restèrent longtemps clandestines; Anne-
Marie n'eut pas même besoin de m'avertir: conscient de
leur indignité je n'en soufflai pas mot à mon grand-père.
Je m'encanaillais, je prenais des libertés, je passais des
vacances au bordel mais je n'oubliais pas que ma vérité
était restée au temple. A quoi bon scandaliser le prêtre
par le récit de mes égarements? Karl finit par me
surprendre; il se fâcha contre les deux femmes et cellesci,
profitant d'un moment qu'il reprenait haleine, mirent
tout sur mon dos: j'avais vu les magazines, les romans
d'aventures, je les avais convoités, réclamés, pouvaientelles
me les refuser? Cet habile mensonge mettait mon
grand-père au pied du mur: c'était moi, moi seul qui
trompais Colomba avec ces ribaudes trop maquillées.
Moi, l'enfant prophétique, la jeune Pythonisse, l'Eliacin
des Belles-Lettres, je manifestais un penchant furieux
pour l'infamie. A lui de choisir: ou je ne prophétisais
point ou l'on devait respecter mes goûts sans chercher à
les comprendre. Père, Charles Schweitzer eût tout brûlé;
grand-père, il choisit l'indulgence navrée. Je n'en
demandais pas plus et je continuai paisiblement ma
double vie. Elle n'a jamais cessé: aujourd'hui encore, je
lis plus volontiers les « Série Noire » que Wittgenstein.
64 Les Mots
J'étais le premier, l'incomparable dans mon île
aérienne; je tombai au dernier rang quand on me soumit
aux règles communes.
Mon grand-père avait décidé de m'inscrire au Lycée
Montaigne. Un matin, il m'emmena chez le proviseur et
lui vanta mes mérites: je n'avais que le défaut d'être trop
avancé pour mon âge. Le proviseur donna les mains à
tout: on me fit entrer en huitième et je pus croire que
j'allais fréquenter les enfants de mon âge. Mais non:
après la première dictée, mon grand-père fut convoqué
en hâte par l'administration; il revint enragé, tira de sa
serviette un méchant papier couvert de gribouillis, de
taches et le jeta sur la table: c'était la copie que j'avais
remise. On avait attiré son attention sur l'orthographe —
« le lapen çovache ême le ten1 », — et tenté de lui faire
comprendre que ma place était en dixième préparatoire.
Devant « lapen çovache » ma mère prit le fou rire; mon
grand-père l'arrêta d'un regard terrible. Il commença par
m'accuser de mauvaise volonté et par me gronder pour
la première fois de ma vie, puis il déclara qu'on m'avait
méconnu; dès le lendemain, il me retirait du lycée et se
brouillait avec le proviseur.
Je n'avais rien compris à cette affaire et mon échec ne
m'avait pas affecté: j'étais un enfant prodige qui ne
savait pas l'orthographe, voilà tout. Et puis, je retrouvai
sans ennui ma solitude: j'aimais mon mal. J'avais perdu,
sans même y prendre garde, l'occasion de devenir vrai:
on chargea M. Liévin, un instituteur parisien, de me
1 Le lapin sauvage aime le thym.
Lire 65
donner des leçons particulières; il venait presque tous
les jours. Mon grand-père m'avait acheté un petit bureau
personnel, fait d'un banc et d'un pupitre de bois blanc. Je
m'asseyais sur le banc et M. Liévin se promenait en
dictant. Il ressemblait à Vincent Auriol et mon grandpère
prétendait qu'il était frère Trois-Points; « quand je
lui dis bonjour, nous disait-il avec la répugnance
apeurée d'un honnête homme en butte aux avances d'un
pédéraste, il trace avec son pouce le triangle
maçonnique sur la paume de ma main ». Je le détestais
parce qu'il oubliait de me choyer: je crois qu'il me
prenait non sans raison pour un enfant retardé. Il
disparut, je ne sais plus pourquoi: peut-être s'était-il
ouvert à quelqu'un de son opinion sur moi.
Nous passâmes quelque temps à Arcachon et je fus à
l'école communale: les principes démocratiques de mon
grand-père l'exigeaient. Mais il voulait aussi qu'on m'y
tînt à l'écart du vulgaire. Il me recommanda en ces
termes à l'instituteur: « Mon cher collègue, je vous
confie ce que j'ai de plus cher. » M. Barrault portait une
barbiche et un pince-nez: il vint boire du vin de muscat
dans notre villa et se déclara flatté de la confiance que
lui témoignait un membre de l'enseignement secondaire.
Il me faisait asseoir à un pupitre spécial, à côté de la
chaire, et, pendant les récréations, me gardait à ses
côtés. Ce traitement de faveur me semblait légitime; ce
que pensaient les « fils du peuple », mes égaux, je
l'ignore: je crois qu'ils s'en foutaient. Moi, leur
turbulence me fatiguait et je trouvais distingué de
66 Les Mots
m'ennuyer auprès de M. Barrault pendant qu'ils jouaient
aux barres.
J'avais deux raisons de respecter mon instituteur: il
me voulait du bien, il avait l'haleine forte. Les grandes
personnes doivent être laides, ridées, incommodes;
quand elles me prenaient dans leurs bras, il ne me
déplaisait pas d'avoir un léger dégoût à surmonter:
c'était la preuve que la vertu n'était pas facile. Il y avait
des joies simples, triviales: courir, sauter, manger des
gâteaux, embrasser la peau douce et parfumée de ma
mère; mais j'attachais plus de prix aux plaisirs studieux
et mêlés que j'éprouvais dans la compagnie des hommes
mûrs: la répulsion qu'ils m'inspiraient faisait partie de
leur prestige: je confondais le dégoût avec l'esprit de
sérieux. J'étais snob. Quand M. Barrault se penchait sur
moi, son souffle m'infligeait des gênes exquises, je
respirais avec zèle l'odeur ingrate de ses vertus. Un jour,
je découvris une inscription toute fraîche sur le mur de
l'École, je m'approchai et lus: « Le père Barrault est un
con. » Mon coeur battit à se rompre, la stupeur me cloua
sur place, j'avais peur. « Con », ça ne pouvait être qu'un
de ces « vilains mots » qui grouillaient dans les basfonds
du vocabulaire et qu'un enfant bien élevé ne
rencontre jamais; court et brutal, il avait l'horrible
simplicité des bêtes élémentaires. C'était déjà trop de
l'avoir lu: je m'interdis de le prononcer, fût-ce à voix
basse. Ce cafard accroché à la muraille, je ne voulais
pas qu'il me sautât dans la bouche pour se
métamorphoser au fond de ma gorge en un
claironnement noir. Si je faisais semblant de ne pas
Lire 67
l'avoir remarqué, peut-être rentrerait-il dans un trou de
mur. Mais, quand je détournais mon regard, c'était pour
retrouver l'appellation infâme: « le père Barrault », qui
m'épouvantait plus encore: le mot « con », après tout, je
ne faisais qu'en augurer le sens; mais je savais très bien
qui on appelait « père Untel » dans ma famille: les
jardiniers, les facteurs, le père de la bonne, bref les
vieux pauvres. Quelqu'un voyait M. Barrault,
l'instituteur, le collègue de mon grand-père, sous l'aspect
d'un vieux pauvre. Quelque part, dans une tête, rôdait
cette pensée malade et criminelle. Dans quelle tête?
Dans la mienne, peut-être. Ne suffisait-il pas d'avoir lu
l'inscription blasphématoire pour être complice d'un
sacrilège? Il me semblait à la fois qu'un fou cruel raillait
ma politesse, mon respect, mon zèle, le plaisir que
j'avais chaque matin à ôter ma casquette en disant «
Bonjour, Monsieur l'Instituteur » et que j'étais moimême
ce fou, que les vilains mots et les vilaines pensées
pullulaient dans mon coeur. Qu'est-ce qui m'empêchait,
par exemple, de crier à plein gosier: « Ce vieux sagouin
pue comme un cochon. » Je murmurai: « Le père
Barrault pue » et tout se mit à tourner: je m'enfuis en
pleurant. Dès le lendemain je retrouvai ma déférence
pour M. Barrault, pour son col de celluloïd et son noeud
papillon. Mais, quand il s'inclinait sur mon cahier, je
détournais la tête en retenant mon souffle.
L'automne suivant, ma mère prit le parti de me
conduire à l'Institution Poupon. Il fallait monter un
escalier de bois, pénétrer dans une salle du premier
étage; les enfants se groupaient en demi-cercle
68 Les Mots
silencieusement; assises au fond de la pièce, droites et le
dos au mur, les mères surveillaient le professeur. Le
premier devoir des pauvres filles qui nous enseignaient,
c'était de répartir également les éloges et les bons points
à notre académie de prodiges. Si l'une d'elles avait un
mouvement d'impatience ou se montrait trop satisfaite
d'une bonne réponse, les demoiselles Poupon perdaient
des élèves, elle perdait sa place. Nous étions bien trente
académiciens qui n'eûmes jamais le temps de nous
adresser la parole. A la sortie, chacune des mères
s'emparait farouchement du sien et l'emportait au galop,
sans saluer. Au bout d'un semestre, ma mère me retira
du cours: on n'y travaillait guère et puis elle avait fini
par se lasser de sentir peser sur elle le regard de ses
voisines quand c'était mon tour d'être félicité. Mlle
Marie-Louise, une jeune fille blonde, avec un pince-nez,
qui professait huit heures par jour au cours Poupon pour
un salaire de famine, accepta de me donner des leçons
particulières à domicile, en se cachant des directrices.
Elle interrompait parfois les dictées pour soulager son
coeur de gros soupirs: elle me disait qu'elle était lasse à
mourir, qu'elle vivait dans une solitude affreuse, qu'elle
eût tout donné pour avoir un mari, n'importe lequel. Elle
finit, elle aussi, par disparaître: on prétendait qu'elle ne
m'apprenait rien, mais je crois surtout que mon grandpère
la trouvait calamiteuse. Cet homme juste ne
refusait pas de soulager les misérables mais répugnait à
les inviter sous son toit. Il était temps: Mlle Marie-
Louise me démoralisait. Je croyais les salaires
proportionnés au mérite et on me disait qu'elle était
Lire 69
méritante: pourquoi donc la payait-on si mal? Quand on
exerçait un métier, on était digne et fier, heureux de
travailler: puisqu'elle avait la chance de travailler huit
heures par jour, pourquoi parlait-elle de sa vie comme
d'un mal incurable? Quand je rapportais ses doléances,
mon grand-père se mettait à rire: elle était bien trop
laide pour qu'un homme voulût d'elle. Je ne riais pas: on
pouvait naître condamné? En ce cas on m'avait menti:
l'ordre du monde cachait d'intolérables désordres. Mon
malaise se dissipa dès qu'on l'eut écartée. Charles
Schweitzer me trouva des professeurs plus décents. Si
décents que je les ai tous oubliés. Jusqu'à dix ans, je
restai seul entre un vieillard et deux femmes.
Ma vérité, mon caractère et mon nom étaient aux
mains des adultes; j'avais appris à me voir par leurs
yeux; j'étais un enfant, ce monstre qu'ils fabriquent avec
leurs regrets. Absents, ils laissaient derrière eux leur
regard, mêlé à la lumière; je courais, je sautais à travers
ce regard qui me conservait ma nature de petit-fils
modèle, qui continuait à m'offrir mes jouets et l'univers.
Dans mon joli bocal, dans mon âme, mes pensées
tournaient, chacun pouvait suivre leur manège: pas un
coin d'ombre. Pourtant, sans mots, sans forme ni
consistance, diluée dans cette innocente transparence,
une transparente certitude gâchait tout: j'étais un
imposteur. Comment jouer la comédie sans savoir qu'on
la joue? Elles se dénonçaient d'elles-mêmes, les claires
70 Les Mots
apparences ensoleillées qui composaient mon
personnage: par un défaut d'être que je ne pouvais ni
tout à fait comprendre ni cesser de ressentir. Je me
tournais vers les grandes personnes, je leur demandais
de garantir mes mérites: c'était m'enfoncer dans
l'imposture. Condamné à plaire, je me donnais des
grâces qui se fanaient sur l'heure; je traînais partout ma
fausse bonhomie, mon importance désoeuvrée, à l'affût
d'une chance nouvelle: je croyais la saisir, je me jetais
dans une attitude et j'y retrouvais l'inconsistance que je
voulais fuir. Mon grand-père somnolait, enveloppé dans
son plaid; sous sa moustache broussailleuse, j'apercevais
la nudité rose de ses lèvres, c'était insupportable:
heureusement, ses lunettes glissaient, je me précipitais
pour les ramasser. Il s'éveillait, m'enlevait dans ses bras,
nous filions notre grande scène d'amour: ce n'était plus
ce que j'avais voulu. Qu'avais-je voulu? J'oubliais tout,
je faisais mon nid dans les buissons de sa barbe.
J'entrais à la cuisine, je déclarais que je voulais secouer
la salade; c'étaient des cris, des fous rires: « Non, mon
chéri, pas comme ça! Serre bien fort ta petite main:
voilà! Marie, aidez-le! Mais c'est qu'il fait ça très bien. »
J'étais un faux enfant, je tenais un faux panier à salade;
je sentais mes actes se changer en gestes. La Comédie
me dérobait le monde et les hommes: je ne voyais que
des rôles et des accessoires; servant par bouffonnerie les
entreprises des adultes, comment eussé-je pris au
sérieux leurs soucis? Je me prêtais à leurs desseins avec
un empressement vertueux qui me retenait de partager
leurs fins. Étranger aux besoins, aux espoirs, aux
Lire 71
plaisirs de l'espèce, je me dilapidais froidement pour la
séduire; elle était mon public, une rampe de feu me
séparait d'elle, me rejetait dans un exil orgueilleux qui
tournait vite à l'angoisse.
Le pis, c'est que je soupçonnais les adultes de
cabotinage. Les mots qu'ils m'adressaient, c'étaient des
bonbons; mais ils parlaient entre eux sur un tout autre
ton. Et puis il leur arrivait de rompre des contrats sacrés:
je faisais ma moue la plus adorable, celle dont j'étais le
plus sûr et on me disait d'une voix vraie: « Va jouer plus
loin, petit, nous causons. » D'autres fois, j'avais le
sentiment qu'on se servait de moi. Ma mère m'emmenait
au Luxembourg, l'oncle Émile, brouillé avec toute la
famille, surgissait tout à coup; il regardait sa soeur d'un
air morose et lui disait sèchement: « Ce n'est pas pour
toi que je suis ici: c'est pour voir le petit. » Il expliquait
alors que j'étais le seul innocent de la famille, le seul qui
ne l'eût jamais offensé délibérément, ni condamné sur
de faux rapports. Je souriais, gêné par ma puissance et
par l'amour que j'avais allumé dans le coeur de cet
homme sombre. Mais déjà, le frère et la soeur
discutaient de leurs affaires, énuméraient leurs griefs
réciproques; Émile s'emportait contre Charles. Anne-
Marie le défendait, en cédant du terrain; ils en venaient
à parler de Louise, je restais entre leurs chaises en fer,
oublié. J'étais préparé à admettre — si seulement j'eusse
été en âge de les comprendre — toutes les maximes de
droite qu'un vieil homme de gauche m'enseignait par ses
conduites: que la Vérité et la Fable sont une même
chose, qu'il faut jouer la passion pour la ressentir, que
72 Les Mots
l'homme est un être de cérémonie. On m'avait persuadé
que nous étions créés pour nous donner la comédie; la
comédie, je l'acceptais mais j'exigeais d'en être le
principal personnage: or, à des instants de foudre qui me
laissaient anéanti, je m'apercevais que j'y tenais un «
faux-beau-rôle », avec du texte, beaucoup de présence,
mais pas de scène « à moi »; en un mot, que je donnais
la réplique aux grandes personnes. Charles me flattait
pour amadouer sa mort; dans ma pétulance, Louise
trouvait la justification de ses bouderies; Anne-Marie
celle de son humilité. Et pourtant, sans moi, ses parents
eussent recueilli ma mère, sa délicatesse l'eût livrée sans
défense à Mamie; sans moi, Louise eût boudé, Charles
se fût émerveillé devant le mont Cervin, les météores ou
les enfants des autres. J'étais la cause occasionnelle de
leurs discordes et de leurs réconciliations; les causes
profondes étaient ailleurs: à Mâcon, à Gunsbach, à
Thiviers, dans un vieux coeur qui s'encrassait, dans un
passé bien antérieur à ma naissance. Je leur reflétais
l'unité de la famille et ses antiques contradictions; ils
usaient de ma divine enfance pour devenir ce qu'ils
étaient. Je vécus dans le malaise: au moment où leurs
cérémonies me persuadaient que rien n'existe sans
raison et que chacun, du plus grand au plus petit, a sa
place marquée dans l'Univers, ma raison d'être, à moi,
se dérobait, je découvrais tout à coup que je comptais
pour du beurre et j'avais honte de ma présence insolite
dans ce monde en ordre.
Un père m'eût lesté de quelques obstinations
durables; faisant de ses humeurs mes principes, de son
Lire 73
ignorance mon savoir, de ses rancoeurs mon orgueil, de
ses manies ma loi, il m'eût habité; ce respectable
locataire m'eût donné du respect pour moi-même. Sur le
respect j'eusse fondé mon droit de vivre. Mon géniteur
eût décidé de mon avenir: polytechnicien de naissance,
j'eusse été rassuré pour toujours. Mais si jamais Jean-
Baptiste Sartre avait connu ma destination, il en avait
emporté le secret; ma mère se rappelait seulement qu'il
avait dit: « Mon fils n'entrera pas dans la Marine. »
Faute de renseignements plus précis, personne, à
commencer par moi, ne savait ce que j'étais venu foutre
sur terre. M'eût-il laissé du bien, mon enfance eût été
changée; je n'écrirais pas puisque je serais un autre. Les
champs et la maison renvoient au jeune héritier une
image stable de lui-même; il se touche sur son gravier,
sur les vitres losangées de sa véranda et fait de leur
inertie la substance immortelle de son âme. Il y a
quelques jours, au restaurant, le fils du patron, un petit
garçon de sept ans, criait à la caissière: « Quand mon
père n'est pas là, c'est moi le Maître. » Voilà un homme!
A son âge, je n'étais maître de personne et rien ne
m'appartenait. Dans mes rares minutes de dissipation,
ma mère me chuchotait: « Prends garde! Nous ne
sommes pas chez nous! » Nous ne fûmes jamais chez
nous: ni rue Le Goff ni plus tard, quand ma mère se fut
remariée. Je n'en souffris pas puisqu'on me prêtait tout;
mais je restais abstrait. Au propriétaire, les biens de ce
monde reflètent ce qu'il est; ils m'enseignaient ce que je
n'étais pas: je n'étais pas consistant ni permanent; je
n'étais pas le continuateur futur de l'oeuvre paternelle, je
74 Les Mots
n'étais pas nécessaire à la production de l'acier; en un
mot je n'avais pas d'âme.
C'eût été parfait si j'avais fait bon ménage avec mon
corps. Mais nous formions, lui et moi, un drôle de
couple. Dans la misère, l'enfant ne s'interroge pas:
éprouvée corporellement par les besoins et les maladies,
son injustifiable condition justifie son existence, c'est la
faim, c'est le danger de mort perpétuel qui fondent son
droit de vivre: il vit pour ne pas mourir. Moi, je n'étais
ni assez riche pour me croire prédestiné ni assez pauvre
pour ressentir mes envies comme des exigences. Je
remplissais mes devoirs alimentaires et Dieu m'envoyait
parfois — rarement — cette grâce qui permet de manger
sans dégoût — l'appétit. Respirant, digérant, déféquant
avec nonchalance, je vivais parce que j'avais commencé
à vivre. De mon corps, ce compagnon gavé, j'ignorais la
violence et les sauvages réclamations: il se faisait
connaître par une suite de malaises douillets, très
sollicités par les grandes personnes. A l'époque, une
famille distinguée se devait de compter au moins un
enfant délicat. J'étais le bon sujet puisque j'avais pensé
mourir à ma naissance. On me guettait, on me prenait le
pouls, la température, on m'obligeait à tirer la langue: «
Tu ne trouves pas qu'il est un peu pâlot?» « C'est
l'éclairage. » « Je t'assure qu'il a maigri! » « Mais, papa,
nous l'avons pesé hier. » Sous ces regards inquisiteurs,
je me sentais devenir un objet, une fleur en pot. Pour
conclure, on me fourrait au lit. Suffoqué par la chaleur,
mitonnant sous les draps, je confondais mon corps et
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son malaise: des deux, je ne savais plus lequel était
indésirable.
M. Simonnot, collaborateur de mon grand-père,
déjeunait avec nous, le jeudi. J'enviais ce
quinquagénaire aux joues de fille qui cirait sa
moustache et teignait son toupet: quand Anne-Marie lui
demandait, pour faire durer la conversation, s'il aimait
Bach, s'il se plaisait à la mer, à la montagne, s'il gardait
bon souvenir de sa ville natale, il prenait le temps de la
réflexion et dirigeait son regard intérieur sur le massif
granitique de ses goûts. Quand il avait obtenu le
renseignement demandé, il le communiquait à ma mère,
d'une voix objective, en saluant de Sa tête. L'heureux
homme! il devait, pensais-je, s'éveiller chaque matin
dans Sa jubilation, recenser, de quelque Point Sublime,
ses pics, ses crêtes et ses vallons, puis s'étirer
voluptueusement en disant: « C'est bien moi: je suis M.
Simonnot, tout entier. » Naturellement j'étais fort
capable, quand on m'interrogeait, de faire connaître mes
préférences et même de les affirmer; mais, dans la
solitude, elles m'échappaient: loin de les constater, il
fallait les tenir et les pousser, leur insuffler la vie; je
n'étais même plus sûr de préférer le filet de boeuf au rôti
de veau. Que n'eussé-je donné pour qu'on installât en
moi un paysage tourmenté, des obstinations droites
comme des falaises. Quand Mme Picard, usant avec tact
du vocabulaire à la mode, disait de mon grand-père: «
Charles est un être exquis », ou bien « On ne connaît
pas les êtres », je me sentais condamné sans recours.
76 Les Mots
Les cailloux du Luxembourg, M. Simonnot, les
marronniers, Karlémami, c'étaient des êtres. Pas moi: je
n'en avais ni l'inertie ni la profondeur ni
l'impénétrabilité. J'étais rien: une transparence
ineffaçable. Ma jalousie ne connut plus de bornes le jour
où l'on m'apprit que M. Simonnot, cette statue, ce bloc
monolithique, était par-dessus le marché indispensable à
l'univers.
C'était fête. A l'Institut des Langues Vivantes, la
foule battait des mains sous la flamme mouvante d'un
bec Auer, ma mère jouait du Chopin, tout le monde
parlait français sur l'ordre de mon grand-père: un
français lent, guttural, avec des grâces fanées et la
pompe d'un oratorio. Je volais de main en main sans
toucher terre; j'étouffais contre le sein d'une romancière
allemande quand mon grand-père, du haut de sa gloire,
laissa tomber un verdict qui me frappa au coeur: « Il y a
quelqu'un qui manque ici: c'est Simonnot. Je m'échappai
des bras de la romancière, je me réfugiai dans un coin,
les invités disparurent; au centre d'un anneau
tumultueux, je vis une colonne: M. Simonnot lui-même,
absent en chair et en os. Cette absence prodigieuse le
transfigura. Il s'en fallait de beaucoup que l'Institut fût
au complet: certains élèves étaient malades, d'autres
s'étaient fait excuser; mais il ne s'agissait là que de faits
accidentels et négligeables. Seul, M. Simonnot
manquait. Il avait suffi de prononcer son nom: dans
cette salle bondée, le vide s'était enfoncé comme un
couteau. Je m'émerveillai qu'un homme eût sa place
faite. Sa place: un néant creusé par l'attente universelle,
Lire 77
un ventre invisible d'où, brusquement, il semblait qu'on
pût renaître. Pourtant, s'il était sorti de terre, au milieu
des ovations, si même les femmes s'étaient jetées sur sa
main pour la baiser, j'aurais été dégrisé: la présence
charnelle est toujours excédentaire. Vierge, réduit à la
pureté d'une essence négative, il gardait la transparence
incompressible du diamant. Puisque c'était mon lot, à
moi, d'être à chaque instant situé parmi certaines
personnes, en un certain lieu de la terre et de m'y savoir
superflu, je voulus manquer comme l'eau, comme le
pain, comme l'air à tous les autres hommes dans tous les
autres lieux.
Ce souhait revint tous les jours sur mes lèvres.
Charles Schweitzer mettait de la nécessité partout pour
couvrir une détresse qui ne m'apparut jamais tant qu'il
vécut et que je commence seulement à deviner. Tous ses
collègues portaient le ciel. On comptait, au nombre de
ces Atlas, des grammairiens, des philologues et des
linguistes, M. Lyon-Caen et le directeur de la Revue
pédagogique. Il parlait d'eux sentencieusement pour
nous faire mesurer leur importance: « Lyon-Caen
connaît son affaire. Sa place était à l'Institut », ou
encore: « Shurer se fait vieux; espérons qu'on n'aura pas
la sottise de lui donner sa retraite: la Faculté ne sait pas
ce qu'elle perdrait. » Entouré de vieillards
irremplaçables dont la disparition prochaine allait
plonger l'Europe dans le deuil et peut-être dans la
barbarie, que n'eussé-je donné pour entendre une voix
fabuleuse porter sentence dans mon coeur: « Ce petit
Sartre connaît son affaire; s'il venait à disparaître, la
78 Les Mots
France ne sait pas ce qu'elle perdrait! » L'enfance
bourgeoise vit dans l'éternité de l'instant, c'est-à-dire
dans l'inaction: je voulais être Atlas tout de suite, pour
toujours et depuis toujours, je ne concevais même pas
qu'on pût travailler à le devenir; il me fallait une Cour
Suprême, un décret me rétablissant dans mes droits.
Mais où étaient les magistrats? Mes juges naturels
s'étaient déconsidérés par leur cabotinage; je les
récusais, mais je n'en voyais pas d'autres.
Vermine stupéfaite, sans foi, sans loi, sans raison ni
fin, je m'évadais dans la comédie familiale, tournant,
courant, volant d'imposture en imposture. Je fuyais mon
corps injustifiable et ses veules confidences; que la
toupie butât sur un obstacle et s'arrêtât, le petit
comédien hagard retombait dans la stupeur animale. De
bonnes amies dirent à ma mère que j'étais triste, qu'on
m'avait surpris à rêver. Ma mère me serra contre elle en
riant: « Toi qui es si gai, toujours à chanter! Et de quoi
te plaindrais-tu? Tu as tout ce que tu veux. » Elle avait
raison: un enfant gâté n'est pas triste; il s'ennuie comme
un roi. Comme un chien.
Je suis un chien: je bâille, les larmes roulent, je les
sens rouler. Je suis un arbre, le vent s'accroche à mes
branches et les agite vaguement. Je suis une mouche, je
grimpe le long d'une vitre, je dégringole, je recommence
à grimper. Quelquefois, je sens la caresse du temps qui
passe, d'autres fois — le plus souvent — je le sens qui
ne passe pas. De tremblantes minutes s'affalent,
m'engloutissent et n'en finissent pas d'agoniser; croupies
mais encore vives, on les balaye, d'autres les
Lire 79
remplacent, plus fraîches, tout aussi vaines; ces dégoûts
s'appellent le bonheur; ma mère me répète que je suis le
plus heureux des petits garçons. Comment ne la
croirais-je pas puisque c'est vrai? A mon délaissement
je ne pense jamais; d'abord il n'y a pas de mot pour le
nommer; et puis je ne le vois pas: on ne cesse pas de
m'entourer. C'est la trame de ma vie, l'étoffe de mes
plaisirs, la chair de mes pensées.
Je vis la mort. A cinq ans: elle me guettait; le soir,
elle rôdait sur le balcon, collait son mufle au carreau, je
la voyais mais je n'osais rien dire. Quai Voltaire, une
fois, nous la rencontrâmes, c'était une vieille dame
grande et folle, vêtue de noir, elle marmonna sur mon
passage: « Cet enfant, je le mettrai dans ma poche. »
Une autre fois, elle prit la forme d'une excavation:
c'était à Arcachon; Karlémami et ma mère rendaient
visite à Mme Dupont et à son fils Gabriel, le
compositeur. Je jouais dans le jardin de la villa, apeuré
parce qu'on m'avait dit que Gabriel était malade et qu'il
allait mourir. Je fis le cheval, sans entrain, et caracolai
autour de la maison. Tout d'un coup, j'aperçus un trou
de ténèbres: la cave, on l'avait ouverte; je ne sais trop
quelle évidence de solitude et d'horreur m'aveugla: je fis
demi-tour et, chantant à tue-tête, je m'enfuis. A cette
époque, j'avais rendez-vous toutes les nuits avec elle
dans mon lit. C'était un rite: il fallait que je me couche
sur le côté gauche, le nez vers la ruelle; j'attendais, tout
tremblant, et elle m'apparaissait, squelette très
conformiste, avec une faux; j'avais alors la permission
de me retourner sur le côté droit, elle s'en allait, je
80 Les Mots
pouvais dormir tranquille. Dans la journée, je la
reconnaissait sous les déguisements les plus divers: s'il
arrivait à ma mère de chanter en français Le Roi des
aulnes, je me bouchais les oreilles; pour avoir lu
L'Ivrogne et sa femme je restai six mois sans ouvrir les
fables de La Fontaine. Elle s'en foutait, la gueuse:
cachée dans un conte de Mérimée, La Vénus d'Ille, elle
attendait que je le lusse pour me sauter à la gorge. Les
enterrements ne m'inquiétaient pas ni les tombes; vers
ce temps ma grand-mère Sartre tomba malade et
mourut; ma mère et moi, nous arrivâmes à Thiviers,
convoqués par dépêche, quand elle vivait encore. On
préféra m'écarter des lieux où cette longue existence
malheureuse achevait de se défaire; des amis se
chargèrent de moi, me logèrent, on me donna pour
m'occuper des jeux de circonstance, instructifs, tout
endeuillés d'ennui. Je jouai, je lus, je mis mon zèle à
faire montre d'un recueillement exemplaire mais je ne
sentis rien. Rien non plus quand nous suivîmes le
corbillard jusqu'au cimetière. La mort brillait par son
absence: décéder, ce n'était pas mourir, la
métamorphose de cette vieillarde en dalle funéraire ne
me déplaisait pas; il y avait transsubstantiation,
accession à l'être, tout se passait en somme comme si je
m'étais transformé, pompeusement, en M. Simonnot.
Par cette raison j'ai toujours aimé, j'aime encore les
cimetières italiens: la pierre y est tourmentée, c'est tout
un homme baroque, un médaillon s'y incruste, encadrant
une photo qui rappelle le défunt dans son premier état.
Quand j'avais sept ans, la vraie Mort, la Camarde, je la
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rencontrais partout, jamais là. Qu'est-ce que c'était? Une
personne et une menace. La personne était folle; quant à
la menace, voici: des bouches d'ombre pouvaient
s'ouvrir partout, en plein jour, sur le plus radieux soleil
et me happer. Il y avait un envers horrible des choses,
quand on perdait la raison, on le voyait, mourir c'était
pousser la folie à l'extrême et s'y engloutir. Je vécus
dans la terreur, ce fut une authentique névrose. Si j'en
cherche la raison, il vient ceci: enfant gâté, don
providentiel, ma profonde inutilité m'était d'autant plus
manifeste que le rituel familial me paraît constamment
d'une nécessité forgée. Je me sentais de trop, donc il
fallait disparaître. J'étais un épanouissement fade en
instance perpétuelle d'abolition. En d'autres termes,
j'étais condamné, d'une seconde à l'autre on pouvait
appliquer la sentence. Je la refusais, pourtant, de toutes
mes forces, non que mon existence me fût chère mais,
tout au contraire, parce que je n'y tenais pas: plus
absurde est la vie, moins supportable la mort.
Dieu m'aurait tiré de peine: j'aurais été chef-d'oeuvre
signé; assuré de tenir ma partie dans le concert
universel, j'aurais attendu patiemment qu'il me révélât
ses desseins et ma nécessité. Je pressentais la religion, je
l'espérais, c'était le remède. Me Teuton refusée, je
l'eusse inventée moi-même. On ne me la refusait pas:
élevé dans la foi catholique, j'appris que le Tout-
Puissant m'avait fait pour sa gloire: c'était plus que je
n'osais rêver. Mais, par la suite, dans le Dieu
fashionable qu'on m'enseigna, je ne reconnus pas celui
qu'attendait mon âme: il me fallait un Créateur, on me
82 Les Mots
donnait un Grand Patron; les deux n'étaient qu'un mais
je l'ignorais; je servais sans chaleur l'Idole pharisienne
et la doctrine officielle me dégoûtait de chercher ma
propre foi. Quelle chance! Confiance et désolation
faisaient de mon âme un terrain de choix pour y semer
le Ciel: sans cette méprise, je serais moine. Mais ma
famille avait été touchée par le lent mouvement de
déchristianisation qui naquit dans la haute bourgeoisie
voltairienne et prit un siècle pour s'étendre à toutes les
couches de la société: sans cet affaiblissement général
de la foi, Louise Guillemin, demoiselle catholique de
province, eût fait plus de manières pour épouser un
luthérien. Naturellement, tout le monde croyait, chez
nous: par discrétion. Sept ou huit ans après le ministère
Combes, l'incroyance déclarée gardait la violence et le
débraillé de la passion; un athée, c'était un original, un
furieux qu'on n'invitait pas à dîner de peur qu'il ne « fît
une sortie », un fanatique encombré de tabous qui se
refusait le droit de s'agenouiller dans les églises, d'y
marier ses filles et d'y pleurer délicieusement, qui
s'imposait de prouver la vérité de sa doctrine par la
pureté de ses moeurs, qui s'acharnait contre lui-même et
contre son bonheur au point de s'ôter le moyen de
mourir consolé, un maniaque de Dieu qui voyait partout
Son absence et qui ne pouvait ouvrir la bouche sans
prononcer Son nom, bref un monsieur qui avait des
convictions religieuses. Le croyant n'en avait point:
depuis deux mille ans les certitudes chrétiennes avaient
eu le temps de faire leurs preuves, elles appartenaient à
tous, on leur demandait de briller dans le regard d'un
Lire 83
prêtre, dans le demi-jour d'une église et d'éclairer les
âmes mais nul n'avait besoin de les reprendre à son
compte; c'était le patrimoine commun. La bonne société
croyait en Dieu pour ne pas parler de Lui. Comme la
religion semblait tolérante! Comme elle était commode:
le chrétien pouvait déserter la Messe et marier
religieusement ses enfants, sourire des « bondieuseries »
de Saint-Sulpice et verser des larmes en écoutant la
Marche nuptiale de Lohengrin; il n'était tenu ni de
mener une vie exemplaire ni de mourir dans le
désespoir, pas même de se faire crémer. Dans notre
milieu, dans ma famille, la foi n'était qu'un nom
d'apparat pour la douce liberté française; on m'avait
baptisé, comme tant d'autres, pour préserver mon
indépendance: en me refusant le baptême, on eût craint
de violenter mon âme; catholique inscrit, j'étais libre,
j'étais normal: « Plus tard, disait-on, il fera ce qu'il
voudra. » On jugeait alors beaucoup plus difficile de
gagner la foi que de la perdre.
Charles Schweitzer était trop comédien pour n'avoir
pas besoin d'un Grand Spectateur mais il ne pensait
guère à Dieu sauf dans les moments de pointe; sûr de le
retrouver à l'heure de la mort, il le tenait à l'écart de sa
vie. Dans le privé, par fidélité à nos provinces perdues,
à la grosse gaîté des antipapistes, ses frères, il ne
manquait pas une occasion de tourner le catholicisme en
ridicule: ses propos de table ressemblaient à ceux de
Luther. Sur Lourdes, il ne tarissait pas: Bernadette avait
vu « une bonne femme qui changeait de chemise »; on
avait plongé un paralytique dans la piscine et, quand on
84 Les Mots
l'en avait retiré, « il voyait des deux yeux ». Il racontait
la vie de saint Labre, couvert de poux, celle de sainte
Marie Alacoque, qui ramassait les déjections des
malades avec la langue. Ces bourdes m'ont rendu
service: j'inclinais d'autant plus à m'élever au-dessus des
biens de ce monde que je n'en possédais aucun et
j'aurais trouvé sans peine ma vocation dans mon
confortable dénuement; le mysticisme convient aux
personnes déplacées, aux enfants surnuméraires: pour
m'y précipiter, il aurait suffi de me présenter l'affaire par
l'autre bout; je risquais d'être une proie pour la sainteté.
Mon grand-père m'en a dégoûté pour toujours: je la vis
par ses yeux, cette folie cruelle m'écoeura par la fadeur
de ses extases, me terrifia par son mépris sadique du
corps; les excentricités des saints n'avaient guère plus de
sens que celles de l'Anglais qui plongea dans la mer en
smoking. En écoutant ces récits, ma grand-mère faisait
semblant de s'indigner, elle appelait son mari «
mécréant » et « parpaillot », elle lui donnait des tapes
sur les doigts mais l'indulgence de son sourire achevait
de me désabuser; elle ne croyait à rien; seul, son
scepticisme l'empêchait d'être athée. Ma mère se gardait
bien d'intervenir; elle avait « son Dieu à elle » et ne lui
demandait guère que de la consoler en secret. Le débat
se poursuivait dans ma tête, affaibli: un autre moimême,
mon frère noir, contestait languissamment tous
les articles de foi; j'étais catholique et protestant, je
joignais l'esprit critique à l'esprit de soumission. Dans le
fond, tout cela m'assommait: je fus conduit à
l'incroyance non par le conflit des dogmes mais par
Lire 85
l'indifférence de mes grands-parents. Pourtant, je
croyais: en chemise, à genoux sur le lit, mains jointes, je
faisais tous les jours ma prière mais je pensais au bon
Dieu de moins en moins souvent. Ma mère me
conduisait le jeudi à l'Institution de l'abbé Dibildos: j'y
suivais un cours d'instruction religieuse au milieu
d'enfants inconnus. Mon grand-père avait si bien fait
que je tenais les curés pour des bêtes curieuses; bien
qu'ils fussent les ministres de ma confession, ils
m'étaient plus étrangers que les pasteurs, à cause de leur
robe et du célibat. Charles Schweitzer respectait l'abbé
Dibildos — « un honnête homme! » — qu'il connaissait
personnellement, mais son anticléricalisme était si
déclaré que je franchissais la porte cochère avec le
sentiment de pénétrer en territoire ennemi. Quant à moi,
je ne détestais pas les prêtres: ils prenaient pour me
parler le visage tendre, massé par la spiritualité, l'air de
bienveillance émerveillée, le regard infini que
j'appréciais tout particulièrement chez Mme Picard et
d'autres vieilles amies musiciennes de ma mère; c'était
mon grand-père qui les détestait par moi. Il avait eu, le
premier, l'idée de me confier à son ami, l'abbé, mais il
dévisageait avec inquiétude le petit catholique qu'on lui
ramenait le jeudi soir, il cherchait dans mes yeux le
progrès du papisme et ne se privait pas de me plaisanter.
Cette situation fausse ne dura pas plus de six mois. Un
jour, je remis à l'instructeur une composition française
sur la Passion; elle avait fait les délices de ma famille et
ma mère l'avait recopiée de sa main. Elle n'obtint que la
médaille d'argent. Cette déception m'enfonça dans
86 Les Mots
l'impiété. Une maladie, les vacances m'empêchèrent de
retourner à l'Institution Dibildos; à la rentrée, j'exigeai
de n'y plus aller du tout. Pendant plusieurs années
encore, j'entretins des relations publiques avec le Tout-
Puissant; dans le privé, je cessai de le fréquenter. Une
seule fois, j'eus le sentiment qu'il existait. J'avais joué
avec des allumettes et brûlé un petit tapis; j'étais en train
de maquiller mon forfait quand soudain Dieu me vit, je
sentis Son regard à l'intérieur de ma tête et sur mes
mains; je tournoyai dans la salle de bains, horriblement
visible, une cible vivante. L'indignation me sauva: je me
mis en fureur contre une indiscrétion si grossière, je
blasphémai, je murmurai comme mon grand-père: «
Sacré nom de Dieu de nom de Dieu de nom de Dieu. »
Il ne me regarda plus jamais.
Je viens de raconter l'histoire d'une vocation
manquée: j'avais besoin de Dieu, on me le donna, je le
reçus sans comprendre que je le cherchais. Faute de
prendre racine en mon coeur, il a végété en moi quelque
temps, puis il est mort. Aujourd'hui quand on me parle
de Lui, je dis avec l'amusement sans regret d'un vieux
beau qui rencontre une ancienne belle: « Il y a cinquante
ans, sans ce malentendu, sans cette méprise, sans
l'accident qui nous sépara, il aurait pu y avoir quelque
chose entre nous. »
Il n'y eut rien. Pourtant mes affaires allaient de mal
en pis. Mon grand-père s'agaçait de ma longue
chevelure: « C'est un garçon, disait-il à ma mère, tu vas
en faire une fille; je ne veux pas que mon petit-fils
devienne une poule mouillée! » Anne-Marie tenait bon;
Lire 87
elle eût aimé, je pense, que je fusse une fille pour de
vrai; avec quel bonheur elle eût comblé de bienfaits sa
triste enfance ressuscitée. Le Ciel ne l'ayant pas
exaucée, elle s'arrangea: j'aurais le sexe des anges,
indéterminé mais féminin sur les bords. Tendre, elle
m'apprit la tendresse; ma solitude fit le reste et m'écarta
des jeux violents. Un jour — j'avais sept ans — mon
grand-père n'y tint plus: il me prit par la main,
annonçant qu'il m'emmenait en promenade. Mais, à
peine avions-nous tourné le coin de la rue, il me poussa
chez le coiffeur en me disant: « Nous allons faire une
surprise à ta mère. » J'adorais les surprises. Il y en avait
tout le temps chez nous. Cachotteries amusées ou
vertueuses, cadeaux inattendus, révélations théâtrales
suivies d'embrassements: c'était le ton de notre vie.
Quand on m'avait ôté l'appendice, ma mère n'en avait
pas soufflé mot à Karl pour lui éviter des angoisses qu'il
n'eût, de toute manière, pas ressenties. Mon oncle
Auguste avait donné l'argent; revenus clandestinement
d'Arcachon, nous nous étions cachés dans une clinique
de Courbevoie. Le surlendemain de l'opération, Auguste
était venu voir mon grand-père: « Je vais, lui avait-il dit,
t'annoncer une bonne nouvelle. » Karl fut trompé par
l'affable solennité de cette voix: « Tu te remaries! » «
Non, répondit mon oncle en souriant, mais tout s'est très
bien passé. » « Quoi, tout? », etc. Bref les coups de
théâtre faisaient mon petit ordinaire et je regardai avec
bienveillance mes boucles rouler le long de la serviette
blanche qui me serrait le cou et tomber sur le plancher,
inexplicablement ternies; je revins glorieux et tondu.
88 Les Mots
Il y eut des cris mais pas d'embrassements et ma
mère s'enferma dans sa chambre pour pleurer: on avait
troqué sa fillette contre un garçonnet. Il y avait pis: tant
qu'elles voltigeaient autour de mes oreilles, mes belles
anglaises lui avaient permis de refuser l'évidence de ma
laideur. Déjà, pourtant, mon oeil droit entrait dans le
crépuscule. Il fallut qu'elle s'avouât la vérité. Mon
grand-père semblait lui-même tout interdit; on lui avait
confié sa petite merveille, il avait rendu un crapaud:
c'était saper à la base ses futurs émerveillements. Mamie
le regardait, amusée. Elle dit simplement: « Karl n'est
pas fier; il fait le dos rond. »
Anne-Marie eut la bonté de me cacher la cause de
son chagrin. Je ne l'appris qu'à douze ans, brutalement.
Mais je me sentais mal dans ma peau. Les amis de ma
famille me jetaient des regards soucieux ou perplexes
que je surprenais souvent. Mon public devenait de jour
en jour plus difficile; il fallut me dépenser; j'appuyai
mes effets et j'en vins à jouer faux. Je connus les affres
d'une actrice vieillissante: j'appris que d'autres
pouvaient plaire. Deux souvenirs me sont restés, un peu
postérieurs mais frappants.
J'avais neuf ans, il pleuvait; dans l'hôtel de
Moirétable, nous étions dix enfants, dix chats dans le
même sac; pour nous occuper, mon grand-père consentit
à écrire et à mettre en scène une pièce patriotique à dix
personnages. Bernard, l'aîné de la bande, tint le rôle du
père Struthoff, un bourru bienfaisant. Je fus un jeune
Alsacien: mon père avait opté pour la France et je
franchissais la frontière, secrètement, pour aller le
Lire 89
rejoindre. On m'avait ménagé des répliques de bravoure:
j'étendais le bras droit, j'inclinais la tête et je murmurais,
cachant ma joue de prélat dans le creux de mon épaule:
« Adieu, adieu, notre chère Alsace. » On disait aux
répétitions que j'étais à croquer; cela ne m'étonnait pas.
La représentation eut lieu au jardin; deux massifs de
fusains et le mur de l'hôtel délimitaient la scène; on
avait assis les parents sur des chaises de rotin. Les
enfants s'amusaient comme des fous; sauf moi.
Convaincu que le sort de la pièce était entre mes mains,
je m'appliquais à plaire, par dévouement à la cause
commune; je croyais tous les yeux fixés sur moi. J'en fis
trop; les suffrages allèrent à Bernard, moins maniéré.
L'ai-je compris? A la fin de la représentation, il faisait la
quête: je me glissai derrière lui et tirai sur sa barbe qui
me resta dans la main. C'était une boutade de vedette,
juste pour faire rire; je me sentais tout exquis et je
sautais d'un pied sur l'autre en brandissant mon trophée.
On ne rit pas. Ma mère me prit par la main et, vivement,
m'éloigna: « Qu'est-ce qui t'a pris? me demanda-t-elle,
navrée. La barbe était si belle! Tout le monde a poussé
un " Oh " de stupidité. » Déjà ma grand-mère nous
rejoignait avec les dernières nouvelles: la mère de
Bernard avait parlé de jalousie. « Tu vois ce qu'on
gagne à se mettre en avant! » Je m'échappai, je courus à
notre chambre, j'allai me planter devant l'armoire à
glace et je grimaçai longtemps.
Mme Picard était d'avis qu'un enfant peut tout lire: «
Un livre ne fait jamais de mal quand il est bien écrit. »
En sa présence, j'avais autrefois demandé la permission
90 Les Mots
de lire Madame Bovary et ma mère avait pris sa voix
trop musicale: « Mais si mon petit chéri lit ce genre de
livres à son âge, qu'est-ce qu'il fera quand il sera grand?
» — « Je les vivrai! » Cette réplique avait connu le
succès le plus franc et le plus durable. Chaque fois
qu'elle nous rendait visite, Mme Picard y faisait allusion
et ma mère s'écriait, grondeuse et flattée: « Blanche!
Voulez-vous bien vous taire, vous allez me le gâcher! »
J'aimais et je méprisais cette vieille femme pâle et
grasse, mon meilleur public; quand on m'annonçait sa
venue, je me sentais du génie: j'ai rêvé qu'elle perdait
ses jupes et que je voyais son derrière, ce qui était une
façon de rendre hommage à sa spiritualité. En novembre
1915, elle me fit cadeau d'un livret de cuir rouge, doré
sur tranches. Nous étions installés, en l'absence de mon
grand-père, dans le cabinet de travail; les femmes
parlaient avec animation, un ton plus bas qu'en 1914,
parce que c'était la guerre, une sale brume jaune se
collait aux fenêtres, ça sentait le tabac refroidi. J'ouvris
le carnet et fus d'abord déçu: j'espérais un roman, des
contes; sur des feuillets multicolores, je lus vingt fois le
même questionnaire. « Remplis-le, me dit-elle, et fais-le
remplir par tes petits amis: tu te prépareras de beaux
souvenirs. » Je compris qu'on m'offrait une chance d'être
merveilleux: je tins à répondre sur l'heure, je m'assis au
bureau de mon grand-père, posai le carnet sur le buvard
de son sous-main, pris son porte-plume à manche de
galalithe, le plongeai dans la bouteille d'encre rouge et
me mis à écrire pendant que les grandes personnes
échangeaient des regards amusés. Je m'étais d'un bond
Lire 91
perché plus haut que mon âme pour faire la chasse aux «
réponses au-dessus de mon âge ». Malheureusement, le
questionnaire n'aidait pas; on m'interrogeait sur mes
goûts et mes dégoûts: quelle était ma couleur préférée,
mon parfum favori? J'inventais sans entrain des
prédilections, quand l'occasion de briller se présenta: «
Quel est votre voeu le plus cher? » Je répondis sans
hésiter: « Être un soldat et venger les morts. » Puis trop
excité pour pouvoir continuer, je sautai sur le sol et
portai mon oeuvre aux grandes personnes. Les regards
s'aiguisèrent, Mme Picard ajusta ses lunettes, ma mère se
pencha sur son épaule; l'une et l'autre avançaient les
lèvres avec malice. Les têtes se relevèrent ensemble: ma
mère avait rosi, Mme Picard me rendit le livre: « Tu sais,
mon petit ami, ce n'est intéressant que si l'on est sincère.
» Je crus mourir. Mon erreur saute aux yeux: on
réclamait l'enfant prodige, j'avais donné l'enfant
sublime. Pour mon malheur, ces dames n'avaient
personne au front: le sublime militaire restait sans effet
sur leurs âmes modérées. Je disparus, j'allai grimacer
devant une glace. Quand je me les rappelle aujourd'hui,
ces grimaces, je comprends qu'elles assuraient ma
protection: contre les fulgurantes décharges de la honte,
je me défendais par un blocage musculaire. Et puis, en
portant à l'extrême mon infortune, elles m'en
délivraient: je me précipitais dans l'humilité pour
esquiver l'humiliation, je m'ôtais les moyens de plaire
pour oublier que je les avais eus et que j'en avais
mésusé; le miroir m'était d'un grand secours: je le
chargeais de m'apprendre que j'étais un monstre; s'il y
92 Les Mots
parvenait, mes aigres remords se changeaient en pitié.
Mais, surtout, l'échec m'ayant découvert ma servilité, je
me faisais hideux pour la rendre impossible, pour renier
les hommes et pour qu'ils me reniassent. La Comédie du
Mal se jouait contre la Comédie du Bien; Éliacin prenait
le rôle de Quasimodo. Par torsion et plissement
combinés, je décomposais mon visage: je me vitriolais
pour effacer mes anciens sourires.
Le remède était pire que le mal: contre la gloire et le
déshonneur, j'avais tenté de me réfugier dans ma vérité
solitaire, mais je n'avais pas de vérité; je ne trouvais en
moi qu'une fadeur étonnée. Sous mes yeux, une méduse
heurtait la vitre de l'aquarium, fronçait mollement sa
collerette, s'effilochait dans les ténèbres. La nuit tomba,
des nuages d'encre se diluèrent dans la glace,
ensevelissant mon ultime incarnation. Privé d'alibi, je
m'affalai sur moi-même. Dans le noir, je devinais une
hésitation indéfinie, un frôlement, des battements, toute
une bête vivante — la plus terrifiante et la seule dont je
ne pusse avoir peur. Je m'enfuis, j'allai reprendre aux
lumières mon rôle de chérubin défraîchi. En vain. La
glace m'avait appris ce que je savais depuis toujours:
j'étais horriblement naturel. Je ne m'en suis jamais
remis.
Idolâtré par tous, débouté de chacun, j'étais un laissépour-
compte et je n'avais, à sept ans, de recours qu'en
moi qui n'existais pas encore, palais de glace désert où
le siècle naissant mirait son ennui. Je naquis pour
combler le grand besoin que j'avais de moi-même; je
n'avais connu jusqu'alors que les vanités d'un chien de
Lire 93
salon; acculé à l'orgueil, je devins l'Orgueilleux. Puisque
personne ne me revendiquait sérieusement, j'élevai la
prétention d'être indispensable à l'Univers. Quoi de plus
superbe? Quoi de plus sot? En vérité, je n'avais pas le
choix. Voyageur clandestin, je m'étais endormi sur la
banquette et le contrôleur me secouait. « Votre billet! »
Il me fallait reconnaître que je n'en avais pas. Ni
d'argent pour acquitter sur place le prix du voyage. Je
commençais par plaider coupable: mes papiers
d'identité, je les avais oubliés chez moi, je ne me
rappelais même plus comment j'avais trompé la
surveillance du poinçonneur, mais j'admettais que je
m'étais introduit frauduleusement dans le wagon. Loin
de contester l'autorité du contrôleur, je protestais
hautement de mon respect pour ses fonctions et je me
soumettais d'avance à sa décision. A ce point extrême de
l'humilité, je ne pouvais plus me sauver qu'en renversant
la situation: je révélais donc que des raisons importantes
et secrètes m'appelaient à Dijon, qui intéressaient la
France et peut-être l'humanité. A prendre les choses
sous ce nouveau jour on n'aurait trouvé personne, dans
tout le convoi, qui eût autant que moi le droit d'y
occuper une place. Bien sûr il s'agissait d'une loi
supérieure qui contredisait le règlement mais, en prenant
sur lui d'interrompre mon voyage, le contrôleur
provoquerait de graves complications dont les
conséquences retomberaient sur sa tête; je le conjurais
de réfléchir: était-il raisonnable de vouer l'espèce entière
au désordre sous prétexte de maintenir l'ordre dans un
train? Tel est l'orgueil: le plaidoyer des misérables.
94 Les Mots
Seuls ont le droit d'être modestes les voyageurs munis
de billets. Je ne savais jamais si j'avais gain de cause: le
contrôleur gardait le silence; je recommençais mes
explications; tant que je parlerais j'étais sûr qu'il ne
m'obligerait pas à descendre. Nous restions face à face,
l'un muet, l'autre intarissable, dans le train qui nous
emportait vers Dijon. Le train, le contrôleur et le
délinquant, c'était moi. Et j'étais aussi un quatrième
personnage; celui-là, l'organisateur, n'avait qu'un seul
désir: se duper, fût-ce une minute, oublier qu'il avait
tout mis sur pied. La comédie familiale me servit: on
m'appelait don du ciel, c'était pour rire et je ne l'ignorais
pas; gavé d'attendrissements, j'avais la larme facile et le
coeur dur: je voulus devenir un cadeau utile à la
recherche de ses destinataires; j'offris ma personne à la
France, au monde. Les hommes, je m'en foutais, mais,
puisqu'il fallait en passer par eux, leurs pleurs de joie
me feraient savoir que l'Univers m'accueillait avec
reconnaissance. On pensera que j'avais beaucoup
d'outrecuidance; non: j'étais orphelin de père. Fils de
personne, je fus ma propre cause, comble d'orgueil et
comble de misère; j'avais été mis au monde par l'élan
qui me portait vers le bien. L'enchaînement paraît clair:
féminisé par la tendresse maternelle, affadi par l'absence
du rude Moïse qui m'avait engendré, infatué par
l'adoration de mon grand-père, j'étais pur objet, voué par
excellence au masochisme si seulement j'avais pu croire
à la comédie familiale. Mais non; elle ne m'agitait qu'en
surface et le fond restait froid, injustifié; le système
m'horrifia, je pris en haine les pâmoisons heureuses,
Lire 95
l'abandon, ce corps trop caressé, trop bouchonné, je me
trouvai en m'opposant, je me jetai dans l'orgueil et le
sadisme, autrement dit dans la générosité. Celle-ci,
comme l'avarice ou le racisme, n'est qu'un baume
sécrété pour guérir nos plaies intérieures et qui finit par
nous empoisonner: pour échapper au délaissement de la
créature, je me préparais la plus irrémédiable solitude
bourgeoise: celle du créateur. On ne confondra pas ce
coup de barre avec une véritable révolte: on se rebelle
contre un bourreau et je n'avais que des bienfaiteurs. Je
restai longtemps leur complice. Du reste, c'étaient eux
qui m'avaient baptisé don de la Providence: je ne fis
qu'employer à d'autres fins les instruments dont je
disposais.
Tout se passa dans ma tête; enfant imaginaire, je me
défendis par l'imagination. Quand je revois ma vie, de
six à neuf ans, je suis frappé par la continuité de mes
exercices spirituels. Ils changèrent souvent de contenu
mais le programme ne varia pas; j'avais fait une fausse
entrée, je me retirais derrière un paravent et
recommençais ma naissance à point nommé, dans la
minute même où l'Univers me réclamait
silencieusement.
Mes premières histoires ne furent que la répétition de
l'Oiseau bleu, du Chat botté, des contes de Maurice
Bouchor. Elles se parlaient toutes seules, derrière mon
front, entre mes arcades sourcilières. Plus tard, j'osai les
retoucher, m'y donner un rôle. Elles changèrent de
nature; je n'aimais pas les fées, il y en avait trop autour
de moi; les prouesses remplacèrent la féerie. Je devins
96 Les Mots
un héros; je dépouillai mes charmes; il n'était plus
question de plaire mais de s'imposer. J'abandonnai ma
famille: Karlémami, Anne-Marie furent exclus de mes
fantaisies. Rassasié de gestes et d'attitudes, je fis de
vrais actes en rêve. J'inventai un univers difficile et
mortel — celui de Cri-Cri, de L'Épatant, de Paul d'Ivoi;
à la place du besoin et du travail, que j'ignorais, je mis le
danger. Jamais je ne fus plus éloigné de contester l'ordre
établi: assuré d'habiter le meilleur des mondes, je me
donnai pour office de le purger de ses monstres; flic et
lyncheur, j'offrais en sacrifice une bande de brigands
chaque soir. Je ne fis jamais de guerre préventive ni
d'expédition punitive; je tuais sans plaisir ni colère pour
arracher à la mort des jeunes filles. Ces frêles créatures
m'étaient indispensables: elles me réclamaient. Il va de
soi qu'elles ne pouvaient compter sur mon aide
puisqu'elles ne me connaissaient pas. Mais je les jetais
dans de si grands périls que personne ne les en eût
sorties à moins d'être moi. Quand les janissaires
brandissaient leurs cimeterres courbes, un gémissement
parcourait le désert et les rochers disaient au sable: « Il
y a quelqu'un qui manque ici: c'est Sartre. » A l'instant,
j'écartais le paravent, je faisais voler les têtes à coups de
sabre, je naissais dans un fleuve de sang. Bonheur
d'acier! J'étais à ma place.
Je naissais pour mourir: sauvée, l'enfant se jetait dans
les bras du margrave, son père; je m'éloignais, il fallait
redevenir superflu ou chercher de nouveaux assassins.
J'en trouvais. Champion de l'ordre établi, j'avais placé
ma raison d'être dans un désordre perpétué; j'étouffais le
Lire 97
Mal dans mes bras, je mourais de sa mort et ressuscitais
de sa résurrection; j'étais un anarchiste de droite. Rien
ne transpira de ces bonnes violences; je restais servile et
zélé: on ne perd pas si facilement l'habitude de la vertu;
mais, chaque soir, j'attendais impatiemment la fin de la
bouffonnerie quotidienne, je courais à mon lit, je boulais
ma prière, je me glissais entre mes draps; il me tardait
de retrouver ma folle témérité. Je vieillissais dans les
ténèbres, je devenais un adulte solitaire, sans père et
sans mère, sans feu ni lieu, presque sans nom. Je
marchais sur un toit en flammes, portant dans mes bras
une femme évanouie; au-dessous de moi, la foule criait:
il était manifeste que l'immeuble allait crouler. A cet
instant je prononçais les mots fatidiques: « La suite au
prochain numéro » — « Qu'est-ce que tu dis? »
demandait ma mère. Je répondais prudemment: « Je me
laisse en suspens. » Et le fait est que je m'endormais, au
milieu des périls, dans une délicieuse insécurité. Le
lendemain soir, fidèle au rendez-vous je retrouvais mon
toit, les flammes, une mort certaine. Tout d'un coup,
j'avisais une gouttière que je n'avais pas remarquée la
veille. Sauvés, mon Dieu! Mais comment m'y accrocher
sans lâcher mon précieux fardeau? Heureusement, la
jeune femme reprenait ses sens, je la chargeais sur mon
dos, elle nouait ses bras à mon cou. Non, à la réflexion,
je la replongeais dans l'inconscience: si peu qu'elle eût
contribué à son sauvetage, mon mérite en eût été
diminué. Par chance, il y avait cette corde à mes pieds:
j'attachais solidement la victime à son sauveteur, le reste
n'était qu'un jeu. Des Messieurs — le maire, le chef de
98 Les Mots
la police, le capitaine des pompiers — me recevaient
dans leurs bras, me donnaient des baisers, une médaille,
je perdais mon assurance, je ne savais plus que faire de
moi: les embrassements de ces hauts personnages
ressemblaient trop à ceux de mon grand-père. J'effaçais
tout, je recommençais: c'était la nuit, une jeune fille
appelait au secours, je me Jetais dans la mêlée... La suite
au prochain numéro. Je risquais ma peau pour le
moment sublime qui changerait une bête de hasard en
passant providentiel mais je sentais que Je ne survivrais
pas à ma victoire et j'étais trop heureux de la remettre au
lendemain.
On s'étonnera de rencontrer ces rêves de risque-tout
chez un grimaud promis à la cléricature; les inquiétudes
de l'enfance sont métaphysiques; pour les calmer point
n'est besoin de verser le sang. N'ai-je donc jamais
souhaité d'être un médecin héroïque et de sauver mes
concitoyens de la peste bubonique ou du choléra?
Jamais, je l'avoue. Pourtant je n'étais ni féroce ni
guerrier et ce n'est pas ma faute si ce siècle naissant m'a
fait épique. Battue, la France fourmillait de héros
imaginaires dont les exploits pansaient son amourpropre.
Huit ans avant ma naissance, Cyrano de
Bergerac avait « éclaté comme une fanfare de pantalons
rouges ». Un peu plus tard, l'Aiglon fier et meurtri
n'avait eu qu'à paraître pour effacer Fachoda. En 1912,
j'ignorais tout de ces hauts personnages mais j'étais en
commerce constant avec leurs épigones: j'adorais le
Cyrano de la Pègre, Arsène Lupin, sans savoir qu'il
devait sa force herculéenne, son courage narquois, son
Lire 99
intelligence bien française à notre déculottée de 1870.
L'agressivité nationale et l'esprit de revanche faisaient
de tous les enfants des vengeurs. Je devins un vengeur
comme tout le monde: séduit par la gouaille, par le
panache, ces insupportables défauts des vaincus, je
raillais les truands avant de leur casser les reins. Mais
les guerres m'ennuyaient, j'aimais les doux Allemands
qui fréquentaient chez mon grand-père et je ne
m'intéressais qu'aux injustices privées; dans mon coeur
sans haine, les forces collectives se transformèrent: je
les employais à alimenter mon héroïsme individuel.
N'importe; je suis marqué; si j'ai commis, dans un siècle
de fer, la folle bévue de prendre la vie pour une épopée,
c'est que je suis un petit-fils de la défaite. Matérialiste
convaincu, mon idéalisme épique compensera jusqu'à
ma mort un affront que je n'ai pas subi, une honte dont
je n'ai pas souffert, la perte de deux provinces qui nous
sont revenues depuis longtemps.
Les bourgeois du siècle dernier n'ont jamais oublié
leur première soirée au théâtre et leurs écrivains se sont
chargés d'en rapporter les circonstances. Quand le
rideau se leva, les enfants se crurent à la cour. Les ors et
les pourpres, les feux, les fards, l'emphase et les artifices
mettaient le sacré jusque dans le crime; sur la scène ils
virent ressusciter la noblesse qu'avaient assassinée leurs
grands-pères. Aux entractes, l'étagement des galeries
leur offrait l'image de la société; on leur montra, dans
100 Les Mots
les loges, des épaules nues et des nobles vivants. Ils
rentrèrent chez eux, stupéfaits, amollis, insidieusement
préparés à des destins cérémonieux, à devenir Jules
Favre, Jules Ferry, Jules Grévy. Je défie mes
contemporains de me citer la date de leur première
rencontre avec le cinéma. Nous entrions à l'aveuglette
dans un siècle sans traditions qui devait trancher sur les
autres par ses mauvaises manières et le nouvel art, l'art
roturier, préfigurait notre barbarie. Né dans une caverne
de voleurs, rangé par l'administration au nombre des
divertissements forains, il avait des façons populacières
qui scandalisaient les personnes sérieuses; c'était le
divertissement des femmes et des enfants; nous
l'adorions, ma mère et moi, mais nous n'y pensions
guère et nous n'en parlions jamais: parle-t-on du pain s'il
ne manque pas? Quand nous nous avisâmes de son
existence, il y avait beau temps qu'il était devenu notre
principal besoin.
Les jours de pluie, Anne-Marie me demandait ce que
je souhaitais faire, nous hésitions longuement entre le
cirque, le Châtelet, la Maison Électrique et le Musée
Grévin; au dernier moment, avec une négligence
calculée, nous décidions d'entrer dans une salle de
projection. Mon grand-père paraissait à la porte de son
bureau quand nous ouvrions celle de l'appartement; il
demandait: « Où allez-vous, les enfants? » — « Au
cinéma », disait ma mère. Il fronçait les sourcils et elle
ajoutait très vite: « Au cinéma du Panthéon, c'est tout à
côté, il n'y a que la rue Soufflet à traverser. » Il nous
laissait partir en haussant les épaules; il dirait le jeudi
Lire 101
suivant à M. Simonnot: « Voyons, Simonnot, vous qui
êtes un homme sérieux, comprenez-vous ça? Ma fille
mène mon petit-fils au cinéma!» et M. Simonnot dirait
d'une voix conciliante: « Je n'y ai jamais été mais ma
femme y va quelquefois. »
Le spectacle était commencé. Nous suivions
l'ouvreuse en trébuchant, je me sentais clandestin; audessus
de nos têtes, un faisceau de lumière blanche
traversait la salle, on y voyait danser des poussières, des
fumées; un piano hennissait, des poires violettes
luisaient au mur, j'étais pris à la gorge par l'odeur vernie
d'un désinfectant. L'odeur et les fruits de cette nuit
habitée se confondaient en moi: je mangeais les lampes
de secours, je m'emplissais de leur goût acidulé. Je
raclais mon dos à des genoux, je m'asseyais sur un siège
grinçant, ma mère glissait une couverture pliée sous mes
fesses pour me hausser; enfin je regardais l'écran, je
découvrais une craie fluorescente, des paysages
clignotants, rayés par des averses; il pleuvait toujours,
même au gros soleil, même dans les appartements;
parfois un astéroïde en flammes traversait le salon d'une
baronne sans qu'elle parût s'en étonner. J'aimais cette
pluie, cette inquiétude sans repos qui travaillait la
muraille. Le pianiste attaquait l'ouverture de La Grotte
de Fingal et tout le monde comprenait que le criminel
allait paraître: la baronne était folle de peur. Mais son
beau visage charbonneux cédait la place à une pancarte
mauve: « Fin de la première partie. » C'était la
désintoxication brusquée, la lumière. Où étais-je? Dans
une école? Dans une administration? Pas le moindre
102 Les Mots
ornement: des rangées de strapontins qui laissaient voir,
par en dessous, leurs ressorts, des murs barbouillés
d'ocre, un plancher jonché de mégots et de crachats. Des
rumeurs touffues remplissaient la salle, on réinventait le
langage, l'ouvreuse vendait à la criée des bonbons
anglais, ma mère m'en achetait, je les mettais dans ma
bouche, je suçais les lampes de secours. Les gens se
frottaient les yeux, chacun découvrait ses voisins. Des
soldats, les bonnes du quartier; un vieillard osseux
chiquait, des ouvrières en cheveux riaient très fort: tout
ce monde n'était pas de notre monde; heureusement,
posés de loin en loin sur ce parterre de têtes, de grands
chapeaux palpitants rassuraient.
A feu mon père, à mon grand-père, familiers des
deuxièmes balcons, la hiérarchie sociale du théâtre avait
donné le goût du cérémonial: quand beaucoup
d'hommes sont ensemble, il faut les séparer par des rites
ou bien ils se massacrent. Le cinéma prouvait le
contraire: plutôt que par une fête, ce public si mêlé
semblait réuni par une catastrophe; morte, l'étiquette
démasquait enfin le véritable lien des hommes,
l'adhérence. Je pris en dégoût les cérémonies, j'adorai
les foules; j'en ai vu de toute sorte mais je n'ai retrouvé
cette nudité, cette présence sans recul de chacun à tous,
ce rêve éveillé, cette conscience obscure du danger
d'être homme qu'en 1940, dans le Stalag XII D.
Ma mère s'enhardit jusqu'à me conduire dans les
salles du Boulevard: au Kinérama, aux Folies
Dramatiques, au Vaudeville, au Gaumont Palace qu'on
nommait alors l'Hippodrome. Je vis Zigomar et
Lire 103
Fantômas, Les Exploits de Maciste, Les Mystères de
New York: les dorures me gâchaient le plaisir. Le
Vaudeville, théâtre désaffecté, ne voulait pas abdiquer
son ancienne grandeur: jusqu'à la dernière minute un
rideau rouge à glands d'or masquait l'écran; on frappait
trois coups pour annoncer le commencement de la
représentation, l'orchestre jouait une couverture, le
rideau se levait, les lampes s'éteignaient. J'étais agacé
par ce cérémonial incongru, par ces pompes
poussiéreuses qui n'avaient d'autre résultat que
d'éloigner les personnages; au balcon, au poulailler,
frappés par le lustre, par les peintures du plafond, nos
pères ne pouvaient ni ne voulaient croire que le théâtre
leur appartenait: ils y étaient reçus. Moi, je voulais voir
le film au plus près. Dans l'inconfort égalitaire des
salles de quartier, j'avais appris que ce nouvel art était à
moi, comme à tous. Nous étions du même âge mental:
j'avais sept ans et je savais lire, il en avait douze et ne
savait pas parler. On disait qu'il était à ses débuts, qu'il
avait des progrès à faire; je pensais que nous grandirions
ensemble. Je n'ai pas oublié notre enfance commune:
quand on m'offre un bonbon anglais, quand une femme,
près de moi, vernit ses ongles, quand je respire, dans les
cabinets d'un hôtel provincial, une certaine odeur de
désinfectant, quand, dans un train de nuit, je regarde au
plafond la veilleuse violette, je retrouve dans mes yeux,
dans mes narines, sur ma langue les lumières et les
parfums de ces salles disparues; il y a quatre ans, au
large de la grotte de Fingal, par gros temps, j'entendais
un piano dans le vent.
104 Les Mots
Inaccessible au sacré, j'adorais la magie: le cinéma,
c'était une apparence suspecte que j'aimais perversement
pour ce qui lui manquait encore. Ce ruissellement,
c'était tout, ce n'était rien, c'était tout réduit à rien:
j'assistais aux délires d'une muraille; on avait débarrassé
les solides d'une massivité qui m'encombrait jusque
dans mon corps et mon jeune idéalisme se réjouissait de
cette contraction infinie; plus tard les translations et les
rotations des triangles m'ont rappelé le glissement des
figures sur l'écran, j'ai aimé le cinéma jusque dans la
géométrie plane. Du noir et du blanc, je faisais des
couleurs éminentes qui résumaient en elles toutes les
autres et ne les révélaient qu'à l'initié; je m'enchantais de
voir l'invisible. Par-dessus tout, j'aimais l'incurable
mutisme de mes héros. Ou plutôt non: ils n'étaient pas
muets puisqu'ils savaient se faire comprendre. Nous
communiquions par la musique, c'était le bruit de leur
vie intérieure. L'innocence persécutée faisait mieux que
dire ou montrer sa douleur, elle m'en imprégnait par
cette mélodie qui sortait d'elle; je lisais les conversations
mais j'entendais l'espoir et l'amertume, je surprenais par
l'oreille la douleur fière qui ne se déclare pas. J'étais
compromis; ce n'était pas moi, cette jeune veuve qui
pleurait sur l'écran et pourtant, nous n'avions, elle et
moi, qu'une seule âme: la marche funèbre de Chopin; il
n'en fallait pas plus pour que ses pleurs mouillassent
mes yeux. Je me sentais prophète sans rien pouvoir
prédire: avant même que le traître eût trahi, son forfait
entrait en moi; quand tout semblait tranquille au
château, des accords sinistres dénonçaient la présence
Lire 105
de l'assassin. Comme ils étaient heureux, ces cow-boys,
ces mousquetaires, ces policiers: leur avenir était là,
dans cette musique prémonitoire, et gouvernait le
présent. Un chant ininterrompu se confondait avec leurs
vies, les entraînait vers la victoire ou vers la mort en
s'avançant vers sa propre fin. Ils étaient attendus, eux:
par la jeune fille en péril, par le général, par le traître
embusqué dans la forêt, par le camarade ligoté près d'un
tonneau de poudre et qui regardait tristement la flamme
courir le long de la mèche. La course de cette flamme,
la lutte désespérée de la vierge contre son ravisseur, la
galopade du héros dans la steppe, l'entrecroisement de
toutes ces images, de toutes ces vitesses et, par en
dessous, le mouvement infernal de la « Course à
l'Abîme », morceau d'orchestre tiré de la Damnation de
Faust et adapté pour le piano, tout cela ne faisait qu'un:
c'était la Destinée. Le héros mettait pied à terre,
éteignait la mèche, le traître se jetait sur lui, un duel au
couteau commençait: mais les hasards de ce duel
participaient eux-mêmes à la rigueur du développement
musical: c'était de faux hasards qui dissimulaient mal
l'ordre universel. Quelle joie, quand le dernier coup de
couteau coïncidait avec le dernier accord! J'étais
comblé, j'avais trouvé le monde où je voulais vivre, je
touchais à l'absolu. Quel malaise, aussi, quand les
lampes se rallumaient: je m'étais déchiré d'amour pour
ces personnages et ils avaient disparu, remportant leur
monde; j'avais senti leur victoire dans mes os, pourtant
c'était la leur et non la mienne: dans la rue, je me
retrouvais surnuméraire.
106 Les Mots
Je décidai de prendre la parole et de vivre en
musique. J'en avais l'occasion chaque soir vers cinq
heures. Mon grand-père donnait ses cours à l'Institut des
Langues Vivantes; ma grand-mère, retirée dans sa
chambre, lisait du Gyp; ma mère m'avait fait goûter, elle
avait mis le dîner en train, donné les derniers conseils à
la bonne; elle s'asseyait au piano et jouait les Ballades
de Chopin, une Sonate de Schumann, les variations
symphoniques de Franck, parfois, sur ma demande,
l'ouverture de La Grotte de Fingal. Je me glissais dans
le bureau; il y faisait déjà sombre, deux bougies
brûlaient au piano. La pénombre me servait, je saisissais
la règle de mon grand-père, c'était ma rapière, son
coupe-papier, c'était ma dague; je devenais sur-lechamp
l'image plate d'un mousquetaire. Parfois,
l'inspiration se faisait attendre: pour gagner du temps, je
décidais, bretteur illustre, qu'une importante affaire
m'obligeait à garder l'incognito. Je devais recevoir les
coups sans les rendre et mettre mon courage à feindre la
lâcheté. Je tournais dans la pièce, l'oeil torve, la tête
basse, traînant les pieds; je marquais par un soubresaut
de temps à autre qu'on m'avait lancé une gifle ou botté
le derrière, mais je n'avais garde de réagir: je notais le
nom de mon insulteur. Prise à dose massive, la musique
agissait enfin. Comme un tambour vaudou, le piano
m'imposait son rythme. La Fantaisie-Impromptu se
substituait à mon âme, elle m'habitait, me donnait un
passé inconnu, un avenir fulgurant et mortel; j'étais
possédé, le démon m'avait saisi et me secouait comme
un prunier. A cheval! J'étais cavale et cavalier;
Lire 107
chevauchant et chevauché, je traversais à fond de train
des landes, des guérets, le bureau, de la porte à la
fenêtre. « Tu fais trop de bruit, les voisins vont se
plaindre », disait ma mère sans cesser de jouer. Je ne lui
répondais pas puisque j'étais muet. J'avise le duc, je
mets pied à terre, je lui fais savoir par les mouvements
silencieux de mes lèvres que je le tiens pour un bâtard.
Il déchaîne ses reîtres, mes moulinets me font un
rempart d'acier; de temps en temps je transperce une
poitrine. Aussitôt, je faisais volte-face, je devenais le
spadassin pourfendu, je tombais, je mourais sur le tapis.
Puis, je me retirais en douce du cadavre, je me relevais,
je reprenais mon rôle de chevalier errant. J'animais tous
les personnages: chevalier, je souffletais le duc; je
tournais sur moi-même; duc, je recevais le soufflet.
Mais je n'incarnais pas longtemps les méchants,
toujours impatient de revenir au grand premier rôle, à
moi-même. Invincible, je triomphais de tous. Mais,
comme dans mes récits nocturnes, je renvoyais aux
calendes mon triomphe parce que j'avais peur du
marasme qui suivrait.
Je protège une jeune comtesse contre le propre frère
du Roi. Quelle boucherie! Mais ma mère a tourné la
page; l'allégro fait place à un tendre adagio; j'achève le
carnage en vitesse, je souris à ma protégée. Elle m'aime;
c'est la musique qui le dit. Et moi, je l'aime aussi, peutêtre:
un coeur amoureux et lent s'installe en moi. Quand
on aime, que fait-on? Je lui prenais le bras, je la
promenais dans une prairie: cela ne pouvait suffire.
Convoqués en hâte, les truands et les reîtres me tiraient
108 Les Mots
d'embarras: ils se jetaient sur nous, cent contre un; j'en
tuais quatre-vingt-dix, les dix autres enlevaient la
comtesse.
C'est le moment d'entrer dans mes années sombres: la
femme qui m'aime est captive, j'ai toutes les polices du
royaume à mes trousses; hors-la-loi, traqué, misérable, il
me reste ma conscience et mon épée. J'arpentais le
bureau d'un air abattu, je m'emplissais de la tristesse
passionnée de Chopin. Quelquefois, je feuilletais ma
vie, je sautais deux ou trois ans pour m'assurer que tout
finirait bien, qu'on me rendrait mes titres, mes terres,
une fiancée presque intacte et que le Roi me
demanderait pardon. Mais aussitôt, je bondissais en
arrière, je retournais m'établir, deux ou trois ans plus tôt,
dans le malheur. Ce moment me charmait: la fiction se
confondait avec la vérité; vagabond désolé, à la
poursuite de la justice, je ressemblais comme un frère à
l'enfant désoeuvré, embarrassé de lui-même, en quête
d'une raison de vivre, qui rôdait en musique dans le
bureau de son grand-père. Sans abandonner le rôle, je
profitais de la ressemblance pour faire l'amalgame de
nos destins: rassuré sur la victoire finale, je voyais dans
mes tribulations le plus sûr chemin pour y parvenir; à
travers mon abjection, j'apercevais la gloire future qui
en était la véritable cause. La sonate de Schumann
achevait de me convaincre: j'étais la créature qui
désespère et le Dieu oui l'a sauvée depuis le
commencement du monde. Quelle joie de pouvoir se
désoler à blanc; j'avais le droit de bouder l'univers. Las
de succès trop faciles, je goûtais les délices de la
Lire 109
mélancolie, l'âcre plaisir du ressentiment. Objet des
soins les plus tendres, gavé, sans désirs, je me
précipitais dans un dénuement imaginaire: huit ans de
félicité n'avaient abouti qu'à me donner le goût du
martyre. Je substituai à mes juges ordinaires, tous
prévenus en ma faveur, un tribunal rechigné, prêt à me
condamner sans m'entendre: je lui arracherais
l'acquittement, des félicitations, une récompense
exemplaire. J'avais lu vingt fois, dans la passion,
l'histoire de Grisélidis; pourtant je n'aimais pas souffrir
et mes premiers désirs furent cruels: le défenseur de tant
de princesses ne se gênait pas pour fesser en esprit sa
petite voisine de palier. Ce qui me plaisait dans ce récit
peu recommandable, c'était le sadisme de la victime et
cette inflexible vertu qui finit par jeter à genoux le mari
bourreau. C'est cela que je voulais pour moi: agenouiller
les magistrats de force, les contraindre à me révérer
pour les punir de leurs préventions. Mais je remettais
chaque jour l'acquittement au lendemain; héros toujours
futur, je languissais de désir pour une consécration que
je repoussais sans cesse.
Cette double mélancolie, ressentie et jouée, je crois
qu'elle traduisait ma déception: mes prouesses, mises
bout à bout, n'étaient qu'un chapelet de hasards; quand
ma mère avait plaqué les derniers accords de la
Fantaisie-Impromptu, je retombais dans le temps sans
mémoire des orphelins privés de père, des chevaliers
errants privés d'orphelins; héros ou écolier, faisant et
refaisant les mêmes dictées, les mêmes prouesses, je
restais enfermé dans cette geôle: la répétition. Pourtant
110 Les Mots
cela existait, l'avenir, le cinéma me l'avait révélé; je
rêvais d'avoir un destin. Les bouderies de Crisélidis
finirent par me lasser: j'avais beau repousser
indéfiniment la minute historique de ma glorification, je
n'en faisais pas un avenir véritable: ce n'était qu'un
présent différé.
Ce fut vers ce moment — 1912 ou 1913 — que je lus
Michel Strogoff. Je pleurai de joie: quelle vie
exemplaire! Pour montrer sa valeur, cet officier n'avait
pas besoin d'attendre le bon plaisir des brigands: un
ordre d'en haut l'avait tiré de l'ombre, il vivait pour y
obéir et mourait de son triomphe; car c'était une mort,
cette gloire: tournée la dernière page du livre, Michel
s'enfermait tout vif dans son petit cercueil doré sur
tranches. Pas une inquiétude: il était justifié dès sa
première apparition. Ni le moindre hasard: il est vrai
qu'il se déplaçait continuellement mais de grands
intérêts, son courage, la vigilance de l'ennemi, la nature
du terrain, les moyens de communication, vingt autres
facteurs, tous donnés d'avance, permettaient à chaque
instant de marquer sa position sur la carte. Pas de
répétitions: tout changeait, il fallait qu'il se changeât
sans cesse; son avenir l'éclairait, il se guidait sur une
étoile. Trois mois plus tard, je relus ce roman avec les
mêmes transports; or je n'aimais pas Michel, je le
trouvais trop sage: c'était son destin que je lui jalousais.
J'adorais en lui, masqué, le chrétien qu'on m'avait
empêché d'être. Le tsar de toutes les Russies, c'était
Dieu le Père; suscité du néant par un décret singulier,
Michel, chargé, comme toutes les créatures, d'une
Lire 111
mission unique et capitale, traversait notre vallée de
larmes, écartant les tentations et franchissant les
obstacles, goûtait au martyre, bénéficiait d'un concours
surnaturel1, glorifiait son Créateur puis, au terme de sa
tâche, entrait dans l'immortalité. Pour moi, ce livre fut
du poison: il y avait donc des élus? Les plus hautes
exigences leur traçaient la route? La sainteté me
répugnait: en Michel Strogoff, elle me fascina parce
qu'elle avait pris les dehors de l'héroïsme.
Pourtant je ne changeai rien à mes pantomimes et
l'idée de mission resta en l'air, fantôme inconsistant qui
n'arrivait pas à prendre corps et dont je ne pouvais me
défaire. Bien entendu, mes comparses, les rois de
France, étaient à mes ordres et n'attendaient qu'un signe
pour me donner les leurs. Je ne leur en demandai point.
Si l'on risque sa vie par obéissance, que devient la
générosité? Marcel Dunot, boxeur aux poings de fer, me
surprenait chaque semaine en faisant, gracieusement,
plus que son devoir; aveugle, couvert de plaies
glorieuses, c'est à peine si Michel Strogoff pouvait dire
qu'il avait fait le sien. J'admirais sa vaillance, je
réprouvais son humilité: ce brave n'avait que le ciel audessus
de sa tête; pourquoi la courbait-il devant le tsar
quand c'était au tsar de lui baiser les pieds? Mais, à
moins de s'abaisser, d'où pourrait-on tirer le mandat de
vivre? Cette contradiction me fit tomber dans un
profond embarras. J'essayai quelquefois de détourner la
difficulté: enfant inconnu j'entendais parler d'une
1 Sauvé par le miracle d'une larme.
112 Les Mots
mission dangereuse; j'allais me jeter aux pieds du roi, je
le suppliais de me la confier. Il refusait: j'étais trop
jeune, l'affaire était trop grave. Je me relevais, je
provoquais en duel et je battais promptement tous ses
capitaines. Le souverain se rendait à l'évidence: « Va
donc, puisque tu le veux! » Mais je n'étais pas dupe de
mon stratagème et je me rendais bien compte que je
m'étais imposé. Et puis, tous ces magots me
dégoûtaient: j'étais sans-culotte et régicide, mon grandpère
m'avait prévenu contre les tyrans, qu'ils
s'appelassent Louis XVI ou Badinguet. Surtout, je lisais
tous les jours dans Le Matin, le feuilleton de Michel
Zévaco: cet auteur de génie, sous l'influence de Hugo,
avait inventé le roman de cape et d'épée républicain. Ses
héros représentaient le peuple; ils faisaient et défaisaient
les empires, prédisaient dès le xive siècle la Révolution
française, protégeaient par bonté d'âme des rois enfants
ou des rois fous contre leurs ministres, souffletaient les
rois méchants. Le plus grand de tous, Pardaillan, c'était
mon maître: cent fois, pour l'imiter, superbement campé
sur mes jambes de coq, j'ai giflé Henri III et Louis XIII.
Allais-je me mettre à leurs ordres, après cela? En un
mot, je ne pouvais ni tirer de moi le mandat impératif
qui aurait justifié ma présence sur cette terre ni
reconnaître à personne le droit de me le délivrer. Je
repris mes chevauchées, nonchalamment, je languis
dans la mêlée; massacreur distrait, martyr indolent, je
restai Grisélidis, faute d'un tsar, d'un Dieu ou tout
simplement d'un père.
Lire 113
Je menais deux vies, toutes deux mensongères:
publiquement, j'étais un imposteur: le fameux petit-fils
du célèbre Charles Schweitzer; seul, je m'enlisais dans
une bouderie imaginaire. Je corrigeais ma fausse gloire
par un faux incognito. Je n'avais aucune peine à passer
de l'un à l'autre rôle: à l'instant où j'allais pousser ma
botte secrète, la clé tournait dans la serrure, les mains de
ma mère, soudain paralysées, s'immobilisaient sur les
touches, je reposais la règle dans la bibliothèque et
j'allais me jeter dans les bras de mon grand-père,
j'avançais son fauteuil, je lui apportais ses chaussons
fourrés et je l'interrogeais sur sa journée, en appelant ses
élèves par leur nom. Quelle que fût la profondeur de
mon rêve, jamais je ne fus en danger de m'y perdre.
Pourtant j'étais menacé: ma vérité risquait fort de rester
jusqu'au bout l'alternance de mes mensonges.
Il y avait une autre vérité. Sur les terrasses du
Luxembourg, des enfants jouaient, je m'approchais
d'eux, ils me frôlaient sans me voir, je les regardais avec
des yeux de pauvre: comme ils étaient forts et rapides!
comme ils étaient beaux! Devant ces héros de chair et
d'os, je perdais mon intelligence prodigieuse, mon
savoir universel, ma musculature athlétique, mon
adresse spadassine; je m'accotais à un arbre, j'attendais.
Sur un mot du chef de la bande, brutalement jeté: «
Avance, Pardaillan, c'est toi qui feras le prisonnier »,
j'aurais abandonné mes privilèges. Même un rôle muet
m'eût comblé; j'aurais accepté dans l'enthousiasme de
faire un blessé sur une civière, un mort. L'occasion ne
m'en fut pas donnée: j'avais rencontré mes vrais juges,
114 Les Mots
mes contemporains, mes pairs, et leur indifférence me
condamnait. Je n'en revenais pas de me découvrir par
eux: ni merveille ni méduse, un gringalet qui
n'intéressait personne. Ma mère cachait mal son
indignation: cette grande et belle femme s'arrangeait fort
bien de ma courte taille, elle n'y voyait rien que de
naturel: les Schweitzer sont grands et les Sartre petits, je
tenais de mon père, voilà tout. Elle aimait que je fusse, à
huit ans, resté portatif et d'un maniement aisé: mon
format réduit passait à ses yeux pour un premier âge
prolongé. Mais, voyant que nul ne m'invitait à jouer, elle
poussait l'amour jusqu'à deviner que je risquais de me
prendre pour un nain — ce que je ne suis pas tout à fait
— et d'en souffrir. Pour me sauver du désespoir elle
feignait l'impatience: « Qu'est-ce que tu attends, gros
benêt? Demande-leur s'ils veulent jouer avec toi. » Je
secouais la tête: j'aurais accepté les besognes les plus
basses» je mettais mon orgueil à ne pas les solliciter.
Elle désignait des dames qui tricotaient sur des fauteuils
de fer: « Veux-tu que je parle à leurs mamans? » Je la
suppliais de n'en rien faire; elle prenait ma main, nous
repartions, nous allions d'arbre en arbre et de groupe en
groupe, toujours implorants, toujours exclus. Au
crépuscule, je retrouvais mon perchoir, les hauts lieux
où soufflait l'esprit, mes songes: je me vengeais de mes
déconvenues par six mots d'enfant et le massacre de
cent reîtres. N'importe: ça ne tournait pas rond.
Je fus sauvé par mon grand-père: il me jeta sans le
vouloir dans une imposture nouvelle qui changea ma
vie.
Lire 115
II
Écrire
Charles Schweitzer ne s'était jamais pris pour un
écrivain mais la langue française l'émerveillait encore, à
soixante-dix ans, parce qu'il l'avait apprise difficilement
et qu'elle ne lui appartenait pas tout à fait: il jouait avec
elle, se plaisait aux mots, aimait à les prononcer et son
impitoyable diction ne faisait pas grâce d'une syllabe;
quand il avait le temps, sa plume les assortissait en
bouquets. Il illustrait volontiers les événements de notre
famille et de l'Université par des oeuvres de
circonstance: voeux de nouvel an, d'anniversaire,
compliments aux repas de mariage, discours en vers
pour la Saint-Charlemagne, saynètes, charades, boutsrimés,
banalités affables; dans les congrès, il improvisait
des quatrains, en allemand et en français.
Au début de l'été nous partions pour Arcachon, les
deux femmes et moi, avant que mon grand-père eût
terminé ses cours. Il nous écrivait trois fois la semaine:
deux pages pour Louise, un post-scriptum pour Anne-
Marie, pour moi toute une lettre en vers. Pour me faire
mieux goûter mon bonheur ma mère apprit et
m'enseigna les règles de la prosodie. Quelqu'un me
surprit à gribouiller une réponse versifiée, on me pressa
de l'achever, on m'y aida. Quand les deux femmes
envoyèrent la lettre, elles rirent aux larmes en pensant à
la stupeur du destinataire. Par retour du courrier je reçus
un poème à ma gloire; j'y répondis par un poème.
L'habitude était prise, le grand-père et son petit-fils
s'étaient unis par un lien nouveau; ils se parlaient,
comme les Indiens, comme les maquereaux de
Montmartre, dans une langue interdite aux femmes. On
m'offrit un dictionnaire de rimes, je me fis versificateur:
j'écrivais des madrigaux pour Vévé, une petite fille
blonde qui ne quittait pas sa chaise longue et qui devait
mourir quelques années plus tard. La petite fille s'en
foutait: c'était un ange; mais l'admiration d'un large
public me consolait de cette indifférence. J'ai retrouvé
quelques-uns de ces poèmes. Tous les enfants ont du
génie, sauf Minou Drouet, a dit Cocteau en 1955. En
1912, ils en avaient tous sauf moi: j'écrivais par
singerie, par cérémonie, pour faire la grande personne:
j'écrivais surtout parce que j'étais le petit-fils de Charles
Schweitzer. On me donna les fables de La Fontaine;
elles me déplurent: l'auteur en prenait à son aise; je
décidai de les récrire en alexandrins. L'entreprise
dépassait mes forces et je crus remarquer qu'elle faisait
sourire: ce fut ma dernière expérience poétique. Mais
j'étais lancé: je passai des vers à la prose et n'eus pas la
moindre peine à réinventer par écrit les aventures
passionnantes que je lisais dans Cri-Cri. Il était temps:
j'allais découvrir l'inanité de mes songes. Au cours de
mes chevauchées fantastiques, c'était la réalité que je
voulais atteindre. Quand ma mère me demandait, sans
détourner les yeux de sa partition: « Poulou, qu'est-ce
120 Les Mots
que tu fais? » il m'arrivait parfois de rompre mon voeu
de silence et de lui répondre: « Je fais du cinéma. » En
effet, j'essayais d'arracher les images de ma tête et de les
réaliser hors de moi, entre de vrais meubles et de vrais
murs, éclatantes et visibles autant que celles qui
ruisselaient sur les écrans. Vainement; je ne pouvais
plus ignorer ma double imposture: je feignais d'être un
acteur feignant d'être un héros.
A peine eus-je commencé d'écrire, je posai ma plume
pour jubiler. L'imposture était la même mais j'ai dit que
je tenais les mots pour la quintessence des choses. Rien
ne me troublait plus que de voir mes pattes de mouche
échanger peu à peu leur luisance de feux follets contre
la terne consistance de la matière: c'était la réalisation
de l'imaginaire. Pris au piège de la nomination, un lion,
un capitaine du Second Empire, un Bédouin
s'introduisaient dans la salle à manger; ils y
demeureraient à jamais captifs, incorporés par les
signes; je crus avoir ancré mes rêves dans le monde par
les grattements d'un bec d'acier. Je me fis donner un
cahier, une bouteille d'encre violette, j'inscrivis sur la
couverture: « Cahier de romans. » Le premier que je
menai à bout, je l'intitulai: « Pour un papillon. » Un
savant, sa fille, un jeune explorateur athlétique
remontaient le cours de l'Amazone en quête d'un
papillon précieux. L'argument, les personnages, le détail
des aventures, le titre même, j'avais tout emprunté à un
récit en images paru le trimestre précédent. Ce plagiat
délibéré me délivrait de mes dernières inquiétudes: tout
était forcément vrai puisque je n'inventais rien. Je
Écrire 121
n'ambitionnais pas d'être publié mais je m'étais arrangé
pour qu'on m'eût imprimé d'avance et je ne traçais pas
une ligne que mon modèle ne cautionnât. Me tenais-je
pour un copiste? Non. Mais pour un auteur original: je
retouchais, je rajeunissais; par exemple, j'avais pris soin
de changer les noms des personnages. Ces légères
altérations m'autorisaient à confondre la mémoire et
l'imagination. Neuves et tout écrites, des phrases se
reformaient dans ma tête avec l'implacable sûreté qu'on
prête à l'inspiration. Je les transcrivais, elles prenaient
sous mes yeux la densité des choses. Si l'auteur inspiré,
comme on croit communément, est autre que soi au plus
profond de soi-même, j'ai connu l'inspiration entre sept
et huit ans.
Je ne fus jamais tout à fait dupe de cette « écriture
automatique ». Mais le jeu me plaisait aussi pour luimême:
fils unique, je pouvais y jouer seul. Par
moments, j'arrêtais ma main, je feignais d'hésiter pour
me sentir, front sourcilleux, regard halluciné, un
écrivain. J'adorais le plagiat, d'ailleurs, par snobisme et
je le poussais délibérément à l'extrême comme on va
voir.
Boussenard et Jules Verne ne perdent pas une
occasion d'instruire: aux instants les plus critiques, ils
coupent le fil du récit pour se lancer dans la description
d'une plante vénéneuse, d'un habitat indigène. Lecteur,
je sautais ces passages didactiques; auteur, j'en bourrai
mes romans; je prétendis enseigner à mes
contemporains tout ce que j'ignorais: les moeurs des
Fuégiens, la flore africaine, le climat du désert. Séparés
122 Les Mots
par un coup du sort puis embarqués sans le savoir sur le
même navire et victimes du même naufrage, le
collectionneur de papillons et sa fille s'accrochaient à la
même bouée, levaient la tête, chacun jetait un cri: «
Daisy! », « Papa! ». Hélas un squale rôdait en quête de
chair fraîche, il s'approchait, son ventre brillait entre les
vagues. Les malheureux échapperaient-ils à la mort?
J'allais chercher le tome « Pr-Z » du Grand Larousse, je
le portais péniblement jusqu'à mon pupitre, l'ouvrais à la
bonne page et copiais mot pour mot en passant à la
ligne: « Les requins sont communs dans l'Atlantique
tropical. Ces grands poissons de mer très voraces
atteignent jusqu'à treize mètres de long et pèsent jusqu'à
huit tonnes... » Je prenais tout mon temps pour
transcrire l'article: je me sentais délicieusement
ennuyeux, aussi distingué que Boussenard et, n'ayant
pas encore trouvé le moyen de sauver mes héros, je
mijotais dans des transes exquises.
Tout destinait cette activité nouvelle à n'être qu'une
singerie de plus. Ma mère me prodiguait les
encouragements, elle introduisait les visiteurs dans la
salle à manger pour qu'ils surprissent le jeune créateur à
son pupitre d'écolier; je feignais d'être trop absorbé pour
sentir la présence de mes admirateurs; ils se retiraient
sur la pointe des pieds en murmurant que j'étais trop
mignon, que c'était trop charmant. Mon oncle Émile me
fit cadeau d'une petite machine à écrire dont je ne me
servis pas, Mme Picard m'acheta une mappemonde pour
que je pusse fixer sans risque d'erreur l'itinéraire de mes
globe-trotters. Anne-Marie recopia mon second roman
Écrire 123
Le Marchand de bananes sur du papier glacé, on le fit
circuler. Mamie elle-même m'encourageait: « Au moins,
disait-elle, il est sage, il ne fait pas de bruit. » Par
bonheur la consécration fut différée par le
mécontentement de mon grand-père.
Karl n'avait jamais admis ce qu'il appelait mes «
mauvaises lectures ». Quand ma mère lui annonça que
j'avais commencé d'écrire, il fut d'abord enchanté,
espérant, je suppose, une chronique de notre famille
avec des observations piquantes et d'adorables naïvetés.
Il prit mon cahier, le feuilleta, fit la moue et quitta la
salle à manger, outré de retrouver sous ma plume les «
bêtises » de mes journaux favoris. Par la suite, il se
désintéressa de mon oeuvre. Mortifiée, ma mère essaya
plusieurs fois de lui faire lire par surprise Le Marchand
de bananes. Elle attendait qu'il eût mis ses chaussons et
qu'il se fût assis dans son fauteuil; pendant qu'il se
reposait en silence, l'oeil fixe et dur, les mains sur les
genoux, elle s'emparait de mon manuscrit, le feuilletait
distraitement puis, soudain captivée, se mettait à rire
toute seule. Pour finir, dans un irrésistible emportement,
elle le tendait à mon grand-père: « Lis donc, papa! C'est
trop drôle. » Mais il écartait le cahier de la main ou
bien, s'il y donnait un coup d'oeil, c'était pour relever
avec humeur mes fautes d'orthographe. A la longue ma
mère fut intimidée: n'osant plus me féliciter et craignant
de me faire de la peine, elle cessa de lire mes écrits pour
n'avoir plus à m'en parler.
A peine tolérées, passées sous silence, mes activités
littéraires tombèrent dans une semi-clandestinité; je les
124 Les Mots
poursuivais, néanmoins, avec assiduité: aux heures de
récréation, le jeudi et le dimanche, aux vacances et,
quand j'avais la chance d'être malade, dans mon lit; je
me rappelle des convalescences heureuses, un cahier
noir à tranche rouge que je prenais et quittais comme
une tapisserie. Je fis moins de cinéma: mes romans me
tenaient lieu de tout. Bref, j'écrivis pour mon plaisir.
Mes intrigues se compliquèrent, j'y fis entrer les
épisodes les plus divers, je déversai toutes mes lectures,
les bonnes et les mauvaises, pêle-mêle, dans ces fourretout.
Les récits en souffrirent; ce fut un gain, pourtant: il
fallut inventer des raccords, et, du coup, je devins un
peu moins plagiaire. Et puis, je me dédoublai. L'année
précédente, quand je « faisais du cinéma », je jouais
mon propre rôle, je me jetais à corps perdu dans
l'imaginaire et j'ai pensé plus d'une fois m'y engouffrer
tout entier. Auteur, le héros c'était encore moi, je
projetais en lui mes rêves épiques. Nous étions deux,
pourtant: il ne portait pas mon nom et je ne parlais de lui
qu'à la troisième personne. Au lieu de lui prêter mes
gestes, je lui façonnais par des mots un corps que je
prétendis voir. Cette « distanciation » soudaine aurait pu
m'effrayer: elle me charma; je me réjouis d'être lui sans
qu'il fût tout à fait moi. C'était ma poupée, je le pliais à
mes caprices, je pouvais le mettre à l'épreuve, lui percer
le flanc d'un coup de lance et puis le soigner comme me
soignait ma mère, le guérir comme elle me guérissait.
Mes auteurs favoris, par un reste de vergogne,
s'arrêtaient à mi-chemin du sublime: même chez
Zévaco, jamais preux ne défit plus de vingt truands à la
Écrire 125
fois. Je voulus radicaliser le roman d'aventures, je jetai
par-dessus bord la vraisemblance, je décuplai les
ennemis, les dangers: pour sauver son futur beau-père et
sa fiancée, le jeune explorateur de Pour un papillon
lutta trois jours et trois nuits contre les requins; à la fin
la mer était rouge; le même, blessé, s'évada d'un ranch
assiégé par les Apaches, traversa le désert en tenant ses
tripes dans ses mains, et refusa qu'on le recousît avant
qu'il eût parlé au général. Un peu plus tard, sous le nom
de Goetz von Berlichingen, le même encore mit en
déroute une armée. Un contre tous: c'était ma règle;
qu'on cherche la source de cette rêverie morne et
grandiose dans l'individualisme bourgeois et puritain de
mon entourage.
Héros, je luttais contre les tyrannies; démiurge, je me
fis tyran moi-même, je connus toutes les tentations du
pouvoir. J'étais inoffensif, je devins méchant. Qu'est-ce
qui m'empêchait de crever les yeux de Daisy? Mort de
peur, je me répondais: rien. Et je les lui crevais comme
j'aurais arraché les ailes d'une mouche. J'écrivais, le
coeur battant: « Daisy passa la main sur ses yeux: elle
était devenue aveugle » et je restais saisi, la plume en
l'air: j'avais produit dans l'absolu un petit événement qui
me compromettait délicieusement. Je n'étais pas
vraiment sadique: ma joie perverse se changeait tout de
suite en panique, j'annulais tous mes décrets, je les
surchargeais de ratures pour les rendre indéchiffrables:
la jeune fille recouvrait la vue ou plutôt elle ne l'avait
jamais perdue. Mais le souvenir de mes caprices me
126 Les Mots
tourmentait longtemps: je me donnais de sérieuses
inquiétudes.
Le monde écrit lui aussi m'inquiétait: parfois, lassé
des doux massacres pour enfants, je me laissais couler,
je découvrais dans l'angoisse des possibilités
effroyables, un univers monstrueux qui n'était que
l'envers de ma toute-puissance; je me disais: tout peut
arriver! et cela voulait dire: je peux tout imaginer.
Tremblant, toujours sur le point de déchirer ma feuille,
je racontais des atrocités surnaturelles. Ma mère, s'il lui
arrivait de lire par-dessus mon épaule, jetait un cri de
gloire et d'alarme: « Quelle imagination! » Elle
mordillait ses lèvres, voulait parler, ne trouvait rien à
dire et s'enfuyait brusquement: sa déroute mettait le
comble à mon angoisse. Mais l'imagination n'était pas
en cause: je n'inventais pas ces horreurs, je les trouvais,
comme le reste, dans ma mémoire.
A cette époque, l'Occident mourait d'asphyxie: c'est
ce qu'on appela « douceur de vivre ». Faute d'ennemis
visibles, la bourgeoisie prenait plaisir à s'effrayer de son
ombre; elle troquait son ennui contre une inquiétude
dirigée. On parlait de spiritisme, d'ectoplasmes; rue Le
Goff, au numéro 2, face à notre immeuble, on faisait
tourner les tables. Cela se passait au quatrième étage: «
chez le mage », disait ma grand-mère. Parfois, elle nous
appelait et nous arrivions à temps pour voir des paires
de mains sur un guéridon mais quelqu'un s'approchait de
la fenêtre et tirait les rideaux. Louise prétendait que ce
mage recevait chaque jour des enfants de mon âge,
conduits par leurs mères. « Et, disait-elle, je le vois: il
Écrire 127
leur fait l'imposition des mains. » Mon grand-père
hochait la tête mais, bien qu'il condamnât ces pratiques,
il n'osait les tourner en dérision; ma mère en avait peur,
ma grand-mère, pour une fois, semblait plus intriguée
que sceptique. Finalement, ils tombaient d'accord: « Il
ne faut surtout pas s'occuper de ça, ça rend fou! » La
mode était aux histoires fantastiques; les journaux bien
pensants en fournissaient deux ou trois par semaine à ce
public déchristianisé qui regrettait les élégances de la
foi. Le narrateur rapportait en toute objectivité un fait
troublant; il laissait une chance au positivisme: pour
étrange qu'il fût, l'événement devait comporter une
explication rationnelle. Cette explication, l'auteur la
cherchait, la trouvait, nous la présentait loyalement.
Mais, tout aussitôt, il mettait son art à nous en faire
mesurer l'insuffisance et la légèreté. Rien de plus: le
conte s'achevait sur une interrogation. Mais cela
suffisait: l'Autre Monde était là, d'autant plus redoutable
qu'on ne le nommait point.
Quand j'ouvrais Le Matin, l'effroi me glaçait. Une
histoire entre toutes me frappa. Je me rappelle encore
son titre: « Du vent dans les arbres. » Un soir d'été, une
malade, seule au premier étage d'une maison de
campagne, se tourne et se retourne dans son lit; par la
fenêtre ouverte, un marronnier pousse ses branches dans
la chambre. Au rez-de-chaussée plusieurs personnes
sont réunies, elles causent et regardent la nuit tomber
sur le jardin. Tout à coup quelqu'un montre le
marronnier: « Tiens, tiens! Mais il y a donc du vent? »
On s'étonne, on sort sur le perron: pas un souffle;
128 Les Mots
pourtant le feuillage s'agite. A cet instant, un cri! le mari
de la malade se jette dans l'escalier et trouve sa jeune
épouse dressée sur le lit, qui désigne l'arbre du doigt et
tombe morte; le marronnier a retrouvé sa stupeur
coutumière. Qu'a-t-elle vu? Un fou s'est échappé de
l'asile: ce sera lui, caché dans l'arbre, qui aura montré sa
face grimaçante. C'est lui, il faut que ce soit lui par la
raison qu'aucune autre explication ne peut satisfaire. Et
pourtant... Comment ne l'a-t-on pas vu monter? Ni
descendre? Comment les chiens n'ont-ils pas aboyé?
Comment a-t-on pu l'arrêter, six heures plus tard, à cent
kilomètres de la propriété? Questions sans réponse. Le
conteur passait à la ligne et négligemment concluait: «
S'il faut en croire les gens du village, c'était la Mort qui
secouait les branches du marronnier. » Je rejetai le
journal, je frappai du pied, je dis à haute voix: « Non!
Non! » Mon coeur battait à se rompre. Je pensai
m'évanouir un jour, dans le train de Limoges, en
feuilletant l'almanach Hachette: j'étais tombé sur une
gravure à faire dresser les cheveux: un quai sous la lune,
une longue pince rugueuse sortait de l'eau, accrochait un
ivrogne, l'entraînait au fond du bassin. L'image illustrait
un texte que je lus avidement et qui se terminait — ou
presque — par ces mots: « Était-ce une hallucination
d'alcoolique? L'Enfer s'était-il entrouvert? » J'eus peur
de l'eau, peur des crabes et des arbres. Peur des livres
surtout: je maudis les bourreaux qui peuplaient leurs
récits de ces figures atroces. Pourtant je les imitai.
Il fallait, bien sûr, une occasion. Par exemple, la
tombée du jour: l'ombre noyait la salle à manger, je
Écrire 129
poussais mon petit bureau contre la fenêtre, l'angoisse
renaissait, la docilité de mes héros, immanquablement
sublimes, méconnus et réhabilités, révélait leur
inconsistance; alors ça venait: un être vertigineux me
fascinait, invisible: pour le voir il fallait le décrire. Je
terminai vivement l'aventure en cours, j'emmenai mes
personnages en une tout autre région du globe, en
général sous-marine ou souterraine, je me hâtai de les
exposer à de nouveaux dangers: scaphandriers ou
géologues improvisés, ils trouvaient la trace de l'Être, la
suivaient et, tout à coup, le rencontraient. Ce qui venait
alors sous ma plume — pieuvre aux yeux de feu,
crustacé de vingt tonnes, araignée géante et qui parlait
— c'était moi-même, monstre enfantin, c'était mon
ennui de vivre, ma peur de mourir, ma fadeur et ma
perversité. Je ne me reconnaissais pas: à peine enfantée,
la créature immonde se dressait contre moi, contre mes
courageux spéléologues, je craignais pour leur vie, mon
coeur s'emballait, j'oubliais ma main, traçant les mots, je
croyais les lire. Très souvent les choses en restaient là:
je ne livrais pas les hommes à la Bête mais je ne les
tirais pas non plus d'affaire; il suffisait, en somme, que
je les eusse mis en contact; je me levais, j'allais à la
cuisine, à la bibliothèque; le lendemain, je laissais une
ou deux pages blanches et lançais mes personnages dans
une nouvelle entreprise. Étranges « romans », toujours
inachevés, toujours recommencés ou continués, comme
on voudra, sous d'autres titres, bric-à-brac de contes
noirs et d'aventures blanches, d'événements fantastiques
et d'articles de dictionnaire; je les ai perdus et je me dis
130 Les Mots
parfois que c'est dommage: si je m'étais avisé de les
mettre sous clef, ils me livreraient toute mon enfance.
Je commençais à me découvrir. Je n'étais presque
rien, tout au plus une activité sans contenu, mais il n'en
fallait pas davantage. J'échappais à la comédie: je ne
travaillais pas encore mais déjà je ne jouais plus, le
menteur trouvait sa vérité dans l'élaboration de ses
mensonges. Je suis né de l'écriture: avant elle, il n'y
avait qu'un jeu de miroirs; dès mon premier roman, je
sus qu'un enfant s'était introduit dans le palais de glaces.
Écrivant, j'existais, j'échappais aux grandes personnes;
mais je n'existais que pour écrire et si je disais: moi, cela
signifiait: moi qui écris. N'importe: je connus la joie;
l'enfant public se donna des rendez-vous privés.
C'était trop beau pour durer: je serais resté sincère si
je m'étais maintenu dans la clandestinité; on m'en
arracha. J'atteignais l'âge où l'on est convenu que les
enfants bourgeois donnent les premières marques de
leur vocation, on nous avait fait savoir depuis longtemps
que mes cousins Schweitzer, de Guérigny, seraient
ingénieurs comme leur père: il n'y avait plus une minute
à perdre. Mme Picard voulut être la première à découvrir
le signe que je portais au front. « Ce petit écrira! » ditelle
avec conviction. Agacée, Louise fit son petit sourire
sec; Blanche Picard se tourna vers elle et répéta
sévèrement: « Il écrira! Il est fait pour écrire. » Ma mère
savait que Charles ne m'encourageait guère: elle craignit
des complications et me considéra d'un oeil myope: «
Vous croyez, Blanche? Vous croyez! » Mais le soir,
Écrire 131
comme je bondissais sur mon lit, en chemise, elle me
serra fortement les épaules et me dit en souriant: « Mon
petit bonhomme écrira! » Mon grand-père fut informé
prudemment: on craignait un éclat. Il se contenta de
hocher la tête et je l'entendis confier à M. Simonnot, le
jeudi suivant, que personne, au soir de la vie, n'assistait
sans émotion à l'éveil d'un talent. Il continua d'ignorer
mes gribouillages mais, quand ses élèves allemands
venaient dîner à la maison, il posait sa main sur mon
crâne et répétait, en détachant les syllabes pour ne pas
perdre une occasion de leur enseigner des locutions
françaises par la méthode directe: « Il a la bosse de la
littérature. »
Il ne croyait pas un mot de ce qu'il disait, mais quoi?
Le mal était fait; à me heurter de front on risquait de
l'aggraver: je m'opiniâtrerais peut-être. Karl proclama
ma vocation pour garder une chance de m'en détourner.
C'était le contraire d'un cynique mais il vieillissait: ses
enthousiasmes le fatiguaient; au fond de sa pensée, dans
un froid désert peu visité, je suis sûr qu'on savait à quoi
s'en tenir sur moi, sur la famille, sur lui. Un jour que je
lisais, couché entre ses pieds, au milieu de ces
interminables silences pétrifiés qu'il nous imposait, use
idée le traversa, qui lui fit oublier ma présence; il
regarda ma mère avec reproche: « Et s'il se mettait en
tête de vivre de sa plume? » Mon grand-père appréciait
Verlaine dont il possédait un choix de poèmes. Mais il
croyait l'avoir vu, en 1894, entrer « saoul comme un
cochon » dans un mastroquet de la rue Saint-Jacques:
cette rencontre l'avait ancré dans le mépris des écrivains
132 Les Mots
professionnels, thaumaturges dérisoires qui demandent
un louis d'or pour faire voir la lune et finissent par
montrer, pour cent sous, leur derrière. Ma mère prit l'air
effrayé mais ne répondit pas: elle savait que Chartes
avait d'autres vues sur moi. Dans la plupart des lycées,
les chaires de langue allemande étaient occupées par des
Alsaciens qui avaient opté pour la France et dont on
avait voulu récompenser le patriotisme: pris entre deux
nations, entre deux langages, ils avaient fait des éludes
irrégulières et leur culture avait des trous; ils en
souffraient; ils se plaignaient aussi que l'hostilité de
leurs collègues les tînt à l'écart de la communauté
enseignante. Je serais leur vengeur, je vengerais mon
grand-père: petit-fils d'Alsacien, j'étais en même temps
Français de France; Karl me ferait acquérir un savoir
universel, je prendrais la voie royale: en ma personne
l'Alsace martyre entrerait à l'École normale supérieure,
passerait brillamment le concours d'agrégation,
deviendrait ce prince: un professeur de lettres. Un soir,
il annonça qu'il voulait me parler d'homme à homme,
les femmes se retirèrent, il me prit sur ses genoux et
m'entretint gravement. J'écrirais, c'était une affaire
entendue; je devais le connaître assez pour ne pas
redouter qu'il contrariât mes désirs. Mais il fallait
regarder les choses en face, avec lucidité: la littérature
ne nourrissait pas. Savais-je que des écrivains fameux
étaient morts de faim? Que d'autres, pour manger,
s'étaient vendus? Si je voulais garder mon
indépendance, il convenait de choisir un second métier.
Le professorat laissait des loisirs; les préoccupations des
Écrire 133
universitaires rejoignent celles des littérateurs: je
passerais constamment d'un sacerdoce à l'autre; je
vivrais dans le commerce des grands auteurs; d'un
même mouvement, je révélerais leurs ouvrages à mes
élèves et j'y puiserais mon inspiration. Je me distrairais
de ma solitude provinciale en composant des poèmes,
une traduction d'Horace en vers blancs, je donnerais aux
journaux locaux de courts billets littéraires, à la Revue
pédagogique un essai brillant sur l'enseignement du
grec, un autre sur la psychologie des adolescents; à ma
mort on trouverait des inédits dans mes tiroirs, une
méditation sur la mer, une comédie en un acte, quelques
pages érudites et sensibles sur les monuments
d'Aurillac, de quoi faire une plaquette qui serait publiée
par les soins de mes anciens élèves.
Depuis quelque temps, quand mon grand-père
s'extasiait sur mes vertus, je restais de glace; la voix qui
tremblait d'amour en m'appelant « cadeau du Ciel », je
feignais encore de l'écouter mais j'avais fini par ne plus
l'entendre. Pourquoi lui ai-je prêté l'oreille ce jour-là, au
moment qu'elle mentait le plus délibérément? Par quel
malentendu lui ai-je fait dire le contraire de ce qu'elle
prétendait m'apprendre? C'est qu'elle avait changé:
asséchée, durcie, je la pris pour celle de l'absent qui
m'avait donné le jour. Charles avait deux visages: quand
il jouait au grand-père, je le tenais pour un bouffon de
mon espèce et ne le respectais pas. Mais s'il parlait à M.
Simonnot, à ses fils, s'il se faisait servir par ses femmes
à table, en désignant du doigt, sans un mot, l'huilier ou
la corbeille à pain, j'admirais son autorité. Le coup de
134 Les Mots
l'index, surtout, m'en imposait: il prenait soin de ne pas
le tendre, de le promener vaguement dans les airs, à
demi ployé, pour que la désignation demeurât imprécise
et que ses deux servantes eussent à deviner ses ordres;
parfois, exaspérée, ma grand-mère se trompait et lui
offrait le compotier quand il demandait à boire: je
blâmais ma grand-mère, je m'inclinais devant ces désirs
royaux qui voulaient être prévenus plus encore que
comblés. Si Charles se fût écrié de loin, en ouvrant les
bras: « Voici le nouvel Hugo, voici Shakespeare en
herbe! », je serais aujourd'hui dessinateur industriel ou
professeur de lettres. Il s'en garda bien: pour la première
fois j'eus affaire au patriarche; il semblait morose et
d'autant plus vénérable qu'il avait oublié de m'adorer.
C'était Moïse dictant la loi nouvelle. Ma loi. Il n'avait
mentionné ma vocation que pour en souligner les
désavantages: j'en conclus qu'il la tenait pour acquise.
M'eût-il prédit que je tremperais mon papier de mes
larmes ou que je me roulerais sur le tapis, ma
modération bourgeoise se fût effarouchée. Il me
convainquit de ma vocation en me faisant comprendre
que ces fastueux désordres ne m'étaient pas réservés:
pour traiter d'Aurillac ou de la pédagogie, point n'était
besoin de fièvre, hélas, ni de tumulte; les immortels
sanglots du xxe siècle, d'autres se chargeraient de les
pousser. Je me résignai à n'être jamais tempête ni
foudre, à briller dans la littérature par des qualités
domestiques, par ma gentillesse et mon application. Le
métier d'écrire m'apparut comme une activité de grande
personne, si lourdement sérieuse, si futile et, dans le
Écrire 135
fond, si dépourvue d'intérêt que je ne doutai pas un
instant qu'elle me fût réservée; je me dis à la fois: « ce
n'est que ça » et « je suis doué ». Comme tous les
songe-creux, je confondis le désenchantement avec la
vérité.
Karl m'avait retourné comme une peau de lapin:
j'avais cru n'écrire que pour fixer mes rêves quand je ne
rêvais, à l'en croire, que pour exercer ma plume: mes
angoisses, mes passions imaginaires n'étaient que les
ruses de mon talent, elles n'avaient d'autre office que de
me ramener chaque jour à mon pupitre et de me fournir
les thèmes de narration qui convenaient à mon âge en
attendant les grandes dictées de l'expérience et la
maturité. Je perdis mes illusions fabuleuses: « Ah! disait
mon grand-père, ce n'est pas tout que d'avoir des yeux,
il faut apprendre à s'en servir. Sais-tu ce que faisait
Flaubert quand Maupassant était petit? Il l'installait
devant un arbre et lui donnait deux heures pour le
décrire. » J'appris donc à voir. Chantre prédestiné des
édifices aurillaciens, je regardais avec mélancolie ces
autres monuments: le sous-main, le piano, la pendule
qui seraient eux aussi — pourquoi pas? — immortalisés
par mes pensums futurs. J'observai. C'était un jeu
funèbre et décevant: il fallait se planter devant le
fauteuil en velours frappé et l'inspecter. Qu'y avait-il à
dire? Eh bien, qu'il était recouvert d'une étoffe verte et
râpeuse, qu'il avait deux bras, quatre pieds, un dossier
surmonté de deux petites pommes de pin en bois. C'était
tout pour l'instant mais j'y reviendrais, je ferais mieux la
prochaine fois, je finirais par le connaître sur le bout du
136 Les Mots
doigt; plus tard, je le décrirais, les lecteurs diraient: «
Comme c'est bien observé, comme c'est vu, comme c'est
ça! Voilà des traits qu'on n'invente pas! » Peignant de
vrais objets avec de vrais mots tracés par une vraie
plume, ce serait bien le diable si je ne devenais pas vrai
moi aussi. Bref je savais, une fois pour toutes, ce qu'il
fallait répondre aux contrôleurs qui me demanderaient
mon billet.
On pense bien que j'appréciais mon bonheur!
L'ennui, c'est que je n'en jouissais pas. J'étais titularisé,
on avait eu la bonté de me donner un avenir et je le
proclamais enchanteur mais, sournoisement, je
l'abominais. L'avais-je demandée, moi, cette charge de
greffier? La fréquentation des grands hommes m'avait
convaincu qu'on ne saurait être écrivain sans devenir
illustre; mais, quand je comparais la gloire qui m'était
échue aux quelques opuscules que je laisserais derrière
moi, je me sentais mystifié: pouvais-je croire en vérité
que mes petits-neveux me reliraient encore et qu'ils
s'enthousiasmeraient pour une oeuvre si mince, pour des
sujets qui m'ennuyaient d'avance? Je me disais parfois
que je serais sauvé de l'oubli par mon « style », cette
énigmatique vertu que mon grand-père déniait à
Stendhal et reconnaissait à Renan: mais ces mots
dépourvus de sens ne parvenaient pas à me rassurer.
Surtout, il fallut renoncer à moi-même. Deux mois
plus tôt, j'étais un bretteur, un athlète: fini! Entre
Corneille et Pardaillan, on me sommait de choisir.
J'écartai Pardaillan que j'aimais d'amour; par humilité
j'optai pour Corneille. J'avais vu les héros courir et lutter
Écrire 137
au Luxembourg; terrassé par leur beauté, j'avais compris
que j'appartenais à l'espèce inférieure. Il fallut le
proclamer, remettre l'épée au fourreau, rejoindre le
bétail ordinaire, renouer avec les grands écrivains, ces
foutriquets qui ne m'intimidaient pas: ils avaient été des
enfants rachitiques, en cela au moins je leur
ressemblais; ils étaient devenus des adultes malingres,
des vieillards catarrheux, je leur ressemblerais en cela;
un noble avait fait rosser Voltaire et je serais cravaché,
peut-être, par un capitaine, ancien fier-à-bras de jardin
public.
Je me crus doué par résignation: dans le bureau de
Charles Schweitzer, au milieu de livres éreintés,
débrochés, dépareillés, le talent était la chose du monde
la plus dépréciée. Ainsi, sous l'Ancien Régime, bien des
cadets se seraient damnés pour commander un bataillon,
qui étaient voués de naissance à la cléricature. Une
image a résumé longtemps à mes yeux les fastes
sinistres de la notoriété: une longue table recouverte
d'une nappe blanche portait des carafons d'orangeade et
des bouteilles de mousseux, je prenais une coupe, des
hommes en habit qui m'entouraient — ils étaient bien
quinze — portaient un toast à ma santé, je devinais
derrière nous l'immensité poussiéreuse et déserte d'une
salle en location. On voit que je n'attendais plus rien de
la vie sinon qu'elle ressuscitât pour moi, sur le tard, la
fête annuelle de l'Institut des Langues Vivantes.
Ainsi s'est forgé mon destin, au numéro un de la rue
Le Goff, dans un appartement du cinquième étage, audessous
de Goethe et de Schiller, au-dessus de Molière,
138 Les Mots
de Racine, de La Fontaine, face à Henri Heine, à Victor
Hugo, au cours d'entretiens cent fois recommencés: Karl
et moi nous chassions les femmes, nous nous
embrassions étroitement, nous poursuivions de bouche à
oreille ces dialogues de sourds dont chaque mot me
marquait. Par petites touches bien placées, Charles me
persuadait que je n'avais pas de génie. Je n'en avais pas,
en effet, je le savais, je m'en foutais; absent, impossible,
l'héroïsme faisait l'unique objet de ma passion: c'est la
flambée des âmes pauvres, ma misère intérieure et le
sentiment de ma gratuité m'interdisaient d'y renoncer
tout à fait. Je n'osais plus m'enchanter de ma geste
future mais dans le fond j'étais terrorisé: on avait dû se
tromper d'enfant ou de vocation. Perdu, j'acceptai, pour
obéir à Karl, la carrière appliquée d'un écrivain mineur.
Bref, il me jeta dans la littérature par Se soin qu'il mit à
m'en détourner: au point qu'il m'arrive aujourd'hui
encore, de me demander, quand je suis de mauvaise
humeur, si je n'ai pas consommé tant de jours et tant de
nuits, couvert tant de feuillets de mon encre, jeté sur le
marché tant de livres qui n'étaient souhaités par
personne, dans l'unique et fol espoir de plaire à mon
grand-père. Ce serait farce: à plus de cinquante ans, je
me trouverais embarqué, pour accomplir les volontés
d'un très vieux mort, dans une entreprise qu'il ne
manquerait pas de désavouer.
En vérité, je ressemble à Swann guéri de son amour
et soupirant: « Dire que j'ai gâché ma vie pour une
femme qui n'était pas mon genre! » Parfois, je suis
mufle en secret: c'est une hygiène rudimentaire. Or le
Écrire 139
mufle a toujours raison mais jusqu'à un certain point. Il
est vrai que je ne suis pas doué pour écrire; on me l'a
fait savoir, on m'a traité de fort en thème: j'en suis un;
mes livres sentent la sueur et la peine, j'admets qu'ils
puent au nez de nos aristocrates; je les ai souvent faits
contre moi, ce qui veut dire contre tous1, dans une
contention d'esprit qui a fini par devenir une
hypertension de mes artères. On m'a cousu mes
commandements sous la peau: si je reste un jour sans
écrire, la cicatrice me brûle; si j'écris trop aisément, elle
me brûle aussi. Cette exigence fruste me frappe
aujourd'hui par sa raideur, par sa maladresse: elle
ressemble à ces crabes préhistoriques et solennels que la
mer porte sur les plages de Long Island; elle survit,
comme eux, à des temps révolus. Longtemps j'ai envié
les concierges de la rue Lacépède, quand le soir et l'été
les font sortir sur le trottoir, à califourchon sur leurs
chaises: leurs yeux innocents voyaient sans avoir
mission de regarder.
Seulement voilà: à part quelques vieillards qui
trempent leur plume dans l'eau de Cologne et de petits
dandies qui écrivent comme des bouchers, les forts en
version n'existent pas. Cela tient à la nature du Verbe:
on parle dans sa propre langue, on écrit en langue
étrangère. J'en conclus que nous sommes tous pareils
dans notre métier: tous bagnards, tous tatoués. Et puis le
1 Soyez complaisant à vous-même, les autres complaisants vous
aimeront; déchirez votre voisin, les autres voisins riront. Mais si vous
battez votre âme, toutes les âmes crieront.
140 Les Mots
lecteur a compris que je déteste mon enfance et tout ce
qui en survit: la voix de mon grand-père, cette voix
enregistrée qui m'éveille en sursaut et me jette à ma
table, je ne l'écouterais pas si ce n'était la mienne, si je
n'avais, entre huit et dix ans, repris à mon compte dans
l'arrogance, le mandat soi-disant impératif que j'avais
reçu dans l'humilité.
Écrire 141
Je sais fort bien que je ne suis
qu'une machine à faire des livres.
Chateaubriand.
J'ai failli déclarer forfait. Le don que Karl me
reconnaissait du bout des lèvres, jugeant maladroit de le
dénier tout à fait, je n'y voyais au fond qu'un hasard
incapable de légitimer cet autre hasard, moi-même. Ma
mère avait une belle voix, donc elle chantait. Elle n'en
voyageait pas moins sans billet. Moi, j'avais la bosse de
la littérature, donc j'écrirais, j'exploiterais ce filon toute
ma vie. D'accord. Mais l'Art perdait — pour moi du
moins — ses pouvoirs sacrés, je resterais vagabond —
un peu mieux nanti, c'est tout. Pour que je me sentisse
nécessaire, il eût fallu qu'on me réclamât. Ma famille
m'avait entretenu quelque temps dans cette illusion; on
m'avait répété que j'étais un don du Ciel, très attendu,
indispensable à mon grand-père, à ma mère: je n'y
croyais plus niais j'avais gardé le sentiment qu'on naît
superflu à moins d'être mis au monde spécialement pour
combler une attente. Mon orgueil et mon délaissement
étaient tels, à l'époque, que je souhaitais être mort ou
requis par toute la terre.
Je n'écrivais plus: les déclarations de Mme Picard
avaient donné aux soliloques de ma plume une telle
importance que je n'osais plus les poursuivre. Quand je
voulus reprendre mon roman, sauver au moins le jeune
couple que j'avais laissé sans provisions ni casque
142 Les Mots
colonial au beau milieu du Sahara, je connus les affres
de l'impuissance. A peine assis, ma tête s'emplissait de
brouillard, je mordillais mes ongles en grimaçant: j'avais
perdu l'innocence. Je me relevais, je rôdais dans
l'appartement avec une âme d'incendiaire; hélas, je n'y
mis jamais le feu: docile par condition, par goût, par
coutume, je ne suis venu, plus tard, à la rébellion que
pour avoir poussé la soumission à l'extrême. On
m'acheta un « cahier de devoirs », recouvert de toile
noire avec des tranches rouges: aucun signe extérieur ne
le distinguait de mon « cahier de romans »: à peine
l'eus-je regardé, mes devoirs scolaires et mes obligations
personnelles fusionnèrent, j'identifiai l'auteur à l'élève,
l'élève au futur professeur, c'était tout un d'écrire et
d'enseigner la grammaire; ma plume, socialisée, me
tomba de la main et je restai plusieurs mois sans la
ressaisir. Mon grand-père souriait dans sa barbe quand
je tramais ma maussaderie dans son bureau: il se disait
sans doute que sa politique portait ses premiers fruits.
Elle échoua parce que j'avais la tête épique. Mon
épée brisée, rejeté dans la roture, je fis souvent, la nuit,
ce rêve anxieux: j'étais au Luxembourg, près du bassin,
face au Sénat; il fallait protéger contre un danger
inconnu une petite fille blonde qui ressemblait à Vévé,
morte un an plus tôt. La petite, calme et confiante, levait
vers moi ses yeux graves; souvent, elle tenait un
cerceau. C'était moi qui avais peur: je craignais de
l'abandonner à des forces invisibles. Combien je l'aimais
pourtant, de quel amour désolé! Je l'aime toujours; je l'ai
cherchée, perdue, retrouvée, tenue dans mes bras,
Écrire 143
reperdue: c'est l'Épopée. A huit ans, au moment de me
résigner, j'eus un violent sursaut; pour sauver cette
petite morte, je me lançai dans une opération simple et
démente qui dévia le cours de ma vie: je refilai à
l'écrivain les pouvoirs sacrés du héros.
A l'origine il y eut une découverte ou plutôt une
réminiscence — car j'en avais eu deux ans plus tôt le
pressentiment: les grands auteurs s'apparentent aux
chevaliers errants en ceci que les uns et les autres
suscitent des marques passionnées de gratitude. Pour
Pardaillan, la preuve n'était plus à faire: les larmes
d'orphelines reconnaissantes avaient raviné le dos de sa
main. Mais, à croire le Grand Larousse et les notices
nécrologiques que je lisais dans les journaux, l'écrivain
n'était pas moins favorisé: pour peu qu'il vécût
longtemps, il finissait invariablement par recevoir une
lettre d'un inconnu qui le remerciait; à dater de cette
minute, les remerciements ne s'arrêtaient plus,
s'entassaient sur son bureau, encombraient son
appartement; des étrangers traversaient les mers pour le
saluer; ses compatriotes, après sa mort, se cotisaient
pour lui élever un monument; dans sa ville natale et
parfois dans la capitale de son pays, des rues portaient
son nom. En elles-mêmes, ces gratulations ne
m'intéressaient pas: elles me rappelaient trop la comédie
familiale. Une gravure, pourtant, me bouleversa: le
célèbre romancier Dickens va débarquer dans quelques
heures à New York, on aperçoit au loin le bateau qui le
transporte; la foule s'est massée sur le quai pour
l'accueillir, elle ouvre toutes ses bouches et brandit mille
144 Les Mots
casquettes, si dense que les enfants étouffent, solitaire,
pourtant, orpheline et veuve, dépeuplée par la seule
absence de l'homme qu'elle attend. Je murmurai: « Il y a
quelqu'un qui manque ici: c'est Dickens! » et les larmes
me vinrent aux yeux. Pourtant j'écartai ces effets, j'allai
droit à leur cause: pour être si follement acclamés, il
fallait, me dis-je, que les hommes de lettres
affrontassent les pires dangers et rendissent à l'humanité
les services les plus éminents. Une fois dans ma vie
j'avais assisté à un pareil déchaînement d'enthousiasme:
les chapeaux volaient, hommes et femmes criaient:
bravo, hurrah; c'était le 14 juillet, les Turcos défilaient.
Ce souvenir acheva de me convaincre: en dépit de leurs
tares physiques, de leur afféterie, de leur apparente
féminité, mes confrères étaient des manières de soldats,
ils risquaient leur vie en francs-tireurs dans de
mystérieux combats, on applaudissait, plus encore que
le talent, leur courage militaire. C'est donc vrai! me disje.
On a besoin d'eux! A Paris, à New York, à Moscou,
on les attend, dans l'angoisse ou dans l'extase, avant
qu'ils aient publié leur premier livre, avant qu'ils aient
commencé d'écrire, avant même qu'ils soient nés.
Mais alors... moi? Moi qui avais mission d'écrire? Eh
bien l'on m'attendait. Je transformai Corneille en
Pardaillan: il conserva ses jambes torses, sa poitrine
étroite et sa face de carême mais je lui ôtai son avarice
et son appétit du gain; je confondis délibérément l'art
d'écrire et la générosité. Après quoi ce fut un jeu de me
changer en Corneille et de me donner ce mandat:
protéger l'espèce. Ma nouvelle imposture me préparait
Écrire 145
un drôle d'avenir; sur l'instant j'y gagnai tout. Mal né,
j'ai dit mes efforts pour renaître: mille fois les
supplications de l'innocence en péril m'avaient suscité.
Mais c'était pour rire: faux chevalier, je faisais de
fausses prouesses dont l'inconsistance avait fini par me
dégoûter. Or voici qu'on me rendait mes rêves et qu'ils
se réalisaient. Car elle était réelle, ma vocation, je ne
pouvais en douter puisque le grand prêtre s'en portait
garant. Enfant imaginaire, je devenais un vrai paladin
dont les exploits seraient de vrais livres. J'étais requis!
On attendait mon oeuvre dont le premier tome, malgré
mon zèle, ne paraîtrait pas avant 1935. Aux environs de
1930 les gens commenceraient à s'impatienter, ils se
diraient entre eux: « Il prend son temps, celui-là! Voici
vingt-cinq ans qu'on le nourrit à ne rien faire! Allonsnous
crever sans l'avoir lu? » Je leur répondais, avec ma
voix de 1913: « Hé, laissez-moi le temps de travailler! »
Mais gentiment: je voyais bien qu'ils avaient — Dieu
seul savait pourquoi — besoin de mes secours et que ce
besoin m'avait engendré, moi, l'unique moyen de le
combler. Je m'appliquais à surprendre, au fond de moimême,
cette universelle attente, ma source vive et ma
raison d'être; je me croyais quelquefois sur le point d'y
réussir et puis, au bout d'un moment, je laissais tout
aller. N'importe: ces fausses illuminations me
suffisaient. Rassuré, je regardais au-dehors: peut-être en
certains lieux manquais-je déjà. Mais non: c'était trop
tôt. Bel objet d'un désir qui s'ignorait encore, j'acceptais
joyeusement de garder pour quelque temps l'incognito.
Quelquefois ma grand-mère m'emmenait à son cabinet
146 Les Mots
de lecture et je voyais avec amusement de longues
dames pensives, insatisfaites, glisser d'un mur à l'autre
en quête de l'auteur qui les rassasierait: il restait
introuvable puisque c'était moi, ce môme dans leurs
jupes, qu'elles ne regardaient même pas.
Je riais de malice, je pleurais d'attendrissement:
j'avais passé ma courte vie à m'inventer des goûts et des
partis pris qui se diluaient aussitôt. Or voici qu'on
m'avait sondé et que la sonde avait rencontré le roc;
j'étais écrivain comme Charles Schweitzer était grandpère:
de naissance et pour toujours. Il arrivait cependant
qu'une inquiétude perçât sous l'enthousiasme: le talent
que je croyais cautionné par Karl, je refusais d'y voir un
accident et je m'étais arrangé pour en faire un mandat,
mais, faute d'encouragements et d'une réquisition
véritable, je ne pouvais oublier que je me le donnais
moi-même. Surgi d'un monde antédiluvien, à l'instant
que j'échappais à la Nature pour devenir enfin moi, cet
Autre que je prétendais être aux yeux des autres, je
regardais en face mon Destin et je le reconnaissais: ce
n'était que ma liberté, dressée devant moi par mes soins
comme un pouvoir étranger. Bref, je n'arrivais pas à me
pigeonner tout à fait. Ni tout à fait à me désabuser.
J'oscillais. Mes hésitations ressuscitèrent un vieux
problème: comment joindre les certitudes de Michel
Strogoff à la générosité de Pardaillan? Chevalier, je
n'avais jamais pris les ordres du roi; fallait-il accepter
d'être auteur par commandement? Le malaise ne durait
jamais bien longtemps; j'étais la proie de deux
mystiques opposées mais je m'accommodais fort bien de
Écrire 147
leurs contradictions. Cela m'arrangeait, même, d'être à
la fois cadeau du Ciel et fils de mes oeuvres. Les jours
de bonne humeur, tout venait de moi, je m'étais tiré du
néant par mes propres forces pour apporter aux hommes
les lectures qu'ils souhaitaient: enfant soumis, j'obéirais
jusqu'à la mort mais à moi. Aux heures désolées, quand
je sentais l'écoeurante fadeur de ma disponibilité, je ne
pouvais me calmer qu'en forçant sur la prédestination: je
convoquais l'espèce et lui refilais la responsabilité de ma
vie; je n'étais que le produit d'une exigence collective.
La plupart du temps, je ménageais la paix de mon coeur
en prenant soin de ne jamais tout à fait exclure ni la
liberté qui exalte ni la nécessité qui justifie.
Pardaillan et Strogoff pouvaient faire bon ménage: le
danger était ailleurs et l'on me rendit témoin d'une
confrontation déplaisante qui m'obligea par la suite à
prendre des précautions. Le grand responsable est
Zévaco dont je ne me méfiais pas; voulut-il me gêner ou
me prévenir? Le fait est qu'un beau jour, à Madrid, dans
une posada, quand je n'avais d'yeux que pour Pardaillan
qui se reposait, le pauvre, en buvant un coup de vin bien
mérité, cet auteur attira mon attention sur un
consommateur qui n'était autre que Cervantès. Les deux
hommes font connaissance, affichent une estime
réciproque et vont tenter ensemble un vertueux coup de
main. Pis encore, Cervantès, tout heureux, confie à son
nouvel ami qu'il veut écrire un livre: jusque-là, le
personnage principal en restait flou mais, grâce à Dieu,
Pardaillan était apparu, qui lui servirait de modèle.
L'indignation me saisit, je faillis jeter le livre: quel
148 Les Mots
manque de tact! J'étais écrivain-chevalier, on me coupait
en deux, chaque moitié devenait tout un homme,
rencontrait l'autre et la contestait. Pardaillan n'était pas
sot mais n'aurait point écrit Don Quichotte; Cervantès se
battait bien mais il ne fallait pas compter qu'il mît à lui
seul vingt reîtres en fuite. Leur amitié, elle-même,
soulignait leurs limites. Le premier pensait: « Il est un
peu malingre, ce cuistre, mais il ne manque pas de
courage. » Et le second: « Parbleu! Pour un soudard, cet
homme ne raisonne pas trop mal. » Et puis je n'aimais
pas du tout que mon héros servît de modèle au chevalier
de la Triste Figure. Au temps du « cinéma » on m'avait
fait cadeau d'un Don Quichotte expurgé, je n'en avais
pas lu plus de cinquante pages: on ridiculisait
publiquement mes prouesses! Et voici que Zévaco luimême...
A qui se fier? En vérité, j'étais une ribaude, une
fille à soldats: mon coeur, mon lâche coeur préférait
l'aventurier à l'intellectuel; j'avais honte de n'être que
Cervantès. Pour m'empêcher de trahir, je fis régner la
terreur dans ma tête et dans mon vocabulaire, je
pourchassai le mot d'héroïsme et ses succédanés, je
refoulai les chevaliers errants, je me parlai sans cesse
des hommes de lettres, des dangers qu'ils couraient, de
leur plume acérée qui embrochait les méchants. Je
poursuivis la lecture de Pardaillan et Fausta, des
Misérables, de La Légende des siècles, je pleurai sur
Jean Valjean, sur Éviradnus mais, le livre fermé,
j'effaçais leurs noms de ma mémoire et je faisais l'appel
de mon vrai régiment. Silvio Pellico: emprisonné à vie.
André Chénier: guillotiné. Étienne Dolet: brûlé vif.
Écrire 149
Byron: mort pour la Grèce. Je m'employai avec une
passion froide à transfigurer ma vocation en y versant
mes anciens rêves, rien ne me fit reculer: je tordis les
idées, je faussai le sens des mots, je me retranchai du
monde par crainte des mauvaises rencontres et des
comparaisons. A la vacance de mon âme succéda la
mobilisation totale et permanente: je devins une
dictature militaire.
Le malaise persista sous une autre forme: j'affûtai
mon talent, rien de mieux. Mais à quoi servirait-il? Les
hommes avaient besoin de moi: pour quoi faire? J'eus le
malheur de m'interroger sur mon rôle et ma destination.
Je demandai: « enfin, de quoi s'agit-il? » et, sur l'instant,
je crus tout perdu. Il ne s'agissait de rien. N'est pas héros
qui veut; ni le courage ni le don ne suffisent, il faut qu'il
y ait des hydres et des dragons. Je n'en voyais nulle part.
Voltaire et Rousseau avaient ferraillé dur en leur temps:
c'est qu'il restait encore des tyrans. Hugo, de Guernesey,
avait foudroyé Badinguet que mon grand-père m'avait
appris à détester. Mais je ne trouvais pas de mérite à
proclamer ma haine puisque cet empereur était mort
depuis quarante ans. Sur l'histoire contemporaine,
Charles restait muet: ce dreyfusard ne me parla jamais
de Dreyfus. Quel dommage! avec quel entrain j'aurais
joué le rôle de Zola: houspillé à la sortie du Tribunal, je
me retourne sur le marchepied de ma calèche, je casse
les reins des plus excités — non, non: je trouve un mot
terrible qui les fait reculer. Et, bien entendu, je refuse,
moi, de fuir en Angleterre; méconnu, délaissé, quelles
150 Les Mots
délices de redevenir Grisélidis, de battre le pavé de Paris
sans me douter une minute que le Panthéon m'attend.
Ma grand-mère recevait chaque jour Le Matin et, si
je ne m'abuse, l'Excelsior: j'appris l'existence de la pègre
que j'abominai comme tous les honnêtes gens. Mais ces
tigres à face humaine ne faisaient pas mon affaire:
l'intrépide M. Lépine suffisait à les mater. Parfois les
ouvriers se fâchaient, aussitôt les capitaux s'envolaient
mais je n'en sus rien et j'ignore encore ce qu'en pensait
mon grand-père. Il remplissait ponctuellement ses
devoirs d'électeur, sortait rajeuni de l'isoloir, un peu fat
et, quand nos femmes le taquinaient: « Enfin, dis-nous
pour qui tu votes! », il répondait sèchement: « C'est une
affaire d'homme! » Pourtant, lorsqu'on élut le nouveau
président de la République, il nous fit entendre, dans un
moment d'abandon, qu'il déplorait la candidature de
Pams: « C'est un marchand de cigarettes! » s'écria-t-il
avec colère. Cet intellectuel petit-bourgeois voulait que
le premier fonctionnaire de France fût un de ses pairs,
un petit-bourgeois intellectuel, Poincaré. Ma mère
m'assure aujourd'hui qu'il votait radical et qu'elle le
savait fort bien. Cela ne m'étonne pas: il avait choisi le
parti des fonctionnaires; et puis les radicaux se
survivaient déjà: Charles avait la satisfaction de voter
pour un parti d'ordre en donnant sa voix au parti du
mouvement. Bref la politique française, à l'en croire,
n'allait pas mal du tout.
Cela me navrait: je m'étais armé pour défendre
l'humanité contre des dangers terribles et tout le monde
m'assurait qu'elle s'acheminait doucement vers la
Écrire 151
perfection. Grand-père m'avait élevé dans le respect de
la démocratie bourgeoise: pour elle, j'aurais dégainé ma
plume volontiers; mais sous la présidence de Fallières le
paysan votait: que demander de plus? Et que fait un
républicain s'il a le bonheur de vivre en république? Il se
tourne les pouces ou bien il enseigne le grec et décrit les
monuments d'Aurillac à ses moments perdus. J'étais
revenu à mon point de départ et je crus étouffer une fois
de plus dans ce monde sans conflits qui réduisait
l'écrivain au chômage.
Ce fut encore Charles qui me tira de peine. A son
insu, naturellement. Deux ans plus tôt, pour m'éveiller à
l'humanisme, il m'avait exposé des idées dont il ne
soufflait plus mot, de crainte d'encourager ma folie mais
qui s'étaient gravées dans son esprit. Elles reprirent, sans
bruit, leur virulence et, pour sauver l'essentiel,
transformèrent peu à peu l'écrivain-chevalier en
écrivain-martyr. J'ai dit comment ce pasteur manqué,
fidèle aux volontés de son père, avait gardé le Divin
pour le verser dans la Culture. De cet amalgame était né
le Saint-Esprit, attribut de la Substance infinie, patron
des lettres et des arts, des langues mortes ou vivantes et
de la Méthode Directe, blanche colombe qui comblait la
famille Schweitzer de ses apparitions, voletait, le
dimanche, au-dessus des orgues, des orchestres et se
perchait, les jours ouvrables, sur le crâne de mon grandpère.
Les anciens propos de Karl, rassemblés,
composèrent dans ma tête un discours: le monde était la
proie du Mal; un seul salut: mourir à soi-même, à la
Terre, contempler du fond d'un naufrage les impossibles
152 Les Mots
Idées. Comme on n'y parvenait pas sans un
entraînement difficile et dangereux, on avait confié la
besogne à un corps de spécialistes. La cléricature
prenait l'humanité en charge et la sauvait par la
réversibilité des mérites: les fauves du temporel, grands
et petits, avaient tout loisir de s'entre-tuer ou de mener
dans l'hébétude une existence sans vérité puisque les
écrivains et les artistes méditaient à leur place sur la
Beauté, sur le Bien. Pour arracher l'espèce entière à
l'animalité il ne fallait que deux conditions: que l'on
conservât dans des locaux surveillés les reliques —
toiles, livres, statues — des clercs morts; qu'il restât au
moins un clerc vivant pour continuer la besogne et
fabriquer les reliques futures.
Sales fadaises: je les gobai sans trop les comprendre,
j'y croyais encore à vingt ans. A cause d'elles j'ai tenu
longtemps l'oeuvre d'art pour un événement
métaphysique dont la naissance intéressait l'univers. Je
déterrai cette religion féroce et je la fis mienne pour
dorer ma terne vocation: j'absorbai des rancunes et des
aigreurs qui ne m'appartenaient point, pas davantage à
mon grand-père, les vieilles biles de Flaubert, des
Goncourt, de Gautier m'empoisonnèrent; leur haine
abstraite de l'homme, introduite en moi sous le masque
de l'amour, m'infecta de prétentions nouvelles. Je devins
cathare, je confondis la littérature avec la prière, j'en fis
un sacrifice humain. Mes frères, décidai-je, me
demandaient tout simplement de consacrer ma plume à
leur rachat: ils souffraient d'une insuffisance d'être qui,
sans l'intercession des Saints, les aurait voués en
Écrire 153
permanence à l'anéantissement; si j'ouvrais les yeux
chaque matin, si, courant à la fenêtre, je voyais passer
dans la rue des Messieurs et des Dames encore vivants,
c'est que, du crépuscule à l'aube, un travailleur en
chambre avait lutté pour écrire une page immortelle qui
nous valait ce sursis d'un jour. Il recommencerait à la
tombée de la nuit, ce soir, demain, jusqu'à mourir
d'usure; je prendrais la relève: moi aussi, je retiendrais
l'espèce au bord du gouffre par mon offrande mystique,
par mon oeuvre; en douce le militaire cédait la place au
prêtre: Parsifal tragique, je m'offrais en victime
expiatoire. Du jour où je découvris Chantecler, un noeud
se fit dans mon coeur: un noeud de vipères qu'il fallut
trente ans pour dénouer: déchiré, sanglant, rossé, ce coq
trouve le moyen de protéger toute une basse-cour, il
suffit de son chant pour mettre un épervier en déroute et
la foule abjecte l'encense après l'avoir moqué; l'épervier
disparu, le poète revient au combat, la Beauté l'inspire,
décuple ses forces, il fond sur son adversaire et le
terrasse. Je pleurai: Grisélidis, Corneille, Pardaillan, je
les retrouvais tous en un: Chantecler ce serait moi. Tout
me parut simple: écrire, c'est augmenter d'une perle le
sautoir des Muses, laisser à la postérité le souvenir d'une
vie exemplaire, défendre le peuple contre lui-même et
contre ses ennemis, attirer sur les hommes par une
Messe solennelle la bénédiction du Ciel. L'idée ne me
vint pas qu'on pût écrire pour être lu.
On écrit pour ses voisins ou pour Dieu. Je pris le
parti d'écrire pour Dieu en vue de sauver mes voisins. Je
voulais des obligés et non pas des lecteurs. Le mépris
154 Les Mots
corrompait ma générosité. Déjà, du temps que je
protégeais les orphelines, je commençais par me
débarrasser d'elles en les envoyant se cacher. Écrivain,
ma manière ne changea pas: avant de sauver l'humanité,
je commencerais par lui bander les yeux; alors
seulement je me tournerais contre les petits reîtres noirs
et véloces, contre les mots; quand ma nouvelle
orpheline oserait dénouer le bandeau, je serais loin;
sauvée par une prouesse solitaire, elle ne remarquerait
pas d'abord, flambant sur un rayon de la Nationale, le
petit volume tout neuf qui porterait mon nom.
Je plaide les circonstances atténuantes. Il y en a trois.
D'abord, à travers un fantasme limpide, c'était mon droit
de vivre que je mettais en question. En cette humanité
sans visa qui attend le bon plaisir de l'Artiste, on aura
reconnu l'enfant gavé de bonheur qui s'ennuyait sur son
perchoir, j'acceptais le mythe odieux du Saint qui sauve
la populace, parce que finalement la populace c'était
moi: je me déclarais sauveteur patenté des foules pour
faire mon propre salut en douce et, comme disent les
jésuites, par-dessus le marché.
Et puis j'avais neuf ans. Fils unique et sans camarade,
je n'imaginais pas que mon isolement pût finir. Il faut
avouer que j'étais un auteur très ignoré. J'avais
recommencé d'écrire. Mes nouveaux romans, faute de
mieux, ressemblaient aux anciens trait pour trait, mais
personne n'en prenait connaissance. Pas même moi, qui
détestais me relire: ma plume allait si vite que, souvent,
j'avais mal au poignet; je jetais sur le parquet les cahiers
remplis, je finissais par les oublier, ils disparaissaient;
Écrire 155
par cette raison je n'achevais rien: à quoi bon raconter la
fin d'une histoire quand le commencement s'en est
perdu. D'ailleurs, si Karl avait daigné jeter un coup d'oeil
sur ces pages, il n'aurait pas été lecteur à mes yeux mais
juge suprême et j'aurais redouté qu'il ne me condamnât.
L'écriture, mon travail noir, ne renvoyait à rien et, du
coup, se prenait elle-même pour fin: j'écrivais pour
écrire. Je ne le regrette pas: eussé-je été lu, je tentais de
plaire, je redevenais merveilleux. Clandestin, je fus vrai.
Enfin l'idéalisme du clerc se fondait sur le réalisme
de l'enfant. Je l'ai dit plus haut: pour avoir découvert le
monde à travers le langage, je pris longtemps le langage
pour le monde. Exister, c'était posséder une appellation
contrôlée, quelque part sur les Tables infinies du Verbe;
écrire c'était y graver des êtres neufs ou — ce fut ma
plus tenace illusion — prendre les choses, vivantes, au
piège des phrases: si je combinais les mots
ingénieusement, l'objet s'empêtrait dans les signes, je le
tenais. Je commençais, au Luxembourg, par me fasciner
sur un brillant simulacre de platane: je ne l'observais
pas, tout au contraire, je faisais confiance au vide,
j'attendais; au bout d'un moment, son vrai feuillage
surgissait sous l'aspect d'un simple adjectif ou,
quelquefois, de toute une proposition: j'avais enrichi
l'univers d'une frissonnante verdure. Jamais je n'ai
déposé mes trouvailles sur le papier: elles
s'accumulaient, pensai-je, dans ma mémoire. En fait je
les oubliais. Mais elles me donnaient un pressentiment
de mon rôle futur: j'imposerais des noms. Depuis
plusieurs siècles, à Aurillac, de vains ramas de
156 Les Mots
blancheurs réclamaient des contours fixes, un sens: J'en
ferais des monuments véritables. Terroriste, je ne visais
que leur être: je le constituerais par le langage;
rhétoricien, je n'aimais que les mots: je dresserais des
cathédrales de paroles sous l'oeil bleu du mot ciel. Je
bâtirais pour des millénaires. Quand je prenais un livre,
j'avais beau l'ouvrir et le fermer vingt fois, je voyais
bien qu'il ne s'altérait pas. Glissant sur cette substance
incorruptible: le texte, mon regard n'était qu'an
minuscule accident de surface, il ne dérangeait rien,
n'usait pas. Moi, par contre, passif, éphémère, j'étais un
moustique ébloui, traversé par les feux d'un phare; je
quittais le bureau, j'éteignais: invisible dans les ténèbres,
le livre étincelait toujours; pour lui seul. Je donnerais à
mes ouvrages la violence de ces jets de lumière
corrosifs, et, plus tard, dans les bibliothèques en ruine,
ils survivraient à l'homme
Je me complus à mon obscurité, je souhaitai la
prolonger, m'en faire un mérite. J'enviai les détenus
célèbres qui ont écrit dans des cachots sur du papier à
chandelle. Ils avaient gardé l'obligation de racheter leurs
contemporains et perdu celle de les fréquenter
Naturellement, le progrès des moeurs diminuait mes
chances de puiser mon talent dans la réclusion, mais je
n'en désespérais pas tout à fait: frappée par la modestie
de mes ambitions, la Providence aurait à coeur de les
réaliser. En attendant je me séquestrais par anticipation.
Circonvenue par mon grand-père, ma mère ne perdait
pas une occasion de peindre mes joies futures: pour me
séduire elle mettait dans ma vie tout ce qui manquait à
Écrire 157
la sienne: la tranquillité, le loisir, la concorde; jeune
professeur encore célibataire, une jolie vieille dame me
louerait une chambre confortable qui sentirait la lavande
et le linge frais, j'irais au lycée d'un saut, j'en reviendrais
de même; le soir je m'attarderais sur le pas de ma porte
pour bavarder avec ma logeuse qui raffolerait de moi;
tout le monde m'aimerait, d'ailleurs, parce que je serais
courtois et bien élevé. Je n'entendais qu'un mot: ta
chambre, j'oubliais le lycée, la veuve d'officier
supérieur, l'odeur de province, je ne voyais plus qu'un
rond de lumière sur ma table: au centre d'une pièce
noyée d'ombre, rideaux tirés, je me penchais sur un
cahier de toile noire. Ma mère continuait son récit,
sautait dix ans: un inspecteur général me protégeait, la
bonne société d'Aurillac voulait bien me recevoir, ma
jeune femme me portait l'affection la plus tendre, je lui
faisais de beaux enfants bien sains, deux fils et une fille,
elle héritait, j'achetais un terrain au bord de la ville, nous
faisions bâtir et, tous les dimanches, la famille entière
allait inspecter les travaux. Je n'écoutais rien: pendant
ces dix années, je n'avais pas quitté ma table: petit,
moustachu comme mon père, juché sur une pile de
dictionnaires, ma moustache blanchissait, mon poignet
courait toujours, les cahiers tombaient sur le parquet l'un
après l'autre. L'humanité dormait, c'était la nuit, ma
femme et mes enfants dormaient à moins qu'ils ne
fussent morts, ma logeuse dormait; dans toutes les
mémoires le sommeil m'avait aboli. Quelle solitude:
deux milliards d'hommes en long et moi, au-dessus
d'eux, seule vigie.
158 Les Mots
Le Saint-Esprit me regardait. Il venait justement de
prendre la décision de remonter au Ciel et d'abandonner
les hommes; je n'avais que le temps de m'offrir, je lui
montrais les plaies de mon âme, les larmes qui
trempaient mon papier, il lisait par-dessus mon épaule et
sa colère tombait. Était-il apaisé par la profondeur des
souffrances ou par la magnificence de l'oeuvre? Je me
disais: par l'oeuvre; à la dérobée je pensais: par les
souffrances. Bien entendu le Saint-Esprit n'appréciait
que les écrits vraiment artistiques mais j'avais lu
Musset, je savais que « les plus désespérés sont les
chants les plus beaux » et j'avais décidé de capter la
Beauté par un désespoir piégé. Le mot de génie m'avait
toujours paru suspect: j'allai jusqu'à le prendre en
dégoût totalement. Où serait l'angoisse, où l'épreuve, où
la tentation déjouée, où le mérite, enfin, si j'avais le
don? Je supportais mal d'avoir un corps et tous les jours
la même tête, je n'allais pas me laisser enfermer dans un
équipement. J'acceptais ma désignation à condition
qu'elle ne s'appuyât sur rien, qu'elle brillât, gratuite,
dans le vide absolu. J'avais des conciliabules avec le
Saint-Esprit: « Tu écriras », me disait-il. Et moi je me
tordais les mains: « Qu'ai-je donc, Seigneur, pour que
vous m'ayez choisi? — Rien de particulier. — Alors,
pourquoi moi? — Sans raison. — Ai-je au moins
quelques facilités de plume? — Aucune. Crois-tu que
les grandes oeuvres naissent des plumes faciles? —
Seigneur, puisque je suis si nul, comment pourrais-je
faire un livre? — En t'appliquant. — N'importe qui peut
donc écrire? — N'importe qui, mais c'est toi que j'ai
Écrire 159
choisi. » Ce truquage était bien commode: il me
permettait de proclamer mon insignifiance et
simultanément de vénérer en moi l'auteur de chefsd'oeuvre
futurs. J'étais élu, marqué mais sans talent: tout
viendrait de ma longue patience et de mes malheurs; je
me déniais toute singularité: les traits de caractère
engoncent; je n'étais fidèle à rien sauf à l'engagement
royal qui me conduisait à la gloire par les supplices. Ces
supplices, restait à les trouver; c'était l'unique problème
mais qui paraissait insoluble puisqu'on m'avait ôté
l'espoir de vivre misérable: obscur ou fameux,
j'émargerais au budget de l'Enseignement, je n'aurais
jamais faim. Je me promis d'atroces chagrins d'amour
mais sans enthousiasme: je détestais les amants transis;
Cyrano me scandalisait, ce faux Pardaillan qui bêtifiait
devant les femmes: le vrai traînait tous les coeurs après
soi sans même y prendre garde; il est juste de dire que la
mort de Violetta, son amante, lui avait percé le coeur à
jamais. Un veuvage, une plaie inguérissable: à cause, à
cause d'une femme mais non point par sa faute; cela me
permettait de repousser les avances de toutes les autres.
A creuser. Mais, de toute manière, en admettant que ma
jeune épouse aurillacienne disparût dans un accident, ce
malheur ne suffirait pas à m'élire: il était à la fois fortuit
et trop commun. Ma furie vint à bout de tout; moqués,
battus, certains auteurs avaient jusqu'au dernier soupir
croupi dans l'opprobre et la nuit, la gloire n'avait
couronné que leurs cadavres: voilà ce que je serais.
J'écrirais sur Aurillac et sur ses statues,
consciencieusement. Incapable de haine, je ne viserais
160 Les Mots
qu'à réconcilier, qu'à servir. Pourtant, à peine paru, mon
premier livre déchaînerait le scandale, je deviendrais un
ennemi public: insulté par les journaux auvergnats, les
commerçants refuseraient de me servir, des exaltés
jetteraient des pierres dans mes carreaux; pour échapper
au lynchage, il me faudrait fuir. D'abord foudroyé, je
passerais des mois dans l'imbécillité, répétant sans
cesse: « Ce n'est qu'un malentendu, voyons! Puisque
tout le monde est bon! » Et ce ne serait en effet qu'un
malentendu mais le Saint-Esprit ne permettrait pas qu'il
se dissipât. Je guérirais; un jour, je m'assiérais à ma
table et j'écrirais un nouveau livre: sur la mer ou sur la
montagne. Celui-là ne trouverait pas d'éditeur.
Poursuivi, déguisé, proscrit peut-être, j'en ferais
d'autres, beaucoup d'autres, je traduirais Horace en vers,
j'exposerais des idées modestes et toutes raisonnables
sur la pédagogie. Rien à faire: mes cahiers
s'empileraient dans une malle, inédits.
L'histoire avait deux conclusions; je choisissais l'une
ou l'autre suivant mon humeur. Dans mes jours
maussades, je me voyais mourir sur un lit de fer, haï de
tous, désespéré, à l'heure même où la Gloire embouchait
sa trompette. D'autres fois je m'accordais un peu de
bonheur. A cinquante ans, pour essayer une plume
neuve, j'écrivais mon nom sur un manuscrit qui, peu
après, s'égarait. Quelqu'un le trouvait, dans un grenier,
dans le ruisseau, dans un placard de la maison que je
venais de quitter, il le lisait, le portait bouleversé chez
Arthème Fayard le célèbre éditeur de Michel Zévaco.
C'était le triomphe: dix mille exemplaires enlevés en
Écrire 161
deux jours. Que de remords dans les coeurs. Cent
reporters se lançaient à ma recherche et ne me
trouvaient pas. Reclus, j'ignorais longtemps ce
revirement d'opinion. Un jour, enfin, j'entre dans un café
pour m'abriter de la pluie, j'avise une gazette qui traîne
et que vois-je? « Jean-Paul Sartre, l'écrivain masqué, le
chantre d'Aurillac, le poète de la mer. » A la trois, sur
six colonnes, en capitales. J'exulte. Non: je suis
voluptueusement mélancolique. En tout cas je rentre
chez moi, je ferme et ficelle, avec l'aide de ma logeuse,
la malle aux cahiers et je l'expédie chez Fayard sans
donner mon adresse. A ce moment de mon récit, je
m'interrompais pour me lancer dans des combinaisons
délicieuses: si j'envoyais Se colis de la ville même où je
résidais, les journalistes auraient tôt fait de découvrir ma
retraite. J'emportais donc la malle à Paris, je la faisais
déposer par un commissionnaire à la maison d'éditions;
avant de prendre le train, je retournais aux lieux de mon
enfance, rue Le Goff, rue Soufflot, au Luxembourg. Le
Balzar m'attirait; je me rappelais que mon grand-père —
mort depuis — m'y avait amené quelquefois, en 1913:
nous nous asseyions côte à côte sur la banquette, tout le
monde nous regardait d'un air de connivence, il
commandait un bock et, pour moi, un galopin de bière,
je me sentais aimé. Donc, quinquagénaire et
nostalgique, je poussais la porte de la brasserie et je me
faisais servir un galopin. A la table voisine des femmes
jeunes et belles parlaient avec vivacité, prononçaient
mon nom. « Ah! disait l'une d'elles, il se peut qu'il soit
vieux, qu'il soit laid mais qu'importe: je donnerais trente
162 Les Mots
ans de ma vie pour devenir son épouse! » Je lui
adressais un fier et triste sourire, elle me répondait par
un sourire étonné, je me levais, je disparaissais.
J'ai passé beaucoup de temps à fignoler cet épisode et
cent autres que j'épargne au lecteur. On y aura reconnu,
projetée dans un monde futur, mon enfance elle-même,
ma situation, les inventions de ma sixième année, les
bouderies de mes paladins méconnus. Je boudais
encore, à neuf ans, et j'y prenais un plaisir extrême: par
bouderie, je maintenais, martyr inexorable, un
malentendu dont le Saint-Esprit lui-même semblait
s'être lassé. Pourquoi ne pas dire mon nom à cette
ravissante admiratrice? Ah! me disais-je, elle vient trop
tard. — Mais puisqu'elle m'accepte de toute façon? —
Eh bien c'est que je suis trop pauvre. — Trop pauvre! Et
les droits d'auteur? Cette objection ne m'arrêtait pas:
j'avais écrit à Fayard de distribuer aux pauvres l'argent
qui me revenait. Il fallait pourtant conclure: eh bien! je
m'éteignais dans ma chambrette, abandonné de tous
mais serein: mission remplie.
Une chose me frappe dans ce récit mille fois répété:
du jour où je vois mon nom sur le journal, un ressort se
brise, je suis fini; je jouis tristement de mon renom mais
je n'écris plus. Les deux dénouements ne font qu'un: que
je meure pour naître à la gloire, que la gloire vienne
d'abord et me tue, l'appétit d'écrire enveloppe un refus
de vivre. Vers cette époque une anecdote m'avait
troublé, lue je ne sais où: c'est au siècle dernier; dans
une halte sibérienne un écrivain fait les cent pas en
attendant le train. Pas une masure à l'horizon, pas une
Écrire 163
âme en vie. L'écrivain a de la peine à porter sa grosse
tête morose. Il est myope, célibataire, grossier, toujours
furieux; il s'ennuie, il pense à sa prostate, à ses dettes.
Surgit une jeune comtesse, dans son coupé, sur la route
qui longe les rails: elle saute de la voiture, court au
voyageur qu'elle n'a jamais vu mais prétend reconnaître
d'après un daguerréotype qu'on lui a montré, elle
s'incline, lui prend la main droite et la baise. L'histoire
s'arrêtait là et je ne sais pas ce qu'elle veut nous faire
entendre. A neuf ans j'étais émerveillé que cet auteur
bougon se trouvât des lectrices dans la steppe et qu'une
si belle personne vînt lui rappeler la gloire qu'il avait
oubliée: c'était naître. Plus au fond, c'était mourir: je le
sentais, je le voulais ainsi; un roturier vivant ne pouvait
recevoir d'une aristocrate pareil témoignage
d'admiration. La comtesse semblait lui dire: « Si j'ai pu
venir à vous et vous toucher, c'est qu'il n'est même plus
besoin de maintenir la supériorité du rang; je ne me
soucie pas de ce que vous penserez de mon geste, je ne
vous tiens plus pour un homme mais pour le symbole de
votre oeuvre. » Tué par un baisemain, à mille verstes de
Saint-Pétersbourg, à cinquante-cinq ans de sa naissance,
un voyageur prenait feu, sa gloire le consumait, ne
laissait de lui, en lettres de flammes, que le catalogue de
ses oeuvres. Je voyais la comtesse remonter dans son
coupé, disparaître et la steppe retomber dans la solitude;
au crépuscule le train brûlait la halte pour rattraper son
retard, je sentais, au creux des reins, le frisson de la
peur, je me rappelais Du vent dans les arbres et je me
disais: « La comtesse, c'était la mort. » Elle viendrait, un
164 Les Mots
jour, sur une route déserte, elle baiserait mes doigts. La
mort était mon vertige parce que je n'aimais pas vivre:
c'est ce qui explique la terreur qu'elle m'inspirait. En
l'identifiant à la gloire, j'en fis ma destination. Je voulus
mourir; parfois l'horreur glaçait mon impatience: jamais
longtemps; ma joie sainte renaissait, j'attendais l'instant
de foudre où je flamberais jusqu'à l'os. Nos intentions
profondes sont des projets et des fuites inséparablement
liés: l'entreprise folle d'écrire pour me faire pardonner
mon existence, je vois bien qu'elle avait, en dépit des
vantardises et des mensonges, quelque réalité; la preuve
en est que j'écris encore, cinquante ans après. Mais, si je
remonte aux origines, j'y vois une fuite en avant, un
suicide à la Gribouille; oui, plus que l'épopée, plus que
le martyre, c'était la mort que je cherchais. Longtemps
j'avais redouté de finir comme j'avais commencé,
n'importe où, n'importe comment, et que ce vague trépas
ne fût que le reflet de ma vague naissance. Ma vocation
changea tout: les coups d'épée s'envolent, les écrits
restent, je découvris que le Donateur, dans les Belles-
Lettres, peut se transformer en son propre Don, c'est-àdire
en objet pur. Le hasard m'avait fait homme, la
générosité me ferait livre; je pourrais couler ma
babillarde, ma conscience, dans des caractères de
bronze, remplacer les bruits de ma vie par des
inscriptions ineffaçables, ma chair par un style, les
mol!es spirales du temps par l'éternité, apparaître au
Saint-Esprit comme un précipité du langage, devenir
une obsession pour l'espèce, être autre enfin, autre que
moi, autre que les autres, autre que tout. Je
Écrire 165
commencerais par me donner un corps inusable et puis
je me livrerais aux consommateurs. Je n'écrirais pas
pour le plaisir d'écrire mais pour tailler ce corps de
gloire dans les mots. A la considérer du haut de ma
tombe, ma naissance m'apparut comme un mal
nécessaire, comme une incarnation tout à fait provisoire
qui préparait ma transfiguration: pour renaître il fallait
écrire, pour écrire il fallait un cerveau, des yeux, des
bras; le travail terminé, ces organes se résorberaient
d'eux-mêmes: aux environs de 1955, une larve
éclaterait, vingt-cinq papillons in-folio s'en
échapperaient, battant de toutes leurs pages pour s'aller
poser sur un rayon de la Bibliothèque nationale. Ces
papillons ne seraient autres que moi. Moi: vingt-cinq
tomes, dix-huit mille pages de texte, trois cents gravures
dont le portrait de l'auteur. Mes os sont de cuir et de
carton, ma chair parcheminée sent la colle et le
champignon, à travers soixante kilos de papier je me
carre, tout à l'aise. Je renais, je deviens enfin tout un
homme, pensant, parlant, chantant, tonitruant, qui
s'affirme avec l'inertie péremptoire de la matière. On me
prend, on m'ouvre, on m'étale sur la table, on me lisse
du plat de la main et parfois on me fait craquer. Je me
laisse faire et puis tout à coup je fulgure, j'éblouis, je
m'impose à distance, mes pouvoirs traversent l'espace et
le temps, foudroient les méchants, protègent les bons.
Nul ne peut m'oublier, ni me passer sous silence: je suis
un grand fétiche maniable et terrible. Ma conscience est
en miettes: tant mieux. D'autres consciences m'ont pris
en charge. On me lit, je saute aux yeux; on me parle, je
166 Les Mots
suis dans toutes les bouches, langue universelle et
singulière; dans des millions de regards je me fais
curiosité prospective; pour celui qui sait m'aimer, je suis
son inquiétude la plus intime mais, s'il veut me toucher,
je m'efface et disparais: je n'existe plus nulle part, je
suis, enfin! je suis partout: parasite de l'humanité, mes
bienfaits la rongent et l'obligent sans cesse à ressusciter
mon absence.
Ce tour de passe-passe réussit: j'ensevelis la mort
dans le linceul de la gloire, je ne pensai plus qu'à celleci,
jamais à celle-là, sans m'aviser que les deux n'étaient
qu'une. A l'heure où j'écris ces lignes, je sais que j'ai fait
mon temps à quelques années près. Or je me représente
clairement, sans trop de gaîté, la vieillesse qui s'annonce
et ma future décrépitude, la décrépitude et la mort de
ceux que j'aime; ma mort, jamais. Il m'arrive de laisser
entendre à mes proches — dont certains ont quinze,
vingt, trente ans de moins que moi — combien je
regretterai de leur survivre: ils me moquent et je ris avec
eux mais rien n'y fait, rien n'y fera: à l'âge de neuf ans,
une opération m'a ôté les moyens d'éprouver un certain
pathétique qu'on dit propre à notre condition. Dix ans
plus tard, à l'École normale, ce pathétique réveillait en
sursaut, dans l'épouvante ou dans la rage, quelques-uns
de mes meilleurs amis: je ronflais comme un sonneur.
Après une grave maladie, l'un d'eux nous assurait qu'il
avait connu les affres de l'agonie, jusqu'au dernier
soupir inclusivement; Nizan était le plus obsédé:
parfois, en pleine veille, il se voyait cadavre; il se levait,
les yeux grouillants de vers, prenait en tâtonnant son
Écrire 167
Borsalino à coiffe ronde, disparaissait; on le retrouvait
le surlendemain, saoul, avec des inconnus. Quelquefois,
dans une turne, ces condamnés se racontaient leurs nuits
blanches, leurs expériences anticipées du néant: ils
s'entendaient au quart de mot. Je les écoutais, je les
aimais assez pour souhaiter passionnément leur
ressembler, mais j'avais beau faire, je ne saisissais et je
ne retenais que des lieux communs d'enterrement: on
vit, on meurt, on ne sait ni qui vit ni qui meurt; une
heure avant la mort, on est encore vivant. Je ne doutais
pas qu'il y eût dans leur propos un sens qui m'échappait;
je me taisais, jaloux, en exil. A la fin, ils se tournaient
vers moi, agacés d'avance: « Toi, ça te laisse froid? »
J'écartais les bras en signe d'impuissance et d'humilité.
Ils riaient de colère, éblouis par la foudroyante évidence
qu'ils n'arrivaient pas à me communiquer: « Tu ne t'es
jamais dit en t'endormant qu'il y avait des gens qui
mouraient pendant leur sommeil? Tu n'as jamais pensé,
en te brossant les dents: cette fois ça y est, c'est mon
dernier jour? Tu n'as jamais senti qu'il fallait aller vite,
vite, vite, et que le temps manquait? Tu te crois
immortel? » Je répondais, moitié par défi, moitié par
entraînement: « C'est ça: je me crois immortel. » Rien
n'était plus faux: je m'étais prémuni contre les décès
accidentels, voilà tout; le Saint-Esprit m'avait
commandé un ouvrage de longue haleine, il fallait bien
qu'il me laissât le temps de l'accomplir. Mort d'honneur,
c'était ma mort qui me protégeait contre les
déraillements, les congestions, la péritonite: nous avions
pris date, elle et moi; si je me présentais au rendez-vous
168 Les Mots
trop tôt, je ne l'y trouverais pas; mes amis pouvaient
bien me reprocher de ne jamais penser à elle: ils
ignoraient que je ne cessais pas une minute de la vivre.
Aujourd'hui, je leur donne raison: ils avaient tout
accepté de notre condition, même l'inquiétude; j'avais
choisi d'être rassuré; et c'était bien vrai, au fond, que je
me croyais immortel: je m'étais tué d'avance parce que
les défunts sont seuls à jouir de l'immortalité. Nizan et
Maheu savaient qu'ils feraient l'objet d'une agression
sauvage, qu'on les arracherait du monde tout vifs, pleins
de sang. Moi, je me mentais: pour ôter à la mort sa
barbarie, j'en avais fait mon but et de ma vie l'unique
moyen connu de mourir: j'allais doucement vers ma fin,
n'ayant d'espoirs et de désirs que ce qu'il en fallait pour
remplir mes livres, sûr que le dernier élan de mon coeur
s'inscrirait sur la dernière page du dernier tome de mes
oeuvres et que la mort ne prendrait qu'un mort. Nizan
regardait, à vingt ans, les femmes et les autos, tous les
biens de ce monde avec une précipitation désespérée: il
fallait tout voir, tout prendre tout de suite. Je regardais
aussi, mais avec plus de zèle que de convoitise: je
n'étais pas sur terre pour jouir mais pour faire un bilan.
C'était un peu trop commode: par timidité d'enfant trop
sage, par lâcheté, j'avais reculé devant les risques d'une
existence ouverte, libre et sans garantie providentielle,
je m'étais persuadé que tout était écrit d'avance, mieux
encore, révolu.
Évidemment cette opération frauduleuse m'épargnait
la tentation de m'aimer. Menacé d'abolition, chacun de
mes amis se barricadait dans le présent, découvrait
Écrire 169
l'irremplaçable qualité de sa vie mortelle et se jugeait
touchant, précieux, unique; chacun se plaisait à soimême;
moi, le mort, je ne me plaisais pas: je me
trouvais très ordinaire, plus ennuyeux que le grand
Corneille et ma singularité de sujet n'offrait d'autre
intérêt à mes yeux que de préparer le moment qui me
changerait en objet. En étais-je plus modeste? Non, mais
plus rusé: je chargeais mes descendants de m'aimer à ma
place; pour des hommes et des femmes qui n'étaient pas
encore nés, j'aurais un jour du charme, un je ne sais
quoi, je ferais leur bonheur. J'avais plus de malice
encore et plus de sournoiserie: cette vie que je trouvais
fastidieuse et dont je n'avais su faire que l'instrument de
ma mort, je revenais sur elle en secret pour la sauver; je
la regardais à travers des yeux futurs et elle
m'apparaissait comme une histoire touchante et
merveilleuse que j'avais vécue pour tous, que nul, grâce
à moi, n'avait plus à revivre et qu'il suffirait de raconter.
J'y mis une véritable frénésie: je choisis pour avenir un
passé de grand mort et j'essayai de vivre à l'envers.
Entre neuf et dix ans, je devins tout à fait posthume.
Ce n'est pas entièrement ma faute: mon grand-père
m'avait élevé dans l'illusion rétrospective. Lui non plus,
d'ailleurs, il n'est pas coupable et je suis loin de lui en
vouloir: ce mirage-là naît spontanément de la culture.
Quand les témoins ont disparu, le décès d'un grand
homme cesse à jamais d'être un coup de foudre, le
temps en fait un trait de caractère. Un vieux défunt est
mort par constitution, il l'est au baptême ni plus ni
moins qu'à l'extrême-onction, sa vie nous appartient,
170 Les Mots
nous y entrons par un bout, par l'autre, par le milieu,
nous en descendons, nous en remontons le cours à
volonté: c'est que l'ordre chronologique a sauté;
impossible de le restituer: ce personnage ne court plus
aucun risque et n'attend même plus que les
chatouillements de sa narine aboutissent à la
sternutation. Son existence offre les apparences d'un
déroulement mais, dès qu'on veut lui rendre un peu de
vie, elle retombe dans la simultanéité. Vous aurez beau
vous mettre à la place du disparu, feindre de partager
ses passions, ses ignorances, ses préjugés, ressusciter
des résistances abolies, un soupçon d'impatience ou
d'appréhension, vous ne pourrez vous défendre
d'apprécier sa conduite à la lumière de résultats qui
n'étaient pas prévisibles et de renseignements qu'il ne
possédait pas, ni de donner une solennité particulière à
des événements dont les effets plus tard l'ont marqué
mais qu'il a vécus négligemment. Voilà le mirage:
l'avenir plus réel que le présent. Cela n'étonnera pas:
dans une vie terminée, c'est la fin qu'on tient pour la
vérité du commencement. Le défunt reste à mi-chemin
entre l'être et la valeur, entre le fait brut et la
reconstruction; son histoire devient une manière
d'essence circulaire qui se résume en chacun de ses
moments. Dans les salons d'Arras, un jeune avocat froid
et minaudier porte sa tête sous son bras parce qu'il est
feu Robespierre, cette tête dégoutte de sang mais ne
tache pas le tapis; pas un des convives ne la remarque et
nous ne voyons qu'elle; il s'en faut de cinq ans qu'elle ait
roulé dans le panier et pourtant la voilà, coupée, qui dit
Écrire 171
des madrigaux malgré sa mâchoire qui pend. Reconnue,
cette erreur d'optique ne gêne pas: on a les moyens de la
corriger; mais les clercs de l'époque la masquaient, ils
en nourrissaient leur idéalisme. Quand une grande
pensée veut naître, insinuaient-ils, elle va réquisitionner
dans un ventre de femme le grand homme qui la portera;
elle lui choisit sa condition, son milieu, elle dose
exactement l'intelligence et l'incompréhension de ses
proches, règle son éducation, le soumet aux épreuves
nécessaires, lui compose par touches successives un
caractère instable dont elle gouverne les déséquilibres
jusqu'à ce que l'objet de tant de soins éclate en
accouchant d'elle. Cela n'était nulle part déclaré mais
tout suggérait que l'enchaînement des causes couvre un
ordre inverse et secret.
J'usai de ce mirage avec enthousiasme pour achever
de garantir mon destin. Je pris le temps, je le mis cul
par-dessus tête et tout s'éclaira. Cela commença par un
petit livre bleu de nuit avec des chamarrures d'or un peu
noircies, dont les feuilles épaisses sentaient le cadavre et
qui s'intitulait: L'Enfance des hommes illustres; une
étiquette attestait que mon oncle Georges l'avait reçu en
1885, à titre de second prix d'arithmétique. Je l'avais
découvert, au temps de mes voyages excentriques,
feuilleté puis rejeté par agacement: ces jeunes élus ne
ressemblaient en rien à des enfants prodiges; ils ne se
rapprochaient de moi que par la fadeur de leurs vertus et
je me demandais bien pourquoi l'on parlait d'eux.
Finalement le livre disparut: j'avais décidé de le punir en
le cachant. Un an plus tard, je bouleversai tous les
172 Les Mots
rayons pour le retrouver: j'avais changé, l'enfant prodige
était devenu grand homme en proie à l'enfance. Quelle
surprise: le livre avait changé lui aussi. C'étaient les
mêmes mots mais ils me parlaient de moi. Je pressentis
que cet ouvrage allait me perdre, je le détestai, j'en eus
peur. Chaque jour, avant de l'ouvrir, j'allais m'asseoir
contre la fenêtre: en cas de danger, je ferais entrer dans
mes yeux la vraie lumière du jour. Ils me font bien rire,
aujourd'hui, ceux qui déplorent l'influence de Fantômas
ou d'André Gide: croit-on que les enfants ne choisissent
pas leurs poisons eux-même? J'avalais le mien avec
l'anxieuse austérité des drogués. Il paraissait bien
inoffensif, pourtant. On encourageait les jeunes lecteurs:
la sagesse et la piété filiale mènent à tout, même à
devenir Rembrandt ou Mozart: on retraçait dans de
courtes nouvelles les occupations très ordinaires de
garçons non moins ordinaires mais sensibles et pieux
qui s'appelaient Jean-Sébastien, Jean-Jacques ou Jean-
Baptiste et qui faisaient le bonheur de leurs proches
comme je faisais celui des miens. Mais voici le venin:
sans jamais prononcer le nom de Rousseau, de Bach ni
de Molière, l'auteur mettait son art à placer partout des
allusions à leur future grandeur, à rappeler
négligemment, par un détail, leurs oeuvres ou leurs
actions les plus fameuses, à machiner si bien ses récits
qu'on ne pût comprendre l'incident le plus banal sans le
rapporter à des événements postérieurs; dans le tumulte
quotidien il faisait descendre un grand silence fabuleux,
qui transfigurait tout: l'avenir. Un certain Sanzio
mourait d'envie de voir le pape; il faisait si bien qu'on le
Écrire 173
menait sur la place publique un jour que le Saint-Père
passait par là; le gamin pâlissait, écarquillait les yeux,
on lui disait enfin: « Je pense que tu es content,
Raffaello? L'as-tu bien regardé, au moins, notre Saint-
Père? » Mais il répondait, hagard « Quel Saint-Père? Je
n'ai vu que des couleurs! » Un autre jour le petit Miguel,
qui voulait embrasser la carrière des armes, assis sous
un arbre, se délectait d'un roman de chevalerie quand,
tout à coup, un tonnerre de ferraille le faisait sursauter:
c'était un vieux fou du voisinage, un hobereau ruiné qui
caracolait sur une haridelle et pointait sa lance rouillée
contre un moulin. Au dîner, Miguel racontait l'incident
avec des mines si drôles et si gentilles qu'il donnait le
fou rire à tout le monde; mais, plus tard, seul dans sa
chambre, il jetait son roman sur le sol, le piétinait,
sanglotait longuement.
Ces enfants vivaient dans l'erreur: ils croyaient agir et
parler au hasard quand leurs moindres propos avaient
pour but réel d'annoncer leur Destin. L'auteur et moi
nous échangions des sourires attendris par-dessus leurs
têtes; je lisais la vie de ces faux médiocres comme Dieu
l'avait conçue: en commençant par la fin. D'abord, je
jubilais: c'étaient mes frères, leur gloire serait la mienne.
Et puis tout basculait: je me retrouvais de l'autre côté de
la page, dans le livre: l'enfance de Jean-Paul ressemblait
à celles de Jean-Jacques et de Jean-Sébastien et rien ne
lui arrivait qui ne fût largement prémonitoire.
Seulement, cette fois-ci, c'était à mes petits-neveux que
l'auteur faisait des clins d'oeil. Moi, j'étais vu, de la mort
à la naissance, par ces enfants futurs que je n'imaginais
174 Les Mots
pas et je n'arrêtais pas de leur envoyer des messages
indéchiffrables pour moi. Je frissonnais, transi par ma
mort, sens véritable de tous mes gestes, dépossédé de
moi-même, j'essayais de retraverser la page en sens
inverse et de me retrouver du côté des lecteurs, je levais
la tête, je demandais secours à la lumière: or cela aussi,
c'était un message; cette inquiétude soudaine, ce doute,
ce mouvement des yeux et du cou, comment les
interpréterait-on, en 2013, quand on aurait les deux clés
qui devaient m'ouvrir, l'oeuvre et le trépas? Je ne pus
sortir du livre: j'en avais depuis longtemps terminé la
lecture mais j'en restais un personnage. Je m'épiais: une
heure plus tôt j'avais babillé avec ma mère: qu'avais-je
annoncé? Je me rappelais quelques-uns de mes propos,
je les répétais à voix haute, cela ne m'avançait pas. Les
phrases glissaient, impénétrables; à mes propres oreilles
ma voix résonnait comme une étrangère, un ange filou
me piratait mes pensées jusque dans ma tête et cet ange
n'était autre qu'un blondinet du xxxe siècle, assis contre
une fenêtre, qui m'observait à travers un livre. Avec une
amoureuse horreur, je sentais son regard m'épingler à
mon millénaire. Pour lui je me truquai: je fabriquai des
mots à double sens que je lâchais en public. Anne-Marie
me trouvait à mon pupitre, gribouillant, elle disait «
Comme il fait sombre! Mon petit chéri se crève les
yeux. » C'était l'occasion de répondre en toute
innocence: « Même dans le noir je pourrais écrire. »
Elle riait, m'appelait petit sot, donnait de la lumière, le
tour était joué, nous ignorions l'un et l'autre que je
venais d'informer l'an trois mille de ma future infirmité.
Écrire 175
En effet, sur la fin de ma vie, plus aveugle encore que
Beethoven ne fut sourd, je confectionnerais à tâtons
mon dernier ouvrage: on retrouverait le manuscrit dans
mes papiers, les gens diraient, déçus: « Mais c'est
illisible! » Il serait même question de le jeter à la
poubelle. Pour finir la Bibliothèque municipale
d'Aurillac le réclamerait par piété pure, il y resterait cent
ans, oublié. Et puis, un jour, pour l'amour de moi, de
jeunes érudits tenteraient de le déchiffrer: ils n'auraient
pas trop de toute leur vie pour reconstituer ce qui,
naturellement, serait mon chef-d'oeuvre. Ma mère avait
quitté la pièce, j'étais seul, je répétais pour moi-même,
lentement, sans y penser, surtout: « Dans le noir!» Il y
avait un claquement sec: mon arrière-petit-neveu, làhaut,
fermait son livre: il rêvait à l'enfance de son
arrière-grand-oncle et des larmes roulaient sur ses joues:
« C'est pourtant vrai, soupirait-il, il a écrit dans les
ténèbres! »
Je paradais devant des enfants à naître qui me
ressemblaient trait pour trait, je me tirais des larmes en
évoquant celles que je leur ferais verser. Je voyais ma
mort par leurs yeux; elle avait eu lieu, c'était ma vérité:
je devins ma notice nécrologique.
Après avoir lu ce qui précède, un ami me considéra
d'un air inquiet: « Vous étiez, me dit-il, encore plus
atteint que je n'imaginais. » Atteint? Je ne sais trop.
Mon délire était manifestement travaillé. A mes yeux, la
question principale serait plutôt celle de la sincérité. A
neuf ans, je restais en deçà d'elle; ensuite j'allai bien audelà.
176 Les Mots
Au début, j'étais sain comme l'oeil: un petit truqueur
qui savait s'arrêter à temps. Mais je m'appliquais: jusque
dans le bluff, je restais un fort en thème; je tiens
aujourd'hui mes batelages pour des exercices spirituels
et mon insincérité pour la caricature d'une sincérité
totale qui me frôlait sans cesse et m'échappait. Je n'avais
pas choisi ma vocation: d'autres me l'avaient imposée.
En fait il n'y avait rien eu: des mots en l'air, jetés par
une vieille femme, et le machiavélisme de Charles. Mais
il suffisait que je fusse convaincu. Les grandes
personnes, établies dans mon âme, montraient du doigt
mon étoile; je ne la voyais pas mais je voyais le doigt, je
croyais en elles qui prétendaient croire en moi. Elles
m'avaient appris l'existence de grands morts — un d'eux
futur — Napoléon, Thémistocle, Philippe Auguste,
Jean-Paul Sartre. Je n'en doutais pas: c'eût été douter
d'elles. Le dernier, simplement, j'eusse aimé le
rencontrer face à face. Je béais, je me contorsionnais
pour provoquer l'intuition qui m'eût comblé, j'étais une
femme froide dont les convulsions sollicitent puis
tentent de remplacer l'orgasme. La dira-t-on simulatrice
ou juste un peu trop appliquée? De toute façon je
n'obtenais rien, j'étais toujours avant ou après
l'impossible vision qui m'aurait découvert à moi-même
et je me retrouvais, à la fin de mes exercices, douteux et
n'ayant rien gagné sauf quelques beaux énervements.
Fondé sur le principe d'autorité, sur l'indéniable bonté
des grandes personnes, rien ne pouvait confirmer ni
démentir mon mandat hors d'atteinte, cacheté, il restait
en moi mais m'appartenait si peu que je n'avais jamais
Écrire 177
pu, fût-ce un instant, le mettre en doute, que j'étais
incapable de le dissoudre et de l'assimiler.
Même profonde, jamais la foi n'est entière. Il faut la
soutenir sans cesse ou, du moins, s'empêcher de la
ruiner. J'étais voué, illustre, j'avais ma tombe au Père-
Lachaise et peut-être au Panthéon, mon avenue à Paris,
mes squares et mes places en province, à l'étranger:
pourtant, au coeur de l'optimisme, invisible, innommé, je
gardais le soupçon de mon inconsistance. A Sainte-
Anne, un malade criait de son lit: « Je suis prince! Qu'on
mette le Grand-Duc aux arrêts. » On s'approchait, on lui
disait à l'oreille: « Mouche-toi! » et il se mouchait; on
lui demandait: « Quel est ton métier? », il répondait
doucement: « Cordonnier » et repartait à crier. Nous
ressemblons tous à cet homme, j'imagine; en tout cas,
moi, au début de ma neuvième année, je lui ressemblais:
j'étais prince et cordonnier.
Deux ans plus tard on m'eût donné pour guéri: le
prince avait disparu, le cordonnier ne croyait à rien, je
n'écrivais même plus; jetés à la poubelle, égarés ou
brûlés, les cahiers de roman avaient fait place à ceux
d'analyse logique, de dictées, de calcul. Si quelqu'un se
fût introduit dans ma tête ouverte à tous les vents, il y
eût rencontré quelques bustes, une table de
multiplication aberrante et la règle de trois, trente-deux
départements avec chefs-lieux mais sans souspréfectures,
une rose appelée
rosarosarosamrosærosærosa, des monuments historiques
et littéraires, quelques maximes de civilité gravées sur
des stèles et parfois, écharpe de brume traînant sur ce
178 Les Mots
triste jardin, une rêverie sadique. D'orpheline, point. De
preux, pas trace. Les mots de héros, de martyr et de
saint n'étaient inscrits nulle part, répétés par nulle voix.
L'ex-Pardaillan recevait tous les trimestres des bulletins
de santé satisfaisants: enfant d'intelligence moyenne et
d'une grande moralité, peu doué pour les sciences
exactes, imaginatif sans excès, sensible; normalité
parfaite en dépit d'un certain maniérisme d'ailleurs en
régression. Or j'étais devenu tout à fait fou. Deux
événements, l'un public et l'autre privé, m'avaient
soufflé le peu de raison qui me restait.
Le premier fut une véritable surprise: au mois de
juillet 14, on comptait encore quelques méchants; mais
le 2 août, brusquement, la vertu prit le pouvoir et régna:
tous les Français devinrent bons. Les ennemis de mon
grand-père se jetaient dans ses bras, des éditeurs
s'engagèrent, le menu peuple prophétisait: nos amis
recueillaient les grandes paroles simples de leur
concierge, du facteur, du plombier, et nous les
rapportaient, tout le monde se récriait, sauf ma grandmère,
décidément suspecte. J'étais ravi: la France me
donnait la comédie, je jouai la comédie pour la France.
Pourtant la guerre m'ennuya vite: elle dérangeait si peu
ma vie que je l'eusse oubliée sans doute; mais je la pris
en dégoût lorsque je m'aperçus qu'elle ruinait mes
lectures. Mes publications préférées disparurent des
kiosques à journaux; Arnould Galopin, Jo Valle, Jean de
la Hire abandonnèrent leurs héros familiers, ces
adolescents, mes frères, qui faisaient le tour du monde
en biplan, en hydravion, et qui luttaient à deux ou trois
Écrire 179
contre cent; les romans colonialistes de l'avant-guerre
cédèrent la place aux romans guerriers, peuplés de
mousses, de jeunes Alsaciens et d'orphelins, mascottes
de régiment. Je détestais ces nouveaux venus. Les petits
aventuriers de la jungle, je les tenais pour des enfants
prodiges parce qu'ils massacraient des indigènes qui,
après tout, sont des adultes: enfant prodige moi-même,
en eux je me reconnaissais. Mais, ces enfants de troupe,
tout se passait en dehors d'eux. L'héroïsme individuel
vacilla: contre les sauvages il était soutenu par la
supériorité de l'armement; contre les canons des
Allemands que faire? Il fallait d'autres canons, des
artilleurs, une armée. Au milieu des courageux poilus
qui lui flattaient la tête et qui le protégeaient, l'enfant
prodige retombait en enfance; j'y retombais avec lui. De
temps en temps, l'auteur, par pitié, me chargeait de
porter un message, les Allemands me capturaient, j'avais
quelques fières ripostes et puis je m'évadais, je
regagnais nos lignes et je m'acquittais de ma mission.
On me félicitait, bien sûr, mais sans véritable
enthousiasme et je ne retrouvais pas dans les yeux
paternels du général le regard ébloui des veuves et des
orphelins. J'avais perdu l'initiative: on gagnait les
batailles, on gagnerait la guerre sans moi; les grandes
personnes reprenaient le monopole de l'héroïsme, il
m'arrivait de ramasser le fusil d'un mort et de tirer
quelques coups, mais jamais Arnould Galopin ni Jean
de la Hire ne m'ont permis de charger à la baïonnette.
Héros apprenti, j'attendais avec impatience d'avoir l'âge
de m'engager. Ou plutôt non: c'était l'enfant de troupe
180 Les Mots
qui attendait, c'était l'orphelin d'Alsace. Je me retirais
d'eux, je fermais la brochure. Écrire, ce serait un long
travail ingrat, je le savais, j'aurais toutes les patiences.
Mais la lecture, c'était une fête: je voulais toutes les
gloires tout de suite. Et quel avenir m'offrait-on?
Soldat? La belle affaire! Isolé, le poilu ne comptait pas
plus qu'un enfant. Il montait à l'assaut avec les autres et
c'était le régiment qui gagnait la bataille. Je ne me
souciais pas de participer à des victoires
communautaires. Quand Arnould Galopin voulait
distinguer un militaire il ne trouvait rien de mieux que
de l'envoyer au secours d'un capitaine blessé. Ce
dévouement obscur m'agaçait: l'esclave sauvait le
maître. Et puis, ce n'était qu'une prouesse d'occasion: en
temps de guerre, le courage est la chose la mieux
partagée; avec un peu de chance, tout autre soldat en eût
fait autant. J'enrageais: ce que je préférais dans
l'héroïsme d'avant-guerre, c'était sa solitude et sa
gratuité: je laissais derrière moi les pâles vertus
quotidiennes, j'inventais l'homme à moi tout seul, par
générosité; Le Tour du monde en hydravion, Les
Aventures d'un gamin de Paris, Les Trois Boy-Scouts,
tous ces textes sacrés me guidaient sur le chemin de la
mort et de la résurrection. Et voilà que tout d'un coup,
leurs auteurs m'avaient trahi: ils avaient mis l'héroïsme à
portée de tous; le courage et le don de soi devenaient
des vertus quotidiennes; pis encore, on les ravalait au
rang des plus élémentaires devoirs. Le changement du
décor était à l'image de cette métamorphose: les brumes
Écrire 181
collectives de l'Argonne avaient remplacé le gros soleil
unique et la lumière individualiste de l'Équateur.
Après une interruption de quelques mois, je résolus
de reprendre la plume pour écrire un roman selon mon
coeur et donner à ces Messieurs une bonne leçon. C'était
en octobre 14, nous n'avions pas quitté Arcachon. Ma
mère m'acheta des cahiers, tous pareils; sur leur
couverture mauve on avait figuré Jeanne d'Arc casquée,
signe des temps. Avec la protection de la Pucelle, je
commençai l'histoire du soldat Perrin: il enlevait le
Kaiser, le ramenait ligoté dans nos lignes, puis, devant
le régiment rassemblé, le provoquait en combat
singulier, le terrassait, l'obligeait, le couteau sur la
gorge, à signer une paix infamante, à nous rendre
l'Alsace-Lorraine. Au bout d'une semaine mon récit
m'assomma. Le duel, j'en avais emprunté l'idée à des
romans de cape et d'épée: Stoerte-Becker entrait, fils de
famille et proscrit, dans une taverne de brigands; insulté
par un hercule, le chef de la bande, il le tuait à coups de
poings, prenait sa place et ressortait, roi des truands,
juste à temps pour embarquer ses troupes sur un bateau
pirate. Des lois immuables et strictes régissaient la
cérémonie: il fallait que le champion du Mal passât pour
invincible, que celui du Bien se battît sous les huées et
que sa victoire inattendue glaçât d'effroi les railleurs.
Mais moi, dans mon inexpérience, j'avais enfreint toutes
les règles et fait le contraire de ce que je souhaitais:
pour costaud qu'il pût être, le Kaiser n'était pas un gros
bras, on savait d'avance que Perrin, athlète magnifique,
n'en ferait qu'une bouchée. Et puis, le public lui était
182 Les Mots
hostile, nos poilus lui criaient leur haine: par un
renversement qui me laissa pantois, Guillaume II,
criminel mais seul, couvert de quolibets et de crachats,
usurpa sous mes yeux le royal délaissement de mes
héros.
Il y avait bien pis. Jusqu'alors rien n'avait confirmé ni
démenti ce que Louise appelait mes « élucubrations »:
l'Afrique était vaste, lointaine, sous-peuplée, les
informations manquaient, personne n'était en mesure de
prouver que mes explorateurs ne s'y trouvaient pas,
qu'ils ne faisaient pas le coup de feu contre les Pygmées
à l'heure même où je racontais leur combat. Je n'allais
pas jusqu'à me prendre pour leur historiographe mais on
m'avait tant parlé de la vérité des oeuvres romanesques
que je pensais dire le vrai à travers mes fables, d'une
manière qui m'échappait encore mais qui sauterait aux
yeux de mes futurs lecteurs. Or, en ce mois d'octobre
malencontreux, j'assistai, impuissant, au télescopage de
la fiction et de la réalité: le Kaiser né de ma plume,
vaincu, ordonnait le cessez-le-feu; il fallait donc en
bonne logique que notre automne vît le retour de la
paix, mais justement les journaux et les adultes
répétaient matin et soir qu'on s'installait dans la guerre
et qu'elle allait durer. Je me sentis mystifié: j'étais un
imposteur, je racontais des sornettes que personne ne
voudrait croire: bref je découvris l'imagination. Pour la
première fois de ma vie je me relus. Le rouge au front.
C'était moi, moi qui m'étais complu à ces fantasmes
puérils? Il s'en fallut de peu que je ne renonçasse à la
littérature. Finalement j'emportai mon cahier sur la
Écrire 183
plage et je l'ensevelis dans le sable. Le malaise se
dissipa; je repris confiance: j'étais voué sans aucun
doute; simplement, les Belles-Lettres avaient leur secret,
qu'elles me révéleraient un jour. En attendant, mon âge
me commandait une réserve extrême. Je n'écrivis plus.
Nous revînmes à Paris. J'abandonnai pour toujours
Arnould Galopin et Jean de la Hire: je ne pouvais
pardonner à ces opportunistes d'avoir eu raison contre
moi. Je boudai la guerre, épopée de la médiocrité; aigri,
je désertai l'époque et me réfugiai dans le passé.
Quelques mois plus tôt, à la fin de 1913, j'avais
découvert Nick Carter, Buffalo Bill, Texas Jack, Sitting
Bull: dès le début des hostilités, ces publications
disparurent: mon grand-père prétendit que l'éditeur était
allemand. Heureusement, on trouvait chez les
revendeurs des quais la plupart des livraisons parues. Je
traînai ma mère sur les bords de la Seine, nous
entreprîmes de fouiller les boîtes une à une de la gare
d'Orsay à la gare d'Austerlitz: il nous arrivait de
rapporter quinze fascicules à la fois; j'en eus bientôt
cinq cents. Je les disposais en piles régulières, je ne me
lassais pas de les compter, de prononcer à voix haute
leurs titres mystérieux: Un crime en ballon, Le Pacte
avec le Diable, Les Esclaves du baron Moutoushimi, La
Résurrection de Dazaar. J'aimais qu'ils fussent jaunis,
tachés, racornis, avec une étrange odeur de feuilles
mortes: c'étaient des feuilles mortes, des ruines puisque
la guerre avait tout arrêté; je savais que l'ultime aventure
de l'homme à la longue chevelure me resterait pour
toujours inconnue, que j'ignorerais toujours la dernière
184 Les Mots
enquête du roi des détectives: ces héros solitaires étaient
comme moi victimes du conflit mondial et je les en
aimais davantage. Pour délirer de joie, il me suffisait de
contempler les gravures en couleurs qui ornaient les
couvertures. Buffalo Bill, à cheval, galopait dans la
prairie, tantôt poursuivant, tantôt fuyant les Indiens. Je
préférais les illustrations de Nick Carter. On peut les
trouver monotones: sur presque toutes le grand détective
assomme ou se fait matraquer. Mais ces rixes avaient
lieu dans les rues de Manhattan, terrains vagues, bordés
de palissades brunes ou de frêles constructions cubiques
couleur de sang séché: cela me fascinait, j'imaginais une
ville puritaine et sanglante dévorée par l'espace et
dissimulant à peine la savane qui la portait: le crime et
la vertu y étaient l'un et l'autre hors la loi; l'assassin et le
justicier, libres et souverains l'un et l'autre,
s'expliquaient le soir, à coups de couteau. En cette cité
comme en Afrique, sous le même soleil de feu,
l'héroïsme redevenait une improvisation perpétuelle: ma
passion pour New York vient de là.
J'oubliai conjointement la guerre et mon mandat.
Lorsqu'on me demandait: « Qu'est-ce que tu feras quand
tu seras grand? » je répondais aimablement,
modestement que j'écrirais, mais j'avais abandonné mes
rêves de gloire et les exercices spirituels. Grâce à cela,
peut-être, les années quatorze furent les plus heureuses
de mon enfance. Ma mère et moi nous avions le même
âge et nous ne nous quittions pas. Elle m'appelait son
chevalier servant, son petit homme; je lui disais tout.
Plus que tout: rentrée, l'écriture se fit babil et ressortit
Écrire 185
par ma bouche; je décrivais ce que je voyais, ce
qu'Anne-Marie voyait aussi bien que moi, les maisons,
les arbres, les gens, je me donnais des sentiments pour
le plaisir de lui en faire part, je devins un transformateur
d'énergie; le monde usait de moi pour se faire parole.
Cela commençait par un bavardage anonyme dans ma
tête: quelqu'un disait: « Je marche, je m'assieds, je bois
un verre d'eau, je mange une praline. » Je répétais à voix
haute ce commentaire perpétuel: « Je marche, maman,
je bois un verre d'eau, je m'assieds. » Je crus avoir deux
voix dont l'une — qui m'appartenait à peine et ne
dépendait pas de ma volonté — dictait à l'autre ses
propos; je décidai que j'étais double. Ces troubles légers
persistèrent jusqu'à l'été: ils m'épuisaient, je m'en
agaçais et je finis par prendre peur. « Ça parle dans ma
tête », dis-je à ma mère qui, par chance, ne s'inquiéta
pas.
Cela ne gâchait pas mon bonheur ni notre union.
Nous eûmes nos mythes, nos tics de langage, nos
plaisanteries rituelles. Pendant près d'une année je
terminai mes phrases, au moins une fois sur dix, par ces
mots prononcés avec une résignation ironique: « Mais
ça ne fait rien. » Je disais: « Voilà un grand chien blanc.
Il n'est pas blanc, il est gris mais ça ne fait rien. » Nous
prîmes l'habitude de nous raconter les menus incidents
de notre vie en style épique à mesure qu'ils se
produisaient; nous parlions de nous à la troisième
personne du pluriel. Nous attendions l'autobus, il passait
devant nous sans s'arrêter; l'un de nous s'écriait alors: «
Ils frappèrent du pied le sol en maudissant le ciel » et
186 Les Mots
nous nous mettions à rire. En public nous avions nos
connivences: un clin d'oeil suffisait. Dans un magasin,
dans un salon de thé, la vendeuse nous semblait
comique, ma mère me disait en sortant: « Je ne t'ai pas
regardé, j'avais peur de lui pouffer au nez », et je me
sentais fier de mon pouvoir: il n'y a pas tant d'enfants
qui sachent d'un seul regard faire pouffer leur mère.
Timides, nous avions peur ensemble: un jour, sur les
quais, j'avais découvert douze numéros de Buffalo Bill
que je ne possédais pas encore; elle se disposait à les
payer quand un homme s'approcha, gras et pâle, avec
des yeux charbonneux, des moustaches cirées, un
canotier et cet aspect comestible qu'affectaient
volontiers les beaux garçons de l'époque. Il regardait
fixement ma mère, mais c'est à moi qu'il s'adressa: « On
te gâte, petit, on te gâte! » répétait-il avec précipitation.
D'abord, je ne fis que m'offenser: on ne me tutoyait pas
si vite; mais je surpris son regard maniaque et nous ne
fîmes plus, Anne-Marie et moi, qu'une seule jeune fille
effarouchée qui bondit en arrière. Déconcerté, le
monsieur s'éloigna: j'ai oublié des milliers de visages,
mais cette face de saindoux, je me la rappelle encore;
j'ignorais tout de la chair et je n'imaginais pas ce que cet
homme nous voulait mais l'évidence du désir est telle
qu'il me semblait comprendre et que, d'une certaine
manière, tout m'était dévoilé. Ce désir, je l'avais ressenti
à travers Anne-Marie; à travers elle, j'appris à flairer le
mâle, à le craindre, à le détester. Cet incident resserra
nos liens: je trottinais d'un air dur, la main dans la main
de ma mère et j'étais sûr de la protéger. Est-ce le
Écrire 187
souvenir de ces années? Aujourd'hui encore, je ne puis
voir sans plaisir un enfant trop sérieux parler gravement,
tendrement à sa mère enfant; j'aime ces douces amitiés
sauvages qui naissent loin des hommes et contre eux. Je
regarde longuement ces couples puérils et puis je me
rappelle que je suis un homme et je détourne la tête.
Le deuxième événement se produisit en octobre
1915: j'avais dix ans et trois mois, on ne pouvait songer
à me garder plus longtemps sous séquestre. Charles
Schweitzer musela ses rancunes et me fit inscrire au
petit lycée Henri-IV en qualité d'externe.
A la première composition, je fus dernier. Jeune
féodal, je tenais l'enseignement pour un lien personnel:
Mlle Marie-Louise m'avait donné son savoir par amour,
je l'avais reçu par bonté, pour l'amour d'elle. Je fus
déconcerté par ces cours ex cathedra qui s'adressaient à
tous, par la froideur démocratique de la loi. Soumis à
des comparaisons perpétuelles, mes supériorités rêvées
s'évanouirent: il se trouvait toujours quelqu'un pour
répondre mieux ou plus vite que moi. J'étais trop aimé
pour me remettre en question: j'admirais de bon coeur
mes camarades et je ne les enviais pas: j'aurais mon
tour. A cinquante ans. Bref, je me perdais sans souffrir;
saisi d'un affolement sec, je remettais avec zèle des
copies exécrables. Déjà mon grand-père fronçait les
sourcils; ma mère se hâta de demander un rendez-vous à
M. Ollivier, mon professeur principal. Il nous reçut dans
son petit appartement de célibataire; ma mère avait pris
sa voix chantante; debout contre son fauteuil, je
l'écoutais en regardant le soleil à travers la poussière des
188 Les Mots
carreaux. Elle s'efforça de prouver que je valais mieux
que mes devoirs: j'avais appris à lire tout seul, j'écrivais
des romans; à bout d'arguments elle révéla que j'étais né
à dix mois: mieux cuit que les autres, plus doré, plus
croustillant pour être resté plus longtemps au four.
Sensible à ses charmes plus qu'à mes mérites, M.
Ollivier l'écoutait attentivement. C'était un grand
homme, décharné, chauve et tout en crâne, avec des
yeux caves, un teint de cire et, sous un long nez busqué,
quelques poils roux. Il refusa de me donner des leçons
particulières, mais promit de me « suivre ». Je n'en
demandais pas plus: je guettais son regard pendant les
cours; il ne parlait que pour moi, j'en étais sûr; je crus
qu'il m'aimait, je l'aimais, quelques bonnes paroles firent
le reste: je devins sans effort un assez bon élève. Mon
grand-père grommelait en lisant les bulletins
trimestriels, mais il ne songeait plus à me retirer du
lycée. En cinquième, j'eus d'autres professeurs, je perdis
mon traitement de faveur mais je m'étais habitué à la
démocratie.
Mes travaux scolaires ne me laissaient pas le temps
d'écrire; mes nouvelles fréquentations m'en ôtèrent
jusqu'au désir. Enfin j'avais des camarades! Moi, l'exclu
des jardins publics, on m'avait adopté du premier jour et
le plus naturellement du monde: je n'en revenais pas. A
vrai dire mes amis semblaient plus proches de moi que
des jeunes Pardaillan qui m'avaient brisé le coeur:
c'étaient des externes, des fils à maman, des élèves
appliqués. N'importe: j'exultais. J'eus deux vies. En
Écrire 189
famille, je continuai de singer l'homme. Mais les enfants
entre eux détestent l'enfantillage: ce sont des hommes
pour de vrai. Homme parmi les hommes, je sortais du
lycée tous les jours en compagnie des trois Malaquin,
Jean, René, André, de Paul et de Norbert Meyre, de
Brun, de Max Bercot, de Grégoire, nous courions en
criant sur la place du Panthéon, c'était un moment de
bonheur grave: je me lavais de la comédie familiale;
loin de vouloir briller, je riais en écho, je répétais les
mots d'ordre et les bons mots, je me taisais, j'obéissais,
j'imitais les gestes de mes voisins, je n'avais qu'une
passion: m'intégrer. Sec, dur et gai, je me sentais d'acier,
enfin délivré du péché d'exister: nous jouions à la balle,
entre l'hôtel des Grands Hommes et la statue de Jean-
Jacques Rousseau, j'étais indispensable: the right man in
the right place. Je n'enviais plus rien à M. Simonnot: à
qui Meyre, feintant Grégoire, aurait-il fait sa passe si je
n'avais été, moi, ici présent, maintenant? Comme ils
paraissaient fades et funèbres mes rêves de gloire auprès
de ces intuitions fulgurantes qui me découvraient ma
nécessité.
Par malheur elles s'éteignaient plus vite qu'elles ne
s'allumaient. Nos jeux nous « surexcitaient », comme
disaient nos mères, et transformaient parfois nos
groupes en une petite foule unanime qui m'engloutissait;
mais nous ne pûmes jamais oublier longtemps nos
parents dont l'invisible présence nous faisait vite
retomber dans la solitude en commun des colonies
animales. Sans but, sans fin, sans hiérarchie, notre
société oscillait entre la fusion totale et la juxtaposition.
190 Les Mots
Ensemble, nous vivions dans la vérité mais nous ne
pouvions pas nous défendre du sentiment qu'on nous
prêtait les uns aux autres et que nous appartenions
chacun à des collectivités étroites, puissantes et
primitives, qui forgeaient des mythes fascinants, se
nourrissaient d'erreur et nous imposaient leur arbitraire.
Choyés et bien-pensants, sensibles, raisonneurs,
effarouchés par le désordre, détestant la violence et
l'injustice, unis et séparés par la conviction tacite que le
monde avait été créé pour notre usage et que nos parents
respectifs étaient les meilleurs du monde, nous avions à
coeur de n'offenser personne et de demeurer courtois
jusque dans nos jeux. Moqueries et quolibets en étaient
sévèrement proscrits; celui qui s'emportait, le groupe
entier l'entourait, l'apaisait, l'obligeait à s'excuser, c'était
sa propre mère qui le tançait par la bouche de Jean
Malaquin ou de Norbert Meyre. Toutes ces dames se
connaissaient, d'ailleurs, et se traitaient cruellement:
elles se rapportaient nos propos, nos critiques, les
jugements de chacun sur tous; nous autres, les fils, nous
nous cachions les leurs. Ma mère revint outrée d'une
visite à Mme Malaquin qui lui avait dit tout net: « André
trouve que Poulou fait des embarras. » Cette réflexion
ne me troubla pas: ainsi parlent les mères entre elles; je
n'en voulus point à André et ne lui soufflai mot de
l'affaire. Bref, nous respections le monde entier, les
riches et les pauvres, les soldats et les civils, les jeunes
et les vieux, les hommes et les bêtes: nous n'avions de
mépris que pour les demi-pensionnaires et les internes:
il fallait qu'ils fussent bien coupables pour que leur
Écrire 191
famille les eût abandonnés; peut-être avaient-ils de
mauvais parents, mais cela n'arrangeait rien: les enfants
ont les pères qu'ils méritent. Le soir, après quatre
heures, quand les externes libres l'avaient quitté, le lycée
devenait un coupe-gorge.
Des amitiés si précautionneuses ne vont pas sans
quelque froideur. Aux vacances, nous nous séparions
sans regret. Pourtant, j'aimais Bercot. Fils de veuve,
c'était mon frère. Il était beau, frêle et doux; je ne me
lassais pas de regarder ses longs cheveux noirs peignés
à la Jeanne d'Arc. Mais surtout, nous avions, l'un et
l'autre, l'orgueil d'avoir tout lu et nous nous isolions
dans un coin du préau pour parler littérature, c'est-à-dire
pour recommencer cent fois, toujours avec plaisir,
l'énumération des ouvrages qui nous étaient passés par
les mains. Un jour, il me regarda d'un air maniaque et
me confia qu'il voulait écrire. Je l'ai retrouvé plus tard
en rhétorique, toujours beau mais tuberculeux: il est
mort à dix-huit ans.
Tous, même le sage Bercot, nous admirions Bénard,
un garçon frileux et rond qui ressemblait à un poussin.
Le bruit de ses mérites était parvenu jusqu'aux oreilles
de nos mères qui s'en agaçaient un peu mais ne se
lassaient pas de nous le donner en exemple sans
parvenir à nous dégoûter de lui. Qu'on juge de notre
partialité: il était demi-pensionnaire et nous l'en aimions
davantage; à nos yeux, c'était un externe d'honneur. Le
soir, sous la lampe familiale, nous pensions à ce
missionnaire qui restait dans la jungle pour convertir les
cannibales de l'internat et nous avions moins peur. Il est
192 Les Mots
juste de dire que les internes eux-mêmes le respectaient.
Je ne vois plus très clairement les raisons de ce
consentement unanime. Bénard était doux, affable,
sensible; avec cela premier partout. Et puis, sa maman
se privait pour lui. Nos mères ne fréquentaient pas cette
couturière mais elles nous parlaient d'elle souvent pour
nous faire mesurer la grandeur de l'amour maternel;
nous ne pensions qu'à Bénard: il était le flambeau, la
joie de cette malheureuse; nous mesurions la grandeur
de l'amour filial; tout le monde, pour finir, s'attendrissait
sur ces bons pauvres. Pourtant, cela n'eût pas suffi: la
vérité, c'est que Bénard ne vivait qu'à demi; je ne l'ai
jamais vu sans un gros foulard de laine; il nous souriait
gentiment mais parlait peu et je me rappelle qu'on lui
avait défendu de se mêler à nos jeux. Pour ma part, je le
vénérais d'autant plus que sa fragilité nous séparait de
lui: on l'avait mis sous verre; il nous faisait des saluts et
des signes derrière la vitre mais nous ne l'approchions
pas: nous le chérissions de loin parce qu'il avait, de son
vivant, l'effacement des symboles. L'enfance est
conformiste: nous lui étions reconnaissants de pousser
la perfection jusqu'à l'impersonnalité. S'il causait avec
nous, l'insignifiance de ses propos nous ravissait d'aise;
jamais nous ne le vîmes en colère ou trop gai; en classe,
il ne levait jamais le doigt, mais lorsqu'on l'interrogeait,
la Vérité parlait par sa bouche; sans hésitation et sans
zèle, tout juste comme doit parler la Vérité. Il frappait
d'étonnement notre gang d'enfants prodiges parce qu'il
était le meilleur sans être prodigieux. En ce temps-là,
nous étions tous plus ou moins orphelins de père: ces
Écrire 193
Messieurs étaient morts ou au front, ceux qui restaient,
diminués, dévirilisés, cherchaient à se faire oublier de
leurs fils; c'était le règne des mères: Bénard nous
reflétait les vertus négatives de ce matriarcat.
A la fin de l'hiver, il mourut. Les enfants et les
soldats ne se soucient guère des morts: pourtant nous
fûmes quarante à sangloter derrière son cercueil. Nos
mères veillaient: l'abîme fut recouvert de fleurs; elles
firent tant que nous tînmes cette disparition pour un
superprix d'excellence décerné en cours d'année. Et puis
Bénard vivait si peu qu'il ne mourut pas vraiment: il
resta parmi nous, présence diffuse et sacrée. Notre
moralité fit un bond: nous avions notre cher défunt,
nous parlions de lui à voix basse, avec un plaisir
mélancolique. Peut-être serions-nous, comme lui,
prématurément emportés: nous imaginions les larmes de
nos mères et nous nous sentions précieux. Ai-je rêvé,
pourtant? Je garde confusément le souvenir d'une atroce
évidence: cette couturière, cette veuve, elle avait tout
perdu. Ai-je vraiment étouffé d'horreur à cette pensée?
Ai-je entrevu le Mal, l'absence de Dieu, un monde
inhabitable? Je le crois: pourquoi, sinon, dans mon
enfance reniée, oubliée, perdue, l'image de Bénard
aurait-elle gardé sa netteté douloureuse?
Quelques semaines plus tard, la classe de cinquième
A I fut le théâtre d'un événement singulier: pendant le
cours de latin la porte s'ouvrit, Bénard entra, escorté du
concierge, salua M. Durry, notre professeur, et s'assit.
Nous reconnûmes tous ses lunettes de fer, son cachenez,
son nez un peu busqué, son air de poussin frileux:
194 Les Mots
je crus que Dieu nous le rendait. M. Durry sembla
partager notre stupeur: il s'interrompit, respira fortement
et demanda: « Nom, prénoms, qualité, profession des
parents. » Bénard répondit qu'il était demi-pensionnaire
et fils d'ingénieur, qu'il s'appelait Paul-Yves Nizan.
J'étais le plus frappé de tous; à la récréation je lui fis des
avances, il y répondit: nous étions liés. Un détail
pourtant me fit pressentir que je n'avais pas affaire à
Bénard mais à son simulacre satanique: Nizan louchait.
Il était trop tard pour en tenir compte: j'avais aimé dans
ce visage l'incarnation du Bien; je finis par l'aimer pour
lui-même. J'étais pris au piège, mon penchant pour la
vertu m'avait conduit à chérir le Diable. A vrai dire, le
pseudo-Bénard n'était pas bien méchant: il vivait, voilà
tout; il avait toutes les qualités de son sosie, mais
flétries. En lui, la réserve de Bénard tournait à la
dissimulation: terrassé par des émotions violentes et
passives, il ne criait pas mais nous l'avons vu blanchir
de colère, bégayer: ce que nous prenions pour de la
douceur n'était qu'une paralysie momentanée; ce n'était
pas la vérité qui s'exprimait par sa bouche mais une
sorte d'objectivité cynique et légère qui nous mettait mal
à l'aise parce que nous n'en avions pas l'habitude et,
quoiqu'il adorât ses parents, bien entendu, il était le seul
à parler d'eux ironiquement. En classe, il brillait moins
que Bénard; par contre, il avait beaucoup lu et souhaitait
écrire. Bref, c'était une personne complète et rien ne
m'étonnait plus que de voir une personne sous les traits
de Bénard. Obsédé par cette ressemblance, je ne savais
jamais s'il fallait le louer d'offrir l'apparence de la vertu
Écrire 195
ou le blâmer de n'en avoir que l'apparence et je passais
sans cesse de la confiance aveugle à la défiance
irraisonnée. Nous ne devînmes de vrais amis que
beaucoup plus tard, après une longue séparation.
Pendant deux ans ces événements et ces rencontres
suspendirent mes ruminations sans en éliminer la cause.
De fait, en profondeur, rien n'avait changé: ce mandat
en moi déposé par les adultes sous pli scellé, je n'y
pensais plus mais il subsistait. Il s'empara de ma
personne. A neuf ans, jusque dans mes pires excès je me
surveillais. A dix, je me perdis de vue. Je courais avec
Brun, je causais avec Bercot, avec Nizan: pendant ce
temps, abandonnée à elle-même, ma fausse mission prit
du corps et, finalement, bascula dans ma nuit; je ne la
revis plus, elle me fit, elle exerçait sa force d'attraction
sur tout, courbant les arbres et les murs, voûtant le ciel
au-dessus de ma tête. Je m'étais pris pour un prince, ma
folie fut de l'être. Névrose caractérielle, dit un analyste
de mes amis. Il a raison: entre l'été 14 et l'automne de
1916 mon mandat est devenu mon caractère; mon délire
a quitté ma tête pour se couler dans mes os.
Il ne m'arrivait rien de neuf: je retrouvais intact ce
que j'avais joué, prophétisé. Une seule différence: sans
connaissance, sans mots, en aveugle je réalisai tout.
Auparavant, je me représentais ma vie par des images:
c'était ma mort provoquant ma naissance, c'était ma
naissance me jetant vers ma mort; dès que je renonçais à
la voir, je devins moi-même cette réciprocité, je me
tendis à craquer entre ces deux extrêmes, naissant et
196 Les Mots
mourant à chaque battement de coeur. Mon éternité
future devint mon avenir concret: elle frappait chaque
instant de frivolité, elle fut, au centre de l'attention la
plus profonde, une distraction plus profonde encore, le
vide de toute plénitude, l'irréalité légère de la réalité;
elle tuait, de loin, le goût d'un caramel dans ma bouche,
les chagrins et les plaisirs dans mon coeur; mais elle
sauvait le moment le plus nul par cette seule raison qu'il
venait en dernier et qu'il me rapprochait d'elle; elle me
donna la patience de vivre: jamais plus je ne souhaitai
sauter vingt années, en feuilleter vingt autres, jamais
plus je n'imaginai les jours lointains de mon triomphe;
j'attendis. A chaque minute j'attendis la prochaine parce
qu'elle tirait à soi celle qui suivait. Je vécus sereinement
dans l'extrême urgence: toujours en avant de moi-même,
tout m'absorbait, rien ne me retenait. Quel soulagement!
Autrefois mes journées se ressemblaient si fort que je
me demandais parfois si je n'étais pas condamné à subir
l'éternel retour de la même. Elles n'avaient pas beaucoup
changé, elles gardaient la mauvaise habitude de s'affaler
en tremblotant; mais moi, j'avais changé en elles: ce
n'était plus le temps qui refluait sur mon enfance
immobile, c'était moi, flèche décochée par ordre, qui
trouais le temps et filais droit au but. En 1948, à
Utrecht, le professeur Van Lennep me montrait des tests
projectifs. Une certaine carte retint mon attention: on y
avait figuré un cheval au galop, un homme en marche,
un aigle en plein vol, un canot automobile bondissant; le
sujet devait désigner la vignette qui lui donnait le plus
fort sentiment de vitesse. Je dis: « C'est le canot. » Puis
Écrire 197
je regardai curieusement le dessin qui s'était si
brutalement imposé: le canot semblait décoller du lac,
dans un instant il planerait au-dessus de ce marasme
onduleux. La raison de mon choix m'apparut tout de
suite: à dix ans j'avais eu l'impression que mon étrave
fendait le présent et m'en arrachait; depuis lors j'ai
couru, je cours encore. La vitesse ne se marque pas tant,
à mes yeux, par la distance parcourue en un laps de
temps défini que par le pouvoir d'arrachement.
Il y a plus de vingt ans, un soir qu'il traversait la
place d'Italie, Giacometti fut renversé par une auto.
Blessé, la jambe tordue, dans l'évanouissement lucide
où il était tombé il ressentit d'abord une espèce de joie. «
Enfin quelque chose m'arrive. » Je connais son
radicalisme: il attendait le pire; cette vie qu'il aimait au
point de n'en souhaiter aucune autre, elle était
bousculée, brisée peut-être par la stupide violence du
hasard: « Donc, se disait-il, je n'étais pas fait pour
sculpter, pas même pour vivre, je n'étais fait pour rien. »
Ce qui l'exaltait c'était l'ordre menaçant des causes tout
à coup démasqué et de fixer sur les lumières de la ville,
sur les hommes, sur son propre corps plaqué dans la
boue le regard pétrifiant d'un cataclysme: pour un
sculpteur le règne minéral n'est jamais loin. J'admire
cette volonté de tout accueillir. Si l'on aime les surprises
il faut les aimer jusque-là, jusqu'à ces rares fulgurations
qui révèlent aux amateurs que la terre n'est pas faite
pour eux.
A dix ans, je prétendais n'aimer qu'elles. Chaque
maillon de ma vie devait être imprévu, sentir la peinture
198 Les Mots
fraîche. Je consentais d'avance aux contretemps, aux
mésaventures et, pour être juste, il faut dire que je leur
faisais bon visage. Un soir l'électricité s'éteignit: une
panne; on m'appela d'une autre pièce, j'avançai les bras
écartés et j'allai donner de la tête contre un battant de
porte si fort que je me cassai une dent. Cela m'amusa,
malgré la douleur, j'en ris. Comme Giacometti devait
plus tard rire de sa jambe mais pour des raisons
diamétralement opposées. Puisque j'avais décidé
d'avance que mon histoire aurait un dénouement
heureux, l'imprévu ne pouvait être qu'un leurre, la
nouveauté qu'une apparence, l'exigence des peuples, en
me faisant naître, avait tout réglé: je vis dans cette dent
cassée un signe, une monition obscure que je
comprendrais plus tard. Autrement dit, je conservais
l'ordre des fins en toute circonstance, à tout prix; je
regardais ma vie à travers mon décès et ne voyais qu'une
mémoire close dont rien ne pouvait sortir, où rien
n'entrait. Imagine-t-on ma sécurité? Les hasards
n'existaient pas: je n'avais affaire qu'à leurs contrefaçons
providentielles. Les journaux donnaient à croire que des
forces éparses traînaient par les rues, fauchaient les
petites gens: moi, le prédestiné, je n'en rencontrerais
pas. Peut-être perdrais-je un bras, une jambe, les deux
yeux. Mais tout était dans la manière: mes infortunes ne
seraient jamais que des épreuves, que des moyens de
faire un livre. J'appris à supporter les chagrins et les
maladies: j'y vis les prémices de ma mort triomphale, les
degrés qu'elle taillait pour m'élever jusqu'à elle. Cette
sollicitude un peu brutale ne me déplaisait pas et j'avais
Écrire 199
à coeur de m'en montrer digne. Je tenais le pire pour la
condition du meilleur; mes fautes elles-mêmes
servaient, ce qui revenait à dire que je n'en commettais
pas. A dix ans, j'étais sûr de moi: modeste, intolérable,
je voyais dans mes déconfitures les conditions de ma
victoire posthume. Aveugle ou cul-de-jatte, fourvoyé
par mes erreurs, je gagnerais la guerre à force de perdre
les batailles. Je ne faisais pas de différence entre les
épreuves réservées aux élus et les échecs dont je portais
la responsabilité, cela signifie que mes crimes me
paraissaient, au fond, des infortunes et que je
revendiquais mes malheurs comme des fautes, de fait, je
ne pouvais attraper de maladie, fût-ce la rougeole ou le
coryza, sans me déclarer coupable: j'avais manqué de
vigilance, j'avais oublié de mettre mon manteau, mon
foulard. J'ai toujours mieux aimé m'accuser que
l'univers; non par bonhomie: pour ne me tenir que de
moi. Cette arrogance n'excluait pas l'humilité: je me
croyais faillible d'autant plus volontiers que mes
défaillances étaient forcément le chemin le plus court
pour aller au Bien. Je m'arrangeais pour ressentir dans le
mouvement de ma vie une irrésistible attraction qui me
contraignait sans cesse, fût-ce en dépit de moi-même, à
faire de nouveaux progrès.
Tous les enfants savent qu'ils progressent. D'ailleurs
on ne leur permet pas de l'ignorer: « Des progrès à faire,
en progrès, progrès sérieux et réguliers... » Les grandes
personnes nous racontaient l'Histoire de France: après la
première République, cette incertaine, il y avait eu la
deuxième et puis la troisième qui était la bonne: jamais
200 Les Mots
deux sans trois. L'optimisme bourgeois se résumait alors
dans le programme des radicaux: abondance croissante
des biens, suppression du paupérisme par la
multiplication des lumières et de la petite propriété.
Nous autres, jeunes Messieurs, on l'avait mis à notre
portée et nous découvrions, satisfaits, que nos progrès
individuels reproduisaient ceux de la Nation. Ils étaient
rares, pourtant, ceux qui voulaient s'élever au-dessus de
leurs pères: pour la plupart, il ne s'agissait que
d'atteindre l'âge d'homme; ensuite ils cesseraient de
grandir et de se développer: c'était le monde, autour
d'eux, qui deviendrait spontanément meilleur et plus
confortable. Certains d'entre nous attendaient ce
moment dans l'impatience, d'autres dans la peur et
d'autres dans les regrets. Pour moi, avant d'être voué, je
grandissais dans l'indifférence: la robe prétexte, je m'en
foutais. Mon grand-père me trouvait minuscule et s'en
désolait: « Il aura la taille des Sartre », disait ma grandmère
pour l'agacer. Il feignait de ne pas entendre, se
plantait devant moi et me toisait: « Il pousse! » disait-il
enfin sans trop de conviction. Je ne partageais ni ses
inquiétudes ni ses espoirs: les mauvaises herbes
poussent, elles aussi; preuve qu'on peut devenir grand
sans cesser d'être mauvais. Mon problème alors, c'était
d'être bon in aeternum. Tout changea quand ma vie prit
de la vitesse: il ne suffisait plus de bien faire, il fallait
faire mieux à toute heure. Je n'eus plus qu'une loi:
grimper. Pour nourrir mes prétentions et pour en
masquer la démesure je recourus à l'expérience
commune: dans les progrès vacillants de mon enfance je
Écrire 201
voulus voir les premiers effets de mon destin. Ces
améliorations vraies mais petites et très ordinaires me
donnèrent l'illusion d'éprouver ma force ascensionnelle.
Enfant public, j'adoptai en public le mythe de ma classe
et de ma génération: on profite de l'acquis, on capitalise
l'expérience, le présent s'enrichit de tout le passé. Dans
la solitude j'étais loin de m'en satisfaire. Je ne pouvais
pas admettre qu'on reçût l'être du dehors, qu'il se
conservât par inertie ni que les mouvements de l'âme
fussent les effets des mouvements antérieurs. Né d'une
attente future je bondissais, lumineux, total et chaque
instant répétait la cérémonie de ma naissance: je voulais
voir dans les affections de mon coeur un crépitement
d'étincelles. Pourquoi donc le passé m'eût-il enrichi? Il
ne m'avait pas fait, c'était moi, au contraire, ressuscitant
de mes cendres, qui arrachais du néant ma mémoire par
une création toujours recommencée. Je renaissais
meilleur et j'utilisais mieux les inertes réserves de mon
âme par la simple raison que la mort, à chaque fois, plus
proche, m'éclairait plus vivement de son obscure
lumière. On me disait souvent: le passé nous pousse,
mais j'étais convaincu que l'avenir me tirait; j'aurais
détesté sentir en moi des forces douces à l'ouvrage,
l'épanouissement lent de mes dispositions. J'avais fourré
le progrès continu des bourgeois dans mon âme et j'en
faisais un moteur à explosion; j'abaissai le passé devant
le présent et celui-ci devant l'avenir, je transformai un
évolutionnisme tranquille en un catastrophisme
révolutionnaire et discontinu. On m'a fait remarquer, il y
a quelques années, que les personnages de mes pièces et
202 Les Mots
de mes romans prennent leurs décisions brusquement et
par crise, qu'il suffit d'un instant, par exemple, pour que
l'Oreste des Mouches accomplisse sa conversion.
Parbleu: c'est que je les fais à mon image; non point tels
que je suis, sans doute, mais tels que j'ai voulu être.
Je devins traître et je le suis resté. J'ai beau me mettre
entier dans ce que j'entreprends, me donner sans réserve
au travail, à la colère, à l'amitié, dans un instant je me
renierai, je le sais, je le veux et je me trahis déjà, en
pleine passion, par le pressentiment joyeux de ma
trahison future. En gros, je tiens mes engagements
comme un autre; constant dans mes affections et dans
ma conduite je suis infidèle à mes émotions: des
monuments, des tableaux, des paysages, il fut un temps
où le dernier vu était toujours le plus beau; je
mécontentais mes amis en évoquant dans le cynisme ou
simplement dans la légèreté — pour me convaincre que
j'en étais détaché — un souvenir commun qui pouvait
leur rester précieux. Faute de m'aimer assez, j'ai fui en
avant; résultat: je m'aime encore moins, cette inexorable
progression me disqualifie sans cesse à mes yeux: hier
j'ai mal agi puisque c'était hier et je pressens aujourd'hui
le jugement sévère que je porterai sur moi demain. Pas
de promiscuité, surtout: je tiens mon passé à distance
respectueuse. L'adolescence, l'âge mûr, l'année même
qui vient de s'écouler, ce sera toujours l'Ancien Régime:
le Nouveau s'annonce dans l'heure présente mais n'est
jamais institué: demain, on rasera gratis. Mes premières
années, surtout, je les ai biffées: quand j'ai commencé ce
livre, il m'a fallu beaucoup de temps pour les déchiffrer
Écrire 203
sous les ratures. Des amis s'étonnaient, quand j'avais
trente ans: « On dirait que vous n'avez pas eu de parents.
Ni d'enfance. » Et j'avais la sottise d'être flatté. J'aime et
je respecte, pourtant, l'humble et tenace fidélité que
certaines gens — des femmes surtout — gardent à leurs
goûts, à leurs désirs, à leurs anciennes entreprises, aux
fêtes disparues, j'admire leur volonté de rester les
mêmes au milieu du changement, de sauver leur
mémoire, d'emporter dans la mort une première poupée,
une dent de lait, un premier amour. J'ai connu des
hommes qui ont couché sur le tard avec une femme
vieillie par cette seule raison qu'ils l'avaient désirée dans
leur jeunesse; d'autres gardaient rancune aux morts ou
se seraient battus plutôt que de reconnaître une faute
vénielle commise vingt ans plus tôt. Moi, je ne tiens pas
les rancunes et j'avoue tout, complaisamment: pour
l'autocritique, je suis doué, à la condition qu'on ne
prétende pas me l'imposer. On a fait des misères en
1936, en 1945 au personnage qui portait mon nom: estce
que ça me regarde? Je porte à son débit les affronts
essuyés: cet imbécile ne savait même pas se faire
respecter. Un vieil ami me rencontre; exposé
d'amertume: il nourrit un grief depuis dix-sept ans; en
une circonstance définie, je l'ai traité sans égards. Je me
rappelle vaguement que je me défendais, à l'époque, en
contre-attaquant, que je lui reprochais sa susceptibilité,
sa manie de la persécution, bref que j'avais ma version
personnelle de cet incident: je n'en mets que plus
d'empressement à adopter la sienne; j'abonde en son
sens, je m'accable: je me suis comporté en vaniteux, en
204 Les Mots
égoïste, je n'ai pas de coeur; c'est un massacre joyeux: je
me délecte de ma lucidité; reconnaître mes fautes avec
tant de bonne grâce, c'est me prouver que je ne pourrais
plus les commettre. Le croirait-on? Ma loyauté, ma
généreuse confession ne font qu'irriter le plaignant. Il
m'a déjoué, il sait que je me sers de lui: c'est à moi qu'il
en veut, à moi vivant, présent, passé, le même qu'il a
toujours connu et je lui abandonne une dépouille inerte
pour le plaisir de me sentir un enfant qui vient de naître.
Je finis par m'emporter à mon tour contre ce furieux qui
déterre les cadavres. Inversement, si l'on vient à me
rappeler quelque circonstance où, me dit-on, je n'ai pas
fait mauvaise figure, je balaie de la main ce souvenir; on
me croit modeste et c'est tout le contraire: je pense que
je ferais mieux aujourd'hui et tellement mieux demain.
Les écrivains d'âge mûr n'aiment pas qu'on les félicite
avec trop de conviction de leur première oeuvre: mais
c'est à moi, j'en suis sûr, que ces compliments-là font le
moins de plaisir. Mon meilleur livre, c'est celui que je
suis en train d'écrire; tout de suite après vient le dernier
publié mais je me prépare, en douce, à bientôt m'en
dégoûter. Que les critiques le trouvent aujourd'hui
mauvais, ils me blesseront peut-être, mais dans six mois
je ne serai pas loin de partager leur avis. A une
condition pourtant: si pauvre et si nul qu'ils jugent cet
ouvrage, je veux qu'ils le mettent au-dessus de tout ce
que j'ai fait avant lui; je consens que le lot soit déprécié
en entier pourvu qu'on maintienne la hiérarchie
chronologique, la seule qui me conserve la chance de
Écrire 205
faire mieux demain, après-demain mieux encore et de
finir par un chef-d'oeuvre.
Naturellement je ne suis pas dupe: je vois bien que
nous nous répétons. Mais cette connaissance plus
récemment acquise ronge mes vieilles évidences sans
les dissiper entièrement. Ma vie a quelques témoins
sourcilleux qui ne me passent rien; ils me surprennent
souvent à retomber dans les mêmes ornières. Ils me le
disent, je les crois et puis, au dernier moment, je me
félicite: hier j'étais aveugle; mon progrès d'aujourd'hui
c'est d'avoir compris que je ne progresse plus.
Quelquefois, c'est moi-même qui suis mon témoin à
charge. Par exemple je m'avise que, deux ans plus tôt,
j'ai écrit une page qui pourrait me servir. Je la cherche et
ne la trouve pas; tant mieux: j'allais, cédant à la paresse,
glisser une vieillerie dans un ouvrage neuf: j'écris
tellement mieux aujourd'hui, je vais la refaire. Quand
j'ai terminé le travail, un hasard me fait remettre la main
sur la page égarée. Stupeur: à quelques virgules près,
j'exprimais la même idée dans les mêmes termes.
J'hésite et puis je jette au panier ce document périmé, je
garde la version nouvelle: elle a je ne sais quoi de
supérieur à l'ancienne. En un mot je m'arrange:
désabusé, je me truque pour ressentir encore, malgré le
vieillissement qui me délabre, la jeune ivresse de
l'alpiniste.
A dix ans je ne connaissais pas encore mes manies,
mes redites et le doute ne m'effleurait pas: trottinant,
babillant, fasciné par les spectacles de la rue, je ne
cessais de faire peau neuve et j'entendais mes vieilles
206 Les Mots
peaux retomber les unes sur les autres. Quand je
remontais la rue Soufflot, j'éprouvais à chaque
enjambée, dans l'éblouissante disparition des vitrines, le
mouvement de ma vie, sa loi et le beau mandat d'être
infidèle à tout. Je m'emmenais tout entier avec moi. Ma
grand-mère veut réassortir son service de table; je
l'accompagne dans un magasin de porcelaines et de
verreries; elle montre une soupière dont le couvercle est
surmonté d'une pomme rouge, des assiettes à fleurs. Ce
n'est pas tout à fait ce qu'elle veut: sur ses assiettes il y
a, naturellement, des fleurs mais aussi des insectes bruns
qui grimpent le long des tiges. La marchande s'anime à
son tour: elle sait très bien ce que veut la cliente, elle a
possédé l'article mais, depuis trois ans, on ne le fait
plus; ce modèle-ci est plus récent, plus avantageux et
puis, avec ou sans insectes, des fleurs, n'est-ce pas, sont
toujours des fleurs, personne n'ira chercher, c'est le cas
de le dire, la petite bête. Ma grand-mère n'est pas de cet
avis, elle insiste: ne pourrait-on pas jeter un coup d'oeil
dans la réserve? Ah, dans la réserve, oui, bien sûr, mais
il faudrait du temps et la marchande est seule: son
employé vient de la quitter. On m'a relégué dans un coin
en me recommandant de ne toucher à rien, on m'oublie,
terrorisé par les fragilités qui m'entourent, par des
étincellements poussiéreux, par le masque de Pascal
mort, par un pot de chambre qui figure la tête du
président Fallières. Or malgré les apparences, je suis un
faux personnage secondaire. Ainsi, certains auteurs
poussent des « utilités » sur le devant de la scène et
présentent leur héros fugitivement en profil perdu. Le
Écrire 207
lecteur ne s'y trompe pas: il a feuilleté le dernier
chapitre pour voir si le roman finissait bien, il sait que le
jeune homme pâle, contre la cheminée, a trois cent
cinquante pages dans le ventre. Trois cent cinquante
pages d'amour et d'aventures. J'en avais au moins cinq
cents. J'étais le héros d'une longue histoire qui finissait
bien. Cette histoire, j'avais cessé de me la raconter: à
quoi bon? Je me sentais romanesque, voilà tout. Le
temps tirait en arrière les vieilles dames perplexes, les
fleurs de faïence et toute la boutique, les jupes noires
pâlissaient, les voix devenaient cotonneuses, j'avais pitié
de ma grand-mère, on ne la reverrait certainement pas
dans la deuxième partie. Pour moi, j'étais le
commencement, le milieu et la fin ramassés en un tout
petit garçon déjà vieux, déjà mort, ici, dans l'ombre,
entre des piles d'assiettes plus hautes que lui et dehors,
très loin, au grand soleil funèbre de la gloire. J'étais le
corpuscule au début de sa trajectoire et le train d'ondes
qui reflue sur lui après s'être heurté au butoir d'arrivée.
Rassemblé, resserré, touchant d'une main ma tombe et
de l'autre mon berceau, je me sentais bref et splendide,
un coup de foudre effacé par les ténèbres.
Pourtant l'ennui ne me quittait pas; parfois discret,
parfois écoeurant, je cédais à la tentation la plus fatale
quand je ne pouvais plus le supporter: par impatience
Orphée perdit Eurydice; par impatience, je me perdis
souvent. Égaré par le désoeuvrement, il m'arrivait de me
retourner sur ma folie quand il aurait fallu l'ignorer, la
maintenir en sous-main et fixer mon attention sur les
objets extérieurs; en ces moments-là, je voulais me
208 Les Mots
réaliser sur-le-champ, embrasser d'un seul coup d'oeil la
totalité qui me hantait quand je n'y pensais pas.
Catastrophe! Le progrès, l'optimisme, les trahisons
joyeuses et la finalité secrète, tout s'effondrait de ce que
j'avais ajouté moi-même à la prédiction de Mme Picard.
La prédiction demeurait mais que pouvais-je en faire? A
vouloir sauver tous mes instants cet oracle sans contenu
s'interdisait d'en distinguer aucun; l'avenir, d'un seul
coup desséché, n'était plus qu'une carcasse, je retrouvais
ma difficulté d'être et je m'apercevais qu'elle ne m'avait
jamais quitté.
Souvenir sans date: je suis assis sur un banc, au
Luxembourg: Anne-Marie m'a prié de me reposer près
d'elle parce que j'étais en nage, pour avoir trop couru.
Tel est du moins l'ordre des causes. Je m'ennuie tant que
j'ai l'arrogance de le renverser: j'ai couru parce qu'il
fallait que je fusse en nage pour donner à ma mère
l'occasion de me rappeler. Tout aboutit à ce banc, tout
devait y aboutir. Quel en est le rôle? Je l'ignore et je ne
m'en soucie pas d'abord: de toutes les impressions qui
m'effleurent, pas une ne sera perdue; il y a un but: je le
connaîtrai, mes neveux le connaîtront. Je balance mes
courtes jambes qui ne touchent pas terre, je vois passer
un homme qui porte un paquet, une bossue: cela servira.
Je me répète dans l'extase: « Il est de toute importance
que je reste assis. » L'ennui redouble; je ne me retiens
plus de risquer un oeil en moi: je ne demande pas de
révélations sensationnelles mais je voudrais deviner le
sens de cette minute, sentir son urgence, jouir un peu de
cette obscure prescience vitale que je prête à Musset, à
Écrire 209
Hugo. Naturellement je n'aperçois que des brumes. La
postulation abstraite de ma nécessité et l'intuition brute
de mon existence subsistent côte à côte sans se
combattre ni se confondre. Je ne songe plus qu'à me
fuir, qu'à retrouver la sourde vitesse qui m'emportait; en
vain; le charme est rompu. J'ai des fourmis dans les
jarrets, je me tortille. Fort à propos le Ciel me charge
d'une mission nouvelle: il est de toute importance que je
me remette à courir. Je saute sur mes pieds, je file
ventre à terre; au bout de l'allée je me retourne: rien n'a
bougé, rien ne s'est produit. Je me cache ma déception
par des paroles: dans une chambre meublée d'Aurillac,
je l'affirme, aux environs de 1945, cette course aura
d'inappréciables conséquences. Je me déclare comblé, je
m'exalte; pour forcer la main du Saint-Esprit, je lui fais
le coup de la confiance: je jure dans la frénésie de
mériter la chance qu'il m'a donnée. Tout est à fleur de
peau, tout est joué sur les nerfs et je le sais. Déjà ma
mère fond sur moi, voici le jersey de laine, le cache-nez,
le paletot: je me laisse envelopper, je suis un paquet. Il
faut encore subir la rue Soufflot, les moustaches du
concierge, M. Trigon, les toussotements de l'ascenseur
hydraulique. Enfin le petit prétendant calamiteux se
retrouve dans la bibliothèque, traîne d'une chaise à
l'autre, feuillette des livres et les rejette; je m'approche
de la fenêtre, j'avise une mouche sous le rideau, je la
coince dans un piège de mousseline et dirige vers elle
un index meurtrier. Ce moment-ci est hors programme,
extrait du temps commun, mis à part, incomparable,
immobile, rien n'en sortira ce soir ni plus tard: Aurillac
210 Les Mots
ignorera toujours cette éternité trouble. L'Humanité
sommeille; quant à l'illustre écrivain — un saint, celuilà,
qui ne ferait pas de mal à une mouche —, il est
justement de sortie. Seul et sans avenir dans une minute
croupie, un enfant demande des sensations fortes à
l'assassinat; puisqu'on me refuse un destin d'homme, je
serai le destin d'une mouche. Je ne me presse pas, je lui
laisse le loisir de deviner le géant qui se penche sur elle;
j'avance le doigt, elle éclate, je suis joué! Il ne fallait pas
la tuer, bon Dieu! De toute la création, c'était le seul être
qui me craignait; je ne compte plus pour personne.
Insecticide, je prends la place de la victime et deviens
insecte à mon tour. Je suis mouche, je l'ai toujours été.
Cette fois j'ai touché le fond. Il ne me reste plus qu'à
prendre sur la table Les Aventures du capitaine
Corcoran, qu'à me laisser tomber sur le tapis, ouvrant
au hasard le livre cent fois relu, je suis si las, si triste
que je ne sens plus mes nerfs et que, dès la première
ligne, je m'oublie. Corcoran fait des battues dans la
bibliothèque déserte, sa carabine sous le bras, sa tigresse
sur les talons; les fourrés de la jungle se disposent
hâtivement autour d'eux; au loin j'ai planté des arbres,
les singes sautent de branche en branche. Tout à coup
Louison, la tigresse, se met à gronder. Corcoran
s'immobilise: voilà l'ennemi. C'est ce moment palpitant
que ma gloire choisit pour réintégrer son domicile,
l'Humanité pour se réveiller en sursaut et m'appeler à
son secours, le Saint-Esprit pour me chuchoter ces mots
bouleversants: « Tu ne me chercherais pas si tu ne
m'avais trouvé. » Ces flatteries seront perdues: il n'y a
Écrire 211
personne ici pour les entendre sauf le valeureux
Corcoran. Comme s'il n'eût attendu que cette
déclaration, l'Illustre Écrivain fait sa rentrée; un arrièreneveu
penche sa tête blonde sur l'histoire de ma vie, les
pleurs lui mouillent les yeux, l'avenir se lève, un amour
infini m'enveloppe, des lumières tournent dans mon
coeur; je ne bouge pas, je ne donne pas un regard à la
fête. Je poursuis bien sagement ma lecture, les lumières
finissent par s'éteindre, je ne sens plus rien sauf un
rythme, une impulsion irrésistible, je démarre, j'ai
démarré, j'avance, le moteur ronfle. J'éprouve la vitesse
de mon âme.
Voilà mon commencement: je fuyais, des forces
extérieures ont modelé ma fuite et m'ont fait. A travers
une conception périmée de la culture, la religion
transparaissait, qui servit de maquette: enfantine, rien
n'est plus proche d'un enfant. On m'enseignait l'Histoire
sainte, l'Évangile, le catéchisme sans me donner les
moyens de croire: le résultat fut un désordre qui devint
mon ordre particulier. Il y eut des plissements, un
déplacement considérable; prélevé sur le catholicisme,
le sacré se déposa dans les Belles-Lettres et l'homme de
plume apparut, ersatz du chrétien que je ne pouvais être:
sa seule affaire était le salut, son séjour ici-bas n'avait
d'autre but que de lui faire mériter la béatitude posthume
par des épreuves dignement supportées. Le trépas se
réduisit à un rite de passage et l'immortalité terrestre
212 Les Mots
s'offrit comme substitut de la vie éternelle. Pour
m'assurer que l'espèce humaine me perpétuerait on
convint dans ma tête qu'elle ne finirait pas. M'éteindre
en elle, c'était naître et devenir infini mais si l'on
émettait devant moi l'hypothèse qu'un cataclysme pût un
jour détruire la planète, fût-ce dans cinquante mille ans,
je m'épouvantais; aujourd'hui encore, désenchanté, je ne
peux penser sans crainte au refroidissement du soleil:
que mes congénères m'oublient au lendemain de mon
enterrement, peu m'importe; tant qu'ils vivront je les
hanterai, insaisissable, innommé, présent en chacun
comme sont en moi les milliards de trépassés que
j'ignore et que je préserve de l'anéantissement; mais que
l'humanité vienne à disparaître, elle tuera ses morts pour
de bon.
Le mythe était fort simple et je le digérai sans peine.
Protestant et catholique, ma double appartenance
confessionnelle me retenait de croire aux Saints, à la
Vierge et finalement à Dieu tant qu'on les appelait par
leur nom. Mais une énorme puissance collective m'avait
pénétré; établie dans mon coeur, elle guettait, c'était la
Foi des autres; il suffit de débaptiser et de modifier en
surface son objet ordinaire: elle le reconnut sous les
déguisements qui me trompaient, se jeta sur lui, l'enserra
dans ses griffes. Je pensais me donner à la Littérature
quand, en vérité, j'entrais dans les ordres. En moi la
certitude du croyant le plus humble devint l'orgueilleuse
évidence de ma prédestination. Prédestiné, pourquoi
pas? Tout chrétien n'est-il pas un élu? Je poussais, herbe
folle, sur le terreau de la catholicité, mes racines en
Écrire 213
pompaient les sucs et j'en faisais ma sève. De là vint cet
aveuglement lucide dont j'ai souffert trente années. Un
matin, en 1917, à La Rochelle, j'attendais des camarades
qui devaient m'accompagner au lycée; ils tardaient,
bientôt je ne sus plus qu'inventer pour me distraire et je
décidai de penser au Tout-Puissant. A l'instant il
dégringola dans l'azur et disparut sans donner
d'explication: il n'existe pas, me dis-je avec un
étonnement de politesse et je crus l'affaire réglée. D'une
certaine manière elle l'était puisque jamais, depuis, je
n'ai eu la moindre tentation de le ressusciter. Mais
l'Autre restait, l'Invisible, le Saint-Esprit, celui qui
garantissait mon mandat et régentait ma vie par de
grandes forces anonymes et sacrées. De celui-là, j'eus
d'autant plus de peine à me délivrer qu'il s'était installé à
l'arrière de ma tête dans les notions trafiquées dont
j'usais pour me comprendre, me situer et me justifier.
Écrire, ce fut longtemps demander à la Mort, à la
Religion sous un masque d'arracher ma vie au hasard. Je
fus d'Église. Militant, je voulus me sauver par les
oeuvres; mystique, je tentai de dévoiler le silence de
l'être par un bruissement contrarié de mots et, surtout, je
confondis les choses avec leurs noms: c'est croire.
J'avais la berlue. Tant qu'elle dura, je me tins pour tiré
d'affaire. Je réussis à trente ans ce beau coup: d'écrire
dans La Nausée — bien sincèrement, on peut me croire
— l'existence injustifiée, saumâtre de mes congénères et
mettre la mienne hors de cause. J'étais Roquentin, je
montrais en lui, sans complaisance, la trame de ma vie;
en même temps j'étais moi, l'élu, annaliste des enfers,
214 Les Mots
photomicroscope de verre et d'acier penché sur mes
propres sirops protoplasmiques. Plus tard j'exposai
gaîment que l'homme est impossible; impossible moimême
je ne différais des autres que par le seul mandat
de manifester cette impossibilité qui, du coup, se
transfigurait, devenait ma possibilité la plus intime,
l'objet de ma mission, le tremplin de ma gloire. J'étais
prisonnier de ces évidences mais je ne les voyais pas: je
voyais le monde à travers elles. Truqué jusqu'à l'os et
mystifié, j'écrivais joyeusement sur notre malheureuse
condition. Dogmatique je doutais de tout sauf d'être l'élu
du doute; je rétablissais d'une main ce que je détruisais
de l'autre et je tenais l'inquiétude pour la garantie de ma
sécurité; j'étais heureux.
J'ai changé. Je raconterai plus tard quels acides ont
rongé les transparences déformantes qui
m'enveloppaient, quand et comment j'ai fait
l'apprentissage de la violence, découvert ma laideur —
qui fut pendant longtemps mon principe négatif, la
chaux vive où l'enfant merveilleux s'est dissous — par
quelle raison je fus amené à penser systématiquement
contre moi-même au point de mesurer l'évidence d'une
idée au déplaisir qu'elle me causait. L'illusion
rétrospective est en miettes; martyre, salut, immortalité,
tout se délabre, l'édifice tombe en ruine, j'ai pincé le
Saint-Esprit dans les caves et je l'en ai expulsé;
l'athéisme est une entreprise cruelle et de longue
haleine: je crois l'avoir menée jusqu'au bout. Je vois
clair, je suis désabusé, je connais mes vraies tâches, je
mérite sûrement un prix de civisme; depuis à peu près
Écrire 215
dix ans je suis un homme qui s'éveille, guéri d'une
longue, amère et douce folie et qui n'en revient pas et
qui ne peut se rappeler sans rire ses anciens errements et
qui ne sait plus que faire de sa vie. Je suis redevenu le
voyageur sans billet que j'étais à sept ans: le contrôleur
est entré dans mon compartiment, il me regarde, moins
sévère qu'autrefois: en fait il ne demande qu'à s'en aller,
qu'à me laisser finir le voyage en paix; que je lui donne
une excuse valable, n'importe laquelle, il s'en
contentera. Malheureusement je n'en trouve aucune et,
d'ailleurs, je n'ai même pas l'envie d'en chercher: nous
resterons en tête à tête, dans le malaise, jusqu'à Dijon où
je sais fort bien que personne ne m'attend.
J'ai désinvesti mais je n'ai pas défroqué: j'écris
toujours. Que faire d'autre?
Nulla dies sine linea.
C'est mon habitude et puis c'est mon métier.
Longtemps j'ai pris ma plume pour une épée, à présent
je connais notre impuissance. N'importe: je fais, je ferai
des livres; il en faut; cela sert tout de même. La culture
ne sauve rien ni personne, elle ne justifie pas. Mais c'est
un produit de l'homme: il s'y projette, s'y reconnaît;
seul, ce miroir critique lui offre son image. Du reste, ce
vieux bâtiment ruineux, mon imposture, c'est aussi mon
caractère: on se défait d'une névrose, on ne se guérit pas
de soi. Usés, effacés, humiliés, rencognés, passés sous
silence, tous les traits de l'enfant sont restés chez le
quinquagénaire. La plupart du temps ils s'aplatissent
dans l'ombre, ils guettent: au premier instant
d'inattention, ils relèvent la tête et pénètrent dans le
216 Les Mots
plein jour sous un déguisement: je prétends sincèrement
n'écrire que pour mon temps mais je m'agace de ma
notoriété présente; ce n'est pas la gloire puisque je vis et
cela suffit pourtant à démentir mes vieux rêves, serait-ce
que je les nourris encore secrètement? Pas tout à fait: je
les ai, je crois, adaptés: puisque j'ai perdu mes chances
de mourir inconnu, je me flatte quelquefois de vivre
méconnu. Grisélidis pas morte. Pardaillan m'habite
encore. Et Strogoff. Je ne relève que d'eux qui ne
relèvent que de Dieu et je ne crois pas en Dieu. Allez
vous y reconnaître. Pour ma part, je ne m'y reconnais
pas et je me demande parfois si je ne joue pas à qui perd
gagne et ne m'applique à piétiner mes espoirs d'autrefois
pour que tout me soit rendu au centuple. En ce cas je
serais Philoctète: magnifique et puant, cet infirme a
donné jusqu'à son arc sans condition; mais,
souterrainement, on peut être sûr qu'il attend sa
récompense.
Laissons cela. Mamie dirait:
« Glissez, mortels, n'appuyez pas. »
Ce que j'aime en ma folie, c'est qu'elle m'a protégé,
du premier jour, contre les séductions de « l'élite »:
jamais je ne me suis cru l'heureux propriétaire d'un «
talent »: ma seule affaire était de me sauver — rien dans
les mains, rien dans les poches — par le travail et la foi.
Du coup ma pure option ne m'élevait au-dessus de
personne: sans équipe
ment, sans outillage je me suismis tout entier à l'oeuvre pour me sauver tout entier. Si
je range l'impossible Salut au magasin des accessoires,
Écrire 217
que reste-t-il? Tout un homme, fait de tous les hommes
et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui.
218 Les Mots
viernes 7 de noviembre de 2008
POESÍAS COMPLETAS DE DON ANTONIO MACHADO

ANTONIO MACHADO
POESÍAS
COMPLETAS
_____________________________________________________________
ESPASA – CALPE, S. A.
DIGITALIZADO CON ANTIGUA GRATITUD POR EL_GATO
ANTONIO MACHADO
Misterioso y silencioso Iba una vez y otra vez, Su mirada era tan profunda que apenas se podía ver. Cuando hablaba tenía un dejo De timidez y de altivez. Y la luz de sus pensamientos Casi siempre se veía arder. Era luminoso y profundo Como era hombre de buena fe. Fuera pastor de mil leones Y de corderos a la vez. Conduciría tempestades O traería un panal de miel. Las maravillas de la vida Y del amor y del placer, Cantaba en versos profundos Cuyo secreto era de él. Montado en un raro Pegaso, Un día al imposible fue. Ruego por Antonio a mis dioses, Ellos le salven siempre. Amén.
RUBÉN DARÍO
2
SOLEDADES (1899-1907)
I
(EL VIAJERO)
Está en la sala familiar, sombría, y entre nosotros, el querido hermano que en el sueño infantil de un claro día vimos partir hacia un país lejano.
Hoy tiene ya las sienes plateadas, un gris mechón sobre la angosta frente; y la fría inquietud de sus miradas revela un alma casi toda ausente.
Deshójanse las copas otoñales del parque mustio y viejo. La tarde, tras los húmedos cristales, se pinta, y en el fondo del espejo.
El rostro del hermano se ilumina suavemente. ¿Floridos desengaños dorados por la tarde que declina? ¿Ansias de vida nueva en nuevos años?
¿Lamentará la juventud perdida? Lejos quedó —la pobre loba— muerta. ¿La blanca juventud nunca vivida teme, que ha de cantar ante su puerta?
¿Sonríe al sol de oro, de la tierra de un sueño no encontrada; y ve su nave hender el mar sonoro, de viento y luz la blanca vela henchida?
El ha visto las hojas otoñales, amarillas, rodar, las olorosas ramas del eucalipto, los rosales que enseñan otra vez sus blancas rosas..
Y este dolor que añora o desconfía el temblor de una lágrima reprime, y un resto de viril hipocresía en el semblante pálido se imprime.
Serio retrato en la pared clarea todavía. Nosotros divagamos. En la tristeza del hogar golpea el tictac del reloj. Todos callamos.
3
II
He andado muchos caminos, he abierto muchas veredas; he navegado en cien mares, y atracado en cien riberas.
En todas partes he visto caravanas de tristeza, soberbios y melancólicos borrachos de sombra negra,
y pedantones al paño que miran, callan, y piensan que saben, porque no beben el vino de las tabernas.
Mala gente que camina y va apestando la tierra...
Y en todas partes he visto gentes que danzan o juegan, cuando pueden, y laboran sus cuatro palmos de tierra.
Nunca, si llegan a un sitio, preguntan adonde llegan. Cuando caminan, cabalgan a lomos de mula vieja,
y no conocen la prisa ni aun en los días de fiesta. Donde hay vino, beben vino; donde no hay vino, agua fresca.
Son buenas gentes que viven, laboran, pasan y sueñan, y en un día como tantos, descansan bajo la tierra.
III
La plaza y los naranjos encendidos con sus frutas redondas y risueñas.
Tumulto de pequeños colegiales que, al salir en desorden de la escuela, llenan el aire de la plaza en sombra con la algazara de sus voces nuevas.
¡Alegría infantil en los rincones de las ciudades muertas!... ¡Y algo nuestro de ayer, que todavía vemos vagar por estas calles viejas!
4
IV
(EN EL ENTIERRO DE UN AMIGO)
Tierra le dieron una tarde horrible del mes de julio, bajo el sol de fuego.
A un paso de la abierta sepultura, había rosas de podridos pétalos, entre geranios de áspera fragancia y roja flor. El cielo puro y azul. Corría un aire fuerte y seco.
De los gruesos cordeles suspendido, pesadamente, descender hicieron el ataúd al fondo de la fosa los dos sepultureros...
Y al resonar sonó con recio golpe, solemne, en el silencio.
Un golpe de ataúd en tierra es algo perfectamente serio.
Sobre la negra caja se rompían los pesados terrones polvorientos...
El aire se llevaba de la honda fosa el blanquecino aliento.
—Y tú, sin sombra ya, duerme y reposa, larga paz a tus huesos...
Definitivamente, duerme un sueño tranquilo y verdadero.
V
(RECUERDO INFANTIL)
Una tarde parda y fría de invierno. Los colegiales estudian. Monotonía de lluvia tras los cristales.
Es la clase. En un cartel se representa a Caín fugitivo, y muerto Abel, junto a una mancha carmín.
Con timbre sonoro y hueco truena el maestro, un anciano mal vestido, enjuto y seco, que lleva un libro en la mano.
5
Y todo un coro infantil va cantando la lección; mil veces ciento, cien mil, mil veces mil, un millón.
Una tarde parda y fría de invierno. Los colegiales estudian. Monotonía de la lluvia en los cristales.
VI
Fue una clara tarde, triste y soñolienta... tarde de verano. La hiedra asomaba al muro del parque, negra y polvorienta... La fuente sonaba.
Rechinó en la vieja cancela mi llave; con agrio ruido abrióse la puerta
de hierro mohoso y, al cerrarse, grave golpeó el silencio de la tarde muerta.
En el solitario parque, la sonora copla borbollante del agua cantora me guía a la fuente. La fuente vertía sobre el blanco mármol su monotonía.
La fuente cantaba: ¿Te recuerda, hermano, un sueño lejano mi canto presente? Fue una tarde lenta del lento verano.
Respondí a la fuente: No recuerdo, hermana, mas sé que tu copla presente es lejana.
Fue esta misma tarde: mi cristal vertía como hoy sobre el mármol su monotonía. ¿Recuerdas, hermano? ... Los mirtos talares, que ves, sombreaban los claros cantares que escuchas. Del rubio color de la llama, el fruto maduro pendía en la rama, lo mismo que ahora. ¿Recuerdas, hermano? .. Fue esta misma lenta tarde de verano.
—No sé qué me dice tu copla riente de ensueños lejanos, hermana la fuente.
Yo sé que tu claro cristal de alegría ya supo del árbol la fruta bermeja; yo sé que es lejana la amargura mía que sueña en la tarde de verano vieja.
Yo sé que tus bellos espejos cantores copiaron antiguos delirios de amores:
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mas cuéntame, fuente de lengua encantada, cuéntame mi alegre leyenda olvidada.
—Yo no sé leyendas de antigua alegría, sino historias viejas de melancolía.
Fue una clara tarde del lento verano.. Tú venías solo con tu pena, hermano; tus labios besaron mi linfa serena, y en la clara tarde, dijeron tu pena.
Dijeron tu pena tus labios que ardían; la sed que ahora tienen, entonces tenían.
—Adiós para siempre la fuente sonora, del parque dormido eterna cantora. Adiós para siempre; tu monotonía, fuente, es más amarga que la pena mía.
Rechinó en la vieja cancela mi llave; con agrio ruido abrióse la puerta de hierro mohoso y, al cerrarse, grave sonó en el silencio de la tarde muerta.
VII
El limonero lánguido suspende una pálida rama polvorienta, sobre el encanto de la fuente limpia, y allá en el fondo sueñan los frutos de oro...
Es una tarde clara, casi de primavera, tibia tarde de marzo que el hálito de abril cercano lleva; y estoy solo, en el patio silencioso, buscando una ilusión cándida y vieja: alguna sombra sobre el blanco muro, algún recuerdo, en el pretil de piedra de la fuente, dormido, o, en el aire, algún vagar de túnica ligera.
En el ambiente de la tarde flota ese aroma de ausencia. que dice al alma luminosa: nunca, y al corazón: espera.
Ese aroma que evoca los fantasmas de las fragancias vírgenes y muertas.
Sí, te recuerdo, tarde alegre y clara, casi de primavera, tarde sin flores, cuando me traías el buen perfume de la hierbabuena,
7
y de la buena albahaca, que tenía mi madre en sus macetas.
Que tú me viste hundir mis manos puras en el agua serena, para alcanzar los frutos encantados que hoy en el fondo de la fuente sueñan...
Sí, te conozco, tarde alegre y clara, casi de primavera.
VIII
Yo escucho los cantos de viejas cadencias, que los niños cantan cuando en coro juegan, y vierten en coro sus almas que sueñan, cual vierten sus aguas las fuentes de piedra: con monotonías de risas eternas, que no son alegres, con lágrimas viejas, que no son amargas y dicen tristezas, tristezas de amores de antiguas leyendas.
En los labios niños, las canciones llevan confusa la historia y clara la pena; como clara el agua lleva su conseja de viejos amores, que nunca se cuentan.
Jugando a la sombra de una plaza vieja, los niños cantaban...
La fuente de piedra vertía su eterno cristal de leyenda.
Cantaban los niños canciones ingenuas, de un algo que pasa y que nunca llega: la historia confusa y clara la pena.
Seguía su cuento
8
la fuente serena; borrada la historia, contaba la pena.
IX
(ORILLAS DEL DUERO).
Se ha asomado una cigüeña a lo alto del campanario. Girando en torno a la torre y al caserón solitario, y las golondrinas chillan. Pasaron del blanco invierno, de nevascas y ventiscas los crudos soplos de infierno.
Es una tibia mañana. El sol calienta un poquito la pobre tierra soriana.
Pasados los verdes pinos, casi azules, primavera se ve brotar en los finos chopos de la carretera y del río. El Duero corre, terso y mudo, mansamente. El campo parece, más que joven, adolescente.
Entre las hierbas alguna humilde flor ha nacido, azul o blanca. ¡Belleza del campo apenas florido, y mística primavera!
¡Chopos del camino blanco, álamos de la ribera, espuma de la montaña ante la azul lejanía sol del día, claro día! ¡Hermosa tierra de España!
X
A la desierta plaza conduce un laberinto de callejas. A un lado, el viejo paredón sombrío de una ruinosa iglesia; a otro lado, la tapia blanquecina de un huerto de cipreses y palmeras, y, frente a mí, la casa, y en la casa la reja ante el cristal que levemente empaña su figurilla plácida y risueña. Me apartaré. No quiero llamar a tu ventana ... Primavera viene —su veste blanca flota en el aire de la plaza muerta—; viene a encender las rosas rojas de tus rosales... Quiero verla ...
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XI
Yo voy soñando caminos de la tarde. ¡Las colinas doradas, los verdes pinos, las polvorientas encinas!... ¿Adonde el camino irá? Yo voy cantando, viajero a lo largo del sendero... —La tarde cayendo está—, "En el corazón tenía la espina de una pasión; logré arrancármela un día: ya no siento el corazón."
Y todo el campo un momento se queda, mudo y sombrío, meditando. Suena el viento en los álamos del río.
La tarde más se obscurece; y el camino que serpea y débilmente blanquea, se enturbia y desaparece.
Mi cantar vuelve a plañir: "Aguda espina dorada, quién te pudiera sentir en el corazón clavada."
XII
Amada, el aura dice tu pura veste blanca ... No te verán mis ojos ¡mi corazón te aguarda!
El viento me ha traído tu nombre en la mañana; el eco de tus pasos repite la montaña ... No te verán, mis ojos; ¡mi corazón te aguarda!
En las sombrías torres repican las campanas... No te verán mis ojos; ¡mi corazón te aguarda!
Los golpes del martillo dicen la negra caja; y el sitio de la fosa, los golpes de la azada... No te verán mis ojos; ¡mi corazón te aguarda!
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XIII
Hacia un ocaso radiante caminaba el sol de estío, y era, entre nubes de fuego, una trompeta gigante, tras de los álamos verdes de las márgenes del río.
Dentro de un olmo sonaba la sempiterna tijera de la cigarra cantora, el monorritmo jovial, entre metal y madera, que es la canción estival.
En una huerta sombría giraban los cangilones de la noria soñolienta. Bajo las ramas obscuras el son del agua se oía. Era una tarde de julio, luminosa y polvorienta.
Yo iba haciendo mi camino, absorto en el solitario crepúsculo campesino.
Y pensaba: "¡Hermosa tarde, nota de la lira inmensa toda desdén y armonía; hermosa tarde, tú curas la pobre melancolía de este rincón vanidoso, obscuro rincón que piensa!"
Pasaba el agua rizada bajo los ojos del puente. Lejos la ciudad dormía, como cubierta de un mago fanal de oro transparente. Bajo los arcos de piedra el agua clara corría.
Los últimos arreboles coronaban las colinas manchadas de olivos grises y de negruzcas encinas. Yo caminaba cansado, sintiendo la vieja angustia que hace el corazón pesado.
El agua en sombra pasaba tan melancólicamente, bajo los arcos del puente, como si al pasar dijera:
"Apenas desamarrada la pobre barca, viajero, del árbol de la ribera, se canta: no somos nada. Donde acaba el pobre río la inmensa mar nos espera."
Bajo los ojos del puente pasaba el agua sombría. (Yo pensaba: ¡el alma mía!)
Y me detuve un momento, en la tarde, a meditar... ¿Qué es esta gota en el viento que grita al mar: soy el mar?
Vibraba el aire asordado por los élitros cantores que hacen el campo sonoro, cual si estuviera sembrado de campanitas de oro.
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En el azul fulguraba un lucero diamantino. Cálido viento soplaba, alborotando el camino.
Yo, en la tarde polvorienta, hacia la ciudad volvía. Sonaban los cangilones de la noria soñolienta. Bajo las ramas obscuras caer el agua se oía.
XIV
(CANTE HONDO)
Yo meditaba absorto, devanando los hilos del hastío y la tristeza, cuando llegó a mi oído, por la ventana de mi estancia, abierta
a una caliente noche de verano, el plañir de una copla soñolienta, quebrada por los trémolos sombríos de las músicas magas de mi tierra.
... Y era el Amor, como una roja llama. —Nerviosa mano en la vibrante cuerda ponía un largo suspirar de oro, que se trocaba en surtidor de estrellas—.
... Y era la Muerte, al hombro la cuchilla, el paso largo, torva y esquelética, —tal cuando yo era niño la soñaba—.
Y en la guitarra, resonante y trémula, la brusca mano, al golpear, fingía el reposar de un ataúd en tierra.
Y era un plañido solitario el soplo que el polvo barre y la ceniza avienta.
XV
La calle en sombra. Ocultan los altos caserones el sol que muere; hay ecos de luz en los balcones.
¿No ves, en el encanto del mirador florido, óvalo rosado de un rostro conocido?
La imagen, tras el vidrio de equívoco reflejo, surge o se apaga como daguerrotipo viejo.
Suena en la calle sólo el ruido de tu paso; se extinguen lentamente los ecos del ocaso.
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¡Oh, angustia! Pesa y duele el corazón ... ¿Es ella? No puede ser... Camina... En el azul, la estrella.
XVI
Siempre fugitiva y siempre cerca de mí, en negro manto mal cubierto el desdeñoso gesto de tu rostro pálido. No sé adonde vas, ni dónde tu virgen belleza tálamo busca en la noche. No sé qué sueños cierran tus párpados, ni de quién haya entreabierto tu lecho inhospitalario.
.............................................
Detén el paso, belleza esquiva, detén el paso.
Besar quisiera la amarga, amarga flor de tus labios.
XVII
(HORIZONTE)
En una tarde clara y amplia como el hastío, cuando su lanza blande el tórrido verano, copiaban el fantasma de un grave sueño mío mil sombras en teoría, enhiestas, sobre el llano.
La gloria del ocaso era un purpúreo espejo, era un cristal de llamas, que al infinito viejo iba, arrojando el grave soñar en la llanura... Y yo sentí la espuela sonora de mi paso repercutir lejana en el sangriento ocaso, y más allá, la alegre canción de un alba pura.
XVIII
(EL POETA)
Para el libro La casa de la primavera de Gregorio Martínez Sierra
Maldiciendo su destino como Glauco, el dios marino, mira, turbia la pupila de llanto, el mar, que le debe su blanca virgen Scyla.
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El sabe que un Dios más fuerte con la sustancia inmortal está jugando a la muerta, cual niño bárbaro. Él piensa que ha de caer como rama que sobre las aguas flota, antes de perderse, gota de mar en la mar inmensa.
En sueños oyó el acento de una palabra divina; en sueños se le ha mostrado la cruda ley diamantina, sin odio ni amor, y el frío soplo del olvido sabe, sobre un arenal de hastío.
Bajo las palmeras del oasis el agua buena miró brotar de la arena; y se abrevó entre las dulces gacelas, y entre los fieros animales carniceros...
Y supo cuánto es la vida hecha de sed y de dolor. Y fue compasivo para el ciervo y el cazador, para el ladrón y el robado, para el pájaro azorado, para el sanguinario azor.
Con el sabio amargo dijo: Vanidad de vanidades, todo es negra vanidad; y oyó otra voz que clamaba, alma de sus soledades: sólo eres tú, luz que fulges en el corazón, verdad.
Y viendo cómo lucían miles de blancas estrellas, pensaba que todas ellas en su corazón ardían. ¡Noche de amor!
Y otra noche sintió la mala tristeza que enturbia la pura llama, y el corazón que bosteza, y el histrión que declama.
Y dijo: Las galerías del alma que espera están desiertas, mudas, vacías: las blancas sombras se van.
Y el demonio de los sueños abrió el jardín encantado del ayer. ¡Cuan bello era! ¡Qué hermosamente el pasado fingía la primavera, cuando del árbol de otoño estaba el fruto colgado, mísero fruto podrido, que en el hueco acibarado guarda el gusano escondido!
¡Alma, que en vano quisiste ser más joven cada día, arranca tu flor, la humilde flor de la melancolía!
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XIX
¡Verdes jardinillos, claras plazoletas, fuente verdinosa donde el agua sueña, donde el agua muda resbala en la piedra!...
Las hojas de un verde mustio, casi negras de la acacia, el viento de septiembre besa, y se lleva algunas amarillas, secas, jugando, entre el polvo blanco de la tierra.
Linda doncellita, que el cántaro llenas de agua transparente, tú, al verme, no llevas a los negros bucles de tu cabellera, distraídamente, la mano morena, ni, luego, en el limpio cristal te contemplas...
Tú miras al aire de la tarde bella, mientras de agua clara el cántaro llenas.
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DEL CAMINO
XX
(PRELUDIO)
Mientras la sombra pasa de un santo amor, hoy quiero poner un dulce salmo sobre mi viejo atril. Acordaré las notas del órgano severo al suspirar fragante del pífano de abril.
Madurarán su aroma las pomas otoñales, la mirra y el incienso salmodiarán su olor; exhalarán su fresco perfume los rosales, bajo la paz en sombra del tibio huerto en flor.
Al grave acorde lento de música y aroma, la sola y vieja y noble razón de mi rezar levantará su vuelo suave de paloma, y la palabra blanca se elevará al altar.
XXI
Daba el reloj las doce... y eran doce golpes de azada en tierra... ...¡Mi hora! —grité—. ... El silencio me respondió: —No temas; tú no verás caer la última gota que en la clepsidra tiembla.
Dormirás muchas horas todavía sobre la orilla vieja, y encontrarás una mañana pura amarrada tu barca a otra ribera.
XXII
Sobre la tierra amarga, caminos tiene el sueño laberínticos, sendas tortuosas, parques en flor y en sombra y en silencio
criptas hondas, escalas sobre estrellas; retablos de esperanzas y recuerdos. Figurillas que pasan y sonríen —juguetes melancólicos de viejo—;
imágenes amigas, a la vuelta florida del sendero, y quimeras rosadas que hacen camino ... lejos...
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XXIII
En la desnuda tierra del camino la hora florida brota, espino solitario, del valle humilde en la revuelta umbrosa.
El salmo verdadero de tenue voz hoy torna al corazón, y al labio, la palabra quebrada y temblorosa.
Mis viejos mares duermen; se apagaron sus espumas sonoras sobre la playa estéril. La tormenta camina lejos en la nube torva.
Vuelve la paz al cielo; la brisa tutelar esparce aromas otra vez sobre el campo, y aparece, en la bendita soledad, tu sombra.
XXIV
El sol es un globo de fuego, la luna es un disco morado.
Una blanca paloma se posa en el alto ciprés centenario.
Los cuadros de mirtos parecen de marchito velludo empolvado.
¡El jardín y la tarde tranquila!... Suena el agua en la fuente de mármol.
XXV
¡Tenue rumor de túnicas que pasan sobre la infértil tierra!... ¡Y lágrimas sonoras de las campanas viejas!
Las ascuas mortecinas del horizonte humean ... Blancos fantasmas lares van encendiendo estrellas.
—Abre el balcón. La hora de una ilusión se acerca... La tarde se ha dormido, y las campanas sueñan.
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XXVI
¡Oh, figuras del atrio, más humildes cada día y lejanas: mendigos harapientos sobre marmóreas gradas;
miserables ungidos de eternidades santas, manos que surgen de los mantos viejos y de las rotas capas!
¿Pasó por vuestro lado una ilusión velada, de la mañana luminosa y fría en las horas más plácidas? ...
Sobre la negra túnica, su mano era una rosa blanca...
XXVII
La tarde todavía dará incienso de oro a tu plegaria, y quizás el cenit de un nuevo día amenguará tu sombra solitaria.
Mas no es tu fiesta el ultramar lejano, sino la ermita junto al manso río; no tu sandalia el soñoliento llano pisará, ni la arena del hastío.
Muy cerca está, romero, la tierra verde y santa y florecida de tus sueños; muy cerca, peregrino que desdeñas la sombra del sendero y el agua del mesón en tu camino.
XXVIII
Crear fiestas de amores en nuestro amor pensamos, quemar nuevos aromas en montes no pisados,
y guardar el secreto de nuestros rostros pálidos, porque en las bacanales de la vida vacías nuestras copas conservamos,
mientras con eco de cristal y espuma ríen los zumos de la vid dorados.
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Un pájaro escondido entre las ramas del parque solitario, silba burlón...
Nosotros exprimimos la penumbra de un sueño en nuestro vaso ... Y algo, que es tierra en nuestra carne, siente la humedad del jardín como un halago.
XXIX
Arde en tus ojos un misterio, virgen esquiva y compañera.
No sé si es odio o es amor la lumbre inagotable de tu aljaba negra.
Conmigo irás mientras proyecte sombra mi cuerpo y quede a mi sandalia arena.
—¿Eres la sed o el agua en mi camino? Dime, virgen esquiva y compañera.
XXX
Algunos lienzos del recuerdo tienen luz de jardín y soledad de campo la placidez del sueño en el paisaje familiar soñado.
Otros guardan las fiestas de días aun lejanos; figurillas sutiles que pone un titerero en su retablo...
..................................................
Ante el balcón florido, está la cita de un amor amargo.
Brilla la tarde en el resol bermejo... La hiedra efunde de los muros blancos ..
A la revuelta de una calle en sombra, un fantasma irrisorio besa un nardo.
XXXI
Crece en la plaza en sombra
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el musgo, y en la piedra vieja y santa de la iglesia. En el atrio hay un mendigo .. Más vieja que la iglesia tiene el alma.
Sube muy lento, en las mañanas frías, por la marmórea grada, hasta un rincón de piedra... Allí aparece su mano seca entre la rota capa.
Con las órbitas huecas de sus ojos ha visto cómo pasan las blancas sombras, en los claros días, las blancas sombras de las horas santas.
XXXII
Las ascuas de un crepúsculo morado detrás del negro cipresal humean... En la glorieta en sombra está la fuente con su alado y desnudo Amor de piedra, que sueña mudo. En la marmórea taza reposa el agua muerta.
XXXIII
¿Mi amor? ... ¿Recuerdas, dime, aquellos juncos tiernos, lánguidos y amarillos que hay en el cauce seco? ...
¿Recuerdas la amapola que calcinó el verano, la amapola marchita, negro crespón del campo? ...
¿Te acuerdas del sol yerto y humilde, en la mañana, que brilla y tiembla roto sobre una fuente helada? ...
XXXIV
Me dijo un alba de la primavera: Yo florecí en tu corazón sombrío ha muchos años, caminante viejo que no cortas las flores del camino.
Tu corazón de sombra, ¿acaso guarda el viejo aroma de mis viejos lirios? ¿Perfuman aún mis rosas la alba frente del hada de tu sueño adamantino?
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Respondí a la mañana: Sólo tienen cristal los sueños míos. Yo no conozco el hada de mis sueños; ni sé si está mi corazón florido.
- Pero si aguardas la mañana pura que ha de romper el vaso cristalino, quizás el hada te dará tus rosas, mi corazón tus lirios.
XXXV
Al borde del sendero un día nos sentamos. Ya nuestra vida es tiempo, y nuestra sola cuita son las desesperantes posturas que tomamos para aguardar.... Mas Ella no faltará a la cita.
XXXVI
Es una forma juvenil que un día a nuestra casa llega. Nosotros le decimos: ¿por qué tornas a la morada vieja?
Ella abre la ventana, y todo el campo en luz y aroma entra. En el blanco sendero, los troncos de los árboles negrean; las hojas de sus copas son humo verde que a lo lejos sueña. Parece una laguna el ancho río entre la blanca niebla de la mañana. Por los montes cárdenos camina otra quimera.
XXXVII
¡Oh, dime, noche amiga, amada vieja, que me traes el retablo de mis sueños siempre desierto y desolado, y sólo con mi fantasma dentro, mi pobre sombra triste sobre la estepa y bajo el sol de fuego, o soñando amarguras en las voces de todos los misterios, dime, si sabes, vieja amada, dime si son mías las lágrimas que vierto!
Me respondió la noche: Jamás me revelaste tu secreto.
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Yo nunca supe, amado, si eras tú ese fantasma de tu sueño, ni averigüé si era su voz la tuya, o era la voz de un histrión grotesco.
Dije a la noche: Amada mentirosa, tú sabes mi secreto; tú has visto la honda gruta donde fabrica su cristal mi sueño, y sabes que mis lágrimas son mías. y sabes mi dolor, mi dolor viejo.
¡Oh! Yo no sé, dijo la noche, amado, yo no sé tu secreto, aunque he visto vagar ese que dices desolado fantasma, por tu sueño.
Yo me asomo a las almas cuando lloran y escucho su hondo rezo, humilde y solitario, ese que llamas salmo verdadero; pero en las hondas bóvedas del alma no sé si el llanto es una voz o un eco. Para escuchar tu queja de tus labios yo te busqué en tu sueño, y allí te vi vagando en un borroso laberinto de espejos.
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CANCIONES
XXXVIII
Abril florecía frente a mi ventana. Entre los jazmines y las rosas blancas de un balcón florido, vi las dos hermanas. La menor cosía, la mayor hilaba... Entre los jazmines y las rosas blancas, la más pequeñita, risueña y rosada —su aguja en el aire—, miró a mi ventana.
La mayor seguía, silenciosa y pálida, el huso en su rueca que el lino enroscaba. Abril florecía frente a mi ventana.
Una clara tarde la mayor lloraba, entre los jazmines y las rosas blancas, y ante el blanco lino que en su rueca hilaba. — ¿Qué tienes? —le dije—, silenciosa y pálida, señaló el vestido que empezó la hermana. En la negra túnica la aguja brillaba; sobre el blanco velo, el dedal de plata. Señaló a la tarde de abril que soñaba, mientras que se oía tañer de campanas. Y en la clara tarde me enseñó sus lágrimas... Abril florecía frente a mi ventana.
Fue otro abril alegre y otra tarde plácida. El balcón florido
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solitario estaba ... Ni la pequeñita risueña y rosada, ni la hermana triste, silenciosa y pálida, ni la negra túnica, ni la toca blanca ... Tan sólo en el huso el lino giraba por mano invisible, y en la obscura sala la luna del limpio espejo brillaba ... Entre los jazmines y las rosas blancas del balcón florido, me miré en la clara luna del espejo que lejos soñaba... Abril florecía frente a mi ventana.
XXXIX
(COPLAS ELEGIACAS)
¡Ay del que llega sediento a ver el agua correr, y dice: la sed que siento no me la calma el beber!
¡Ay de quien bebe y, saciada la sed, desprecia la vida: moneda al tahúr prestada, que sea al azar rendida!
Del iluso que suspira bajo el orden soberano, y del que sueña la lira pitagórica en su mano.
¡Ay del noble peregrino que se para a meditar, después de largo camino en el horror de llegar!
¡Ay de la melancolía que llorando se consuela, y de la melomanía de un corazón de zarzuela!
¡Ay de nuestro ruiseñor, si en una noche serena se cura del mal de amor que llora y canta sin pena!
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¡De los jardines secretos, de los pensiles soñados, y de los sueños poblados de propósitos discretos!
¡Ay del galán sin fortuna que ronda a la luna bella; de cuantos caen de la luna, de cuantos se marchan a ella!
¡De quien el fruto prendido en la rama no alcanzó, de quien el fruto ha mordido y el gusto amargo probó!
¡Y de nuestro amor primero y de su fe mal pagada, y, también, del verdadero amante de nuestra amada!
XL
(INVENTARIO GALANTE)
Tus ojos me recuerdan las noches de verano, negras noches sin luna, orilla al mar salado, y el chispear de estrellas del cielo negro y bajo. Tus ojos me recuerdan. las noches de verano. Y tu morena carne, los trigos requemados, y el suspirar de fuego de los maduros campos.
Tu hermana es clara y débil como los juncos lánguidos, como los sauces tristes, como los linos glaucos. Tu hermana es un lucero en el azul lejano... Y es alba y aura fría sobre los pobres álamos que en las orillas tiemblan del río humilde y manso. Tu hermana es un lucero en el azul lejano.
De tu morena gracia, de tu soñar gitano, de tu mirar de sombra quiero llenar mi vaso. Me embriagaré una noche
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de cielo negro y bajo, para cantar contigo, orilla al mar salado, una canción que deje cenizas en los labios ... De tu mirar de sombra quiero llenar mi vaso.
Para tu linda hermana arrancaré los ramos de florecillas nuevas a los almendros blancos, en un tranquilo y triste alborear de marzo. Los regaré con agua de los arroyos claros, los ataré con verdes junquillos del remanso ... Para tu linda hermana yo haré un ramito blanco.
XLI
Me dijo una tarde de la primavera: Si buscas caminos en flor en la tierra, mata tus palabras y oye tu alma vieja. Que el mismo albo lino que te vista, sea tu traje de duelo, tu traje de fiesta. Ama tu alegría y ama tu tristeza, si buscas caminos en flor en la tierra. Respondí a la tarde de la primavera: Tú has dicho el secreto que en mi alma reza: Yo odio la alegría por odio a la pena. Mas antes que pise tu florida senda, quisiera traerte muerta mi alma vieja.
XLII
La vida hoy tiene ritmo de ondas que pasan, de olitas temblorosas
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que fluyen y se alcanzan.
La vida hoy tiene el ritmo de los ríos, la risa de las aguas que entre los verdes junquerales corren, y entre las verdes cañas.
Sueño florido lleva el manso viento; bulle la savia joven en las nuevas ramas; tiemblan alas y frondas, y la mirada sagital del águila no encuentra presa... Treme el campo en sueños, vibra el sol como un arpa.
¡Fugitiva ilusión de ojos guerreros, que por las selvas pasas a la hora del cenit: tiemble en mi pecho el oro de tu aljaba!
En tus labios florece la alegría de los campos en flor; tu veste alada aroman las primeras velloritas, las violetas perfuman tus sandalias.
Yo he seguido tus pasos en el viejo bosque, arrebatados tras la corza rápida, y los ágiles músculos rosados de tus piernas silvestres entre verdes ramas.
¡Pasajera ilusión de ojos guerreros, que por las selvas pasas cuando la tierra reverdece y ríen los ríos en las cañas! ¡Tiemble en mi pecho el oro que llevas en tu aljaba!
XLIII
Era una mañana y abril sonreía. Frente al horizonte dorado moría la luna, muy blanca y opaca; tras ella, cual tenue ligera quimera, corría la nube que apenas enturbia una estrella.
.........................................................
Como sonreía la rosa mañana al sol del Oriente abrí mi ventana; y en mi triste alcoba penetró el Oriente en canto de alondras, en risa de fuente y en suave perfume de flora temprana.
Fue una clara tarde de melancolía. Abril sonreía. Yo abrí las ventanas de mi casa al viento... El viento traía
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perfume de rosas, dolor de campanas...
Doblar de campanas lejanas, llorosas, suave de rosas aromado aliento ... ... ¿Dónde están los huertos floridos de rosas? ¿Qué dicen las dulces campanas al viento?
Pregunté a la tarde de abril que moría: ¿Al fin la alegría se acerca a mi casa? La tarde de abril sonrió: La alegría pasó por tu puerta —y luego, sombría: Pasó por tu puerta. Dos veces no pasa.
XLIV
El casco roído y verdoso del viejo falucho reposa en la arena... La vela tronchada parece que aun sueña en el sol y en el mar.
El mar hierve y canta ... El mar es un sueño sonoro bajo el sol de abril.
El mar hierve y ríe con olas azules y espumas de leche y de plata, el mar hierve y ríe bajo el cielo azul. El mar lactescente, el mar rutilante, que ríe en sus liras de plata sus risas azules... ¡Hierve y ríe el mar!...
El aire parece que duerme encantado en la fúlgida niebla de sol blanquecino. La gaviota palpita en el aire dormido, y al lento volar soñoliento, se aleja y se pierde en la bruma del sol.
XLV
El sueño bajo el sol que aturde y ciega, tórrido sueño en la hora de arrebol; el río luminoso el aire surca; esplende la montaña; la tarde es polvo y sol.
El sibilante caracol del viento ronco dormita en el remoto alcor; emerge el sueño ingrave en la palmera, luego se enciende en el naranjo en flor.
La estúpida cigüeña
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su garabato escribe en el sopor del molino parado; el toro abate sobre la hierba la testuz feroz.
La verde, quieta espuma del ramaje efunde sobre el blanco paredón, lejano, inerte, del jardín sombrío, dormido bajo el cielo fanfarrón.
Lejos, enfrente de la tarde roja, refulge el ventanal del torreón.
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HUMORISMOS, FANTASÍAS, APUNTES
LOS GRANDES INVENTOS
XLVI
(LA NORIA)
La tarde caía triste y polvorienta.
El agua cantaba su copla plebeya en los cangilones de la noria lenta.
Soñaba la mula, ¡pobre mula vieja!, al compás de sombra que en el agua suena.
La tarde caía triste y polvorienta.
Yo no sé qué noble, divino poeta, unió a la amargura de la eterna rueda
la dulce armonía del agua que sueña, y vendó tus ojos ¡pobre mula vieja!...
Mas sé que fue un noble, divino poeta, corazón maduro de sombra y de ciencia.
XLVII
(EL CADALSO)
La aurora asomaba lejana y siniestra.
El lienzo de Oriente sangraba tragedias, pintarrajeadas
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con nubes grotescas.
En la vieja plaza de una vieja aldea, erguía su horrible pavura esquelética el tosco patíbulo de fresca madera...
La aurora asomaba lejana y siniestra.
XLVIII
(LAS MOSCAS)
Vosotras, las familiares, inevitables golosas, vosotras, moscas vulgares, me evocáis todas las cosas.
¡Oh, viejas moscas voraces como abejas en abril, viejas moscas pertinaces sobre mi calva infantil!
¡Moscas del primer hastío en el salón familiar, las claras tardes de estío en que yo empecé a soñar!
Y en la aborrecida escuela, raudas moscas divertidas, perseguidas por amor de lo que vuela,
—que todo es volar— sonoras rebotando en los cristales en los días otoñales ... Moscas de todas las horas,
de infancia y adolescencia, de mi juventud dorada; de esta segunda inocencia, que da en no creer en nada,
de siempre... Moscas vulgares, que de puro familiares no tendréis digno cantor: yo sé que os habéis posado
sobre el juguete encantado, sobre el librote cerrado, sobre la carta de amor, sobre los párpados yertos
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de los muertos.
Inevitables golosas, que ni labráis como abejas ni brilláis cual mariposas; pequeñitas, revoltosas; vosotras, amigas viejas, me evocáis todas las cosas.
XLIX
(ELEGÍA DE UN MADRIGAL)
Recuerdo que una tarde de soledad y hastío ¡oh tarde como tantas!, el alma mía era, bajo el azul monótono, un ancho y terso río que ni tenía un pobre juncal en su ribera.
¡Oh mundo sin encanto, sentimental inopia que borra el misterioso azogue del cristal! ¡Oh el alma sin amores que el Universo copia con un irremediable bostezo universal!
Quiso el poeta recordar a solas; las ondas bien amadas, la luz de los cabellos que él llamaba en sus rimas rubias olas. Leyó... La letra mata: no se acordaba de ellos...
Y un día —como tantos— al aspirar un día aromas de una rosa que en el rosal se abría, brotó como una llama la luz de los cabellos que él en sus madrigales llamaba rubias olas, brotó, porque un aroma igual tuvieron ellos... Y se alejó en silencio para llorar a solas.
L
(ACASO...)
Como atento no más a mi quimera no reparaba en torno mío, un día me sorprendió la fértil primavera que en todo el ancho campo sonreía.
Brotaban verdes hojas, de las hinchadas yemas del ramaje, y flores amarillas, blancas, rojas, alegraban la mancha del paisaje.
Y era una lluvia de saetas de oro, el sol sobre las frondas juveniles; del amplio río en el caudal sonoro se miraban los álamos gentiles.
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Tras de tanto camino es la primera vez que miro brotar la primavera, dije, y después, declamatoriamente:
— ¡Cuan tarde ya para la dicha mía!- Y luego, al caminar, como quien siente alas de otra ilusión: —Y todavía ¡yo alcanzaré mi juventud un día!
LI
(JARDÍN)
Lejos de tu jardín quema la tarde inciensos de oro en purpurinas llamas, tras el bosque de cobre y de ceniza. En tu jardín hay dalias. ¡Malhaya tu jardín!... Hoy me parece la obra de un peluquero, con esa pobre palmerilla enana, y ese cuadro de mirtos recortados... y el naranjito en su tonel... El agua de la fuente de piedra no cesa de reír sobre la concha blanca.
LII
(FANTASÍA DE UNA NOCHE DE ABRIL)
¿Sevilla? ... ¿Granada? ... La noche de luna, blancas paredes y obscuras ventanas. Cerrados postigos, corridas persianas ... El cielo vestía su gasa de abril.
Un vino risueño me dijo el camino. Yo escucho los áureos consejos del vino, el vino es a veces escala de ensueño. Abril y la noche y el vino risueño ataron en coro su salmo de amor.
La calle copiaba, con sombra en el muro, el paso fantasma y el sueño maduro de apuesto embozado, galán caballero: espada tendida, calado sombrero... La luna vertía su blanco soñar.
Como un laberinto mi sueño torcía de calle en calleja. Mi sombra seguía de aquel laberinto la sierpe encantada, en pos de una oculta plazuela cerrada. La luna lloraba su dulce blancor.
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La casa y la clara ventana florida, de blancos jazmines y nardos prendida, más blancos que el blanco soñar de la luna... -"Señora, la hora, tal vez importuna... ¿Que espere? (La dueña se lleva el candil.)
Ya sé que sería quimera, señora, mi sombra galante buscando a la aurora en noches de estrellas y luna, si fuera mentira la blanca nocturna quimera que usurpa a la luna su trono de luz.
¡Oh dulce señora, más cándida y bella que la solitaria matutina estrella tan clara en el cielo! ¿Por qué silenciosa oís mi nocturna querella amorosa? ¿Quién hizo, señora, cristal vuestra voz?...
La blanca quimera parece que sueña. Acecha en la obscura estancia la dueña. —Señora, si acaso otra sombra emboscada teméis, en la sombra, fiad en mi espada... Mi espada se ha visto a la luna brillar.
¿Acaso os parece mi gesto anacrónico? El vuestro es, señora, sobrado lacónico. ¿Acaso os asombra mi sombra embozada, de espada tendida y toca plumada?... ¿Seréis la cautiva del moro Gazul?
Dijéraislo, y pronto mi amor os diría el son de mi guzla y la algarabía más dulce que oyera ventana moruna Mi guzla os dijera la noche de luna, la noche de cándida luna de abril.
Dijera la clara cantiga de plata del patio moruno, y la serenata que lleva el aroma de floridas preces a los miradores y a los ajimeces, los salmos de un blanco fantasma lunar.
Dijera las danzas de trenzas lascivas, las muelles cadencias de ensueños, las vivas centellas de lánguidos rostros velados, los tibios perfumes, los huertos cerrados; dijera el aroma letal del harén.
Yo guardo, señora, en viejo salterio también una copla de blanco misterio, la copla más suave, más dulce y más sabia que evoca las claras estrellas de Arabia y aromas de un moro jardín andaluz.
Silencio... En la noche la paz de la luna alumbra la blanca ventana moruna. Silencio... Es el musgo que brota, y la hiedra
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que lenta desgarra la tapia de piedra... El llanto que vierte la luna de abril.
—Si sois una sombra de la primavera blanca entre jazmines, o antigua quimera soñada en las trovas de dulces cantores, yo soy una sombra de viejos cantares, y el signo de un álgebra vieja de amores.
Los gayos, lascivos decires mejores, los árabes albos nocturnos soñares, las coplas mundanas, los salmos talares, poned en mis labios; yo soy una sombra también del amor.
Ya muerta la luna, mi sueño volvía por la retorcida, moruna calleja. El sol en Oriente reía su risa más vieja.
LIII
(A UN NARANJO Y A UN LIMONERO)
VISTOS EN UNA TIENDA DE PLANTAS Y FLORES
Naranjo en maceta, ¡qué triste es tu suerte! Medrosas tiritan tus hojas menguadas. Naranjo en la corte, ¡qué pena de verte con tus naranjitas secas y arrugadas!
Pobre limonero de fruto amarillo cual pomo pulido de pálida cera, ¡qué pena mirarte, mísero arbolito criado en mezquino tonel de madera!
De los claros bosques de la Andalucía, ¿quién os trajo a esta castellana tierra que barren los vientos de la adusta sierra, hijos de los campos de la tierra mía?
¡Gloria de los huertos, árbol limonero, que enciendes los frutos de pálido oro, y alumbras del negro cipresal austero las quietas plegarias erguidas en coro;
y fresco naranjo del patio querido, del campo risueño y el huerto soñado, siempre en mi recuerdo maduro o florido de frondas y aromas y frutos cargado!
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LIV
(LOS SUEÑOS MALOS)
Está la plaza sombría; muere el día. Suenan lejos las campanas.
De balcones y ventanas se iluminan las vidrieras, con reflejos mortecinos, como huesos blanquecinos y borrosas calaveras.
En toda la tarde brilla una luz de pesadilla. Está el sol en el ocaso. Suena el eco de mi paso.
—¿Eres tú? Ya te esperaba... —No eres tú a quien yo buscaba.
LV
(HASTIO)
Pasan las horas de hastío por la estancia familiar, el amplio cuarto sombrío donde yo empecé a soñar.
Del reloj arrinconado, que en la penumbra clarea, el tictac acompasado odiosamente golpea.
Dice la monotonía del agua clara al caer: un día es como otro día; hoy es lo mismo que ayer.
Cae la tarde. El viento agita el parque mustio y dorado... ¡Qué largamente ha llorado toda la fronda marchita!
LVI
Sonaba el reloj la una, dentro de mi cuarto. Era triste la noche. La luna, reluciente calavera,
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ya del cenit declinado, iba del ciprés del huerto fríamente iluminado el alto ramaje yerto.
Por la entreabierta ventana llegaban a mis oídos metálicos alaridos de una música lejana.
Una música tristona, una mazurca olvidada, entre inocente y burlona, mal tañida y mal soplada.
Y yo sentí el estupor del alma cuando bosteza el corazón, la cabeza, y... morirse es lo mejor.
LVII
(CONSEJOS)
I
Este amor que quiere ser acaso pronto será; pero ¿cuándo ha de volver lo que acaba de pasar? Hoy dista mucho de ayer. ¡Ayer es Nunca jamás!
II
Moneda que está en la mano quizá se deba guardar; la monedita del alma se pierde si no se da.
LVIII
(GLOSA)
Nuestros vidas son los ríos, que van a dar a la mar, que es el morir. ¡Gran cantar!
Entre los poetas míos tiene Manrique un altar.
Dulce goce de vivir: mala ciencia del pasar,
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ciego huir a la mar.
Tras el pavor del morir está el placer de llegar.
¡Gran placer!
Mas ¿y el horror de volver? ¡Gran pesar!
LIX
Anoche cuando dormía soñé, ¡bendita ilusión! que una fontana fluía dentro de mi corazón.
Di, ¿por qué acequia escondida, agua, vienes hasta mi, manantial de nueva vida de donde nunca bebí?
Anoche cuando dormía soñé, ¡bendita ilusión! que una colmena tenía dentro de mi corazón; y las doradas abejas iban fabricando en él, con las amarguras viejas, blanca cera y dulce miel.
Anoche cuando dormía soñé, ¡bendita ilusión! que un ardiente sol lucía dentro de mi corazón.
Era ardiente porque daba calores de rojo hogar, y era sol porque alumbraba y porque hacía llorar.
Anoche cuando dormía soñé, ¡bendita ilusión! que era Dios lo que tenía dentro de mi corazón.
LX
¿Mi corazón se ha dormido? Colmenares de mis sueños ¿ya no labráis? ¿Está seca la noria del pensamiento, los cangilones vacíos,
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girando, de sombra llenos?
No, mi corazón no duerme. Está despierto, despierto. Ni duerme ni sueña, mira, los claros ojos abiertos, señas lejanas y escucha a orillas del gran silencio.
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GALERÍAS
LXI
(INTRODUCCIÓN)
Leyendo un claro día mis bien amados versos, he visto en el profundo espejo de mis sueños
que una verdad divina temblando está de miedo, y es una flor que quiere echar su aroma al viento.
El alma del poeta se orienta hacia el misterio. Sólo el poeta puede mirar lo que está lejos dentro del alma, en turbio y mago sol envuelto.
En esas galerías, sin fondo, del recuerdo, donde las pobres gentes colgaron cual trofeo
el traje de una fiesta apolillado y viejo, allí el poeta sabe el laborar eterno mirar de las doradas abejas de los sueños.
Poetas, con el alma atenta al hondo cielo, en la cruel batalla o en el tranquilo huerto,
la nueva miel labramos con los dolores viejos, la veste blanca y pura pacientemente hacemos, y bajo el sol bruñimos el fuerte arnés de hierro.
El alma que no sueña, el enemigo espejo, proyecta nuestra imagen con un perfil grotesco.
Sentimos una ola
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de sangre, en nuestro pecho, que pasa... y sonreímos, y a laborar volvemos.
LXII
Desgarrada la nube; el arco iris brillando ya en el cielo, y en un fanal de lluvia y sol en el campo envuelto.
Desperté. ¿Quién enturbia los mágicos cristales de mi sueño? Mi corazón latía atónito y disperso.
...¡El limonar florido, el cipresal del huerto, el prado verde, el sol, el agua, el iris..., el agua en tus cabellos!...
Y todo en la memoria se perdía como una pompa de jabón al viento.
LXIII
Y era el demonio de mi sueño, el ángel más hermoso. Brillaban como aceros los ojos victoriosos, y las sangrientas llamas de su antorcha alumbraron la honda cripta del alma.
— ¿Vendrás conmigo? —No, jamás; las tumbas y los muertos me espantan. Pero la férrea mano mi diestra atenazaba.
—Vendrás conmigo... Y avancé en mi sueño cegado por la roja luminaria. Y en la cripta sentí sonar cadenas, y rebullir de fieras enjauladas.
LXIV
Desde el umbral de un sueño me llamaron... Era la buena voz, la voz querida.
—Dime: ¿vendrás conmigo a ver el alma?... Llegó a mi corazón una caricia.
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—Contigo siempre... Y avancé en mi sueño por una larga, escueta galería, sintiendo el roce de la veste pura y el palpitar suave de la mano amiga.
LXV
(SUEÑO INFANTIL)
Una clara noche de fiesta y de luna, noche de mis sueños, noche de alegría
—era luz de mi alma, que hoy es bruma toda, no eran mis cabellos negros todavía—,
el hada más joven me llevó en sus brazos a la alegre fiesta que en la plaza ardía.
So el chisporroteo de las luminarias, amor sus madejas de danzas tejía.
Y en aquella noche de fiesta y de luna, noche de mis sueños, noche de alegría,
el hada más joven besaba mi frente..., con su linda mano su adiós me decía...
Todos los rosales daban sus aromas, todos los amores amor entreabría.
LXVI
¡Y esos niños en hilera, llevando el sol de la tarde en sus velitas de cera!...
¡De amarilla calabaza, en el azul, cómo sube la luna, sobre la plaza!
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Duro ceño. Pirata, rubio africano, barbitaheño.
Lleva un alfanje en la mano. Estas figuras del sueño...
Donde las niñas cantan en corro, en los jardines del limonar, sobre la fuente, negro abejorro pasa volando, zumba al volar.
Se oyó un bronco gruñir de abuelo entre las claras voces sonar, superflua nota de violoncelo en los jardines del limonar.
Entre las cuatro blancas paredes, cuando una mano cerró el balcón, por los salones de sal-si-puedes suena el rebato de su bordón.
Muda en el techo, quieta, ¿dormida? la negra nota de angustia está, y en la pradera verdiflorida de un sueño niño volando va...
LXVII
Si yo fuera un poeta galante cantaría a vuestros ojos un cantar tan puro como en el mármol blanco el agua limpia.
Y en una estrofa de agua todo el cantar sería:
"Ya sé que no responden a mis ojos, que ven y no preguntan cuando miran, los vuestros claros, vuestros ojos tienen la buena luz tranquila, la buena luz del mundo en flor, que he visto desde los brazos de mi madre un día."
LXVIII
Llamó a mi corazón, un claro día, con un perfume de jazmín, el viento
—A cambio de este aroma, todo el aroma de tus rosas quiero.
—No tengo rosas; flores
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en mi jardín no hay ya; todas han muerto.
Me llevaré los llantos de las fuentes, las hojas amarillas y los mustios pétalos. Y el viento huyó... Mi corazón sangraba Alma, ¿qué has hecho de tu pobre huerto?
LXIX
Hoy buscarás en vano a tu dolor consuelo. Lleváronse tus hadas el lino de tus sueños. Está la fuente muda, y está marchito el huerto. Hoy sólo quedan lágrimas para llorar. No hay que llorar, ¡silencio!
LXX
Y nada importa ya que el vino de oro rebose de tu copa cristalina, o el agrio zumo enturbie el puro vaso...
Tú sabes, las secretas galerías del alma, los caminos de los sueños, y la tarde tranquila donde van a morir... Allí te aguardan
las hadas silenciosas de la vida, y hacia un jardín de eterna primavera te llevarán un día.
LXXI
Tocados de otros días, mustios encajes y marchitas sedas; salterios arrumbados, rincones de las salas polvorientas;
daguerrotipos turbios, cartas que amarillean; libracos no leídos que guardan grises florecitas secas;
romanticismos muertos, cursilerías viejas, cosas de ayer que sois el alma, y cantos y cuentos de la abuela!...
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LXXII
La casa tan querida donde habitaba ella, sobre un montón de escombros arruinada o derruida, enseña el negro y carcomido mal trabado esqueleto de madera.
La luna está vertiendo su clara luz en sueños que platea en las ventanas. Mal vestido y triste, voy caminando por la calle vieja.
LXXIII
Ante el pálido lienzo de la tarde, la iglesia, con sus torres afiladas y el ancho campanario, en cuyos huecos voltean suavemente las campanas, alta y sombría, surge.
La estrella es una lágrima en el azul celeste. Bajo la estrella clara, flota, vellón disperso, una nube quimérica de plata.
LXXIV
Tarde tranquila, casi con placidez de alma, para ser joven, para haberlo sido cuando Dios quiso, para tener algunas alegrías... lejos, y poder dulcemente recordarlas.
LXXV
Yo, como Anacreonte, quiero cantar, reír y echar al viento las sabias amarguras y los graves consejos.
y quiero, sobre todo, emborracharme, ya lo sabéis... ¡Grotesco! Pura fe en el morir, pobre alegría y macabro danzar antes de tiempo.
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LXXVI
¡Oh tarde luminosa! El aire está encantado. La blanca cigüeña dormita volando,
y las golondrinas se cruzan, tendidas las alas agudas al viento dorado, y en la tarde risueña se alejan volando, soñando...
Y hay una que torna como la saeta, las alas agudas tendidas al aire sombrío, buscando su negro rincón del tejado.
La blanca cigüeña, como un garabato, tranquila y disforme, ¡tan disparatada! sobre el campanario.
LXXVII
Es una tarde cenicienta y mustia, destartalada, como el alma mía; y es esta vieja angustia que habita mi usual hipocondría.
La causa de esta angustia no consigo ni vagamente comprender siquiera; pero recuerdo y, recordando, digo: —Sí, yo era niño, y tú, mi compañera.
*
Y no es verdad, dolor, yo te conozco, tú eres nostalgia de la vida buena y soledad de corazón sombrío, de barco sin naufragio y sin estrella.
Como perro olvidado que no tiene huella ni olfato y yerra por los caminos, sin camino, como el niño que en la noche de una fiesta
se pierde entre el gentío y el aire polvoriento y las candelas chispeantes, atónito, y asombra su corazón de música y de pena,
así voy yo, borracho melancólico, guitarrista lunático, poeta, y pobre hombre en sueños, siempre buscando a Dios entre la niebla.
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LXXVII
¿Y ha de morir contigo el mundo donde guarda el recuerdo los hálitos más puros de la vida, la blanca sombra del amor primero,
la voz que fue a tu corazón, la mano que tú querías retener en sueños, y todos los amores que llegaron al alma, al hondo cielo?
¿Y ha de morir contigo el mundo tuyo, la vieja vida en orden tuyo y nuevo? ¿Los yunques y crisoles de tu alma trabajan para el polvo y para el viento?
LXXIC
Desnuda está la tierra, y el alma aúlla al horizonte pálido como loba famélica. ¿Qué buscas, poeta, en el ocaso?
Amargo caminar, porque el camino pesa en el corazón. ¡El viento helado, y la noche que llega, y la amargura de la distancia!... En el camino blanco
algunos yertos árboles negrean; en los montes lejanos hay oro y sangre ... El sol murió... ¿Qué buscas poeta, en el ocaso?.
LXXX
(CAMPO)
La tarde está muriendo como un hogar humilde que se apaga.
Allá, sobre los montes, quedan algunas brasas.
Y ese árbol roto en el camino blanco hace llorar de lástima.
¡Dos ramas en el tronco herido, y una hoja marchita y negra en cada rama!
¿Lloras?... Entre los álamos de oro, lejos, la sombra del amor te aguarda.
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LXXXI
(A UN VIEJO Y DISTINGUIDO SEÑOR)
Te he visto, por el parque ceniciento que los poetas aman para llorar, cómo una noble sombra vagar, envuelto en tu levita larga.
El talante cortés, ha tantos años compuesto de una fiesta en la antesala, ¡qué bien tus pobres huesos ceremoniosos guardan!
Yo te he visto, aspirando distraído, con el aliento que la tierra exhala —hoy tibia tarde en que las mustias hojas húmedo viento arranca—,
del eucalipto verde el frescor de las hojas perfumadas. Y te he visto llevar la seca mano a la perla que brilla en tu corbata.
LXXXII
(LOS SUEÑOS)
El hada más hermosa ha sonreído al ver la lumbre de una estrella pálida, que en hilo suave, blanco y silencioso se enrosca al huso de su rubia hermana.
Y vuelve a sonreír, porque en su rueca el hilo de los campos se enmaraña. Tras la tenue cortina de la alcoba está el jardín envuelto en luz dorada.
La cuna, casi en sombra. El niño duerme. Dos hadas laboriosas lo acompañan, hilando de los sueños los sutiles copos en ruecas de marfil y plata.
LXXIII
Guitarra del mesón que hoy suenas jota, mañana petenera, según quien llega y tañe las empolvadas cuerdas,
guitarra del mesón de los caminos, no fuiste nunca, ni serás, poeta.
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Tú eres alma que dice su armonía solitaria a las almas pasajeras...
Y siempre que te escucha el caminante sueña escuchar un aire de su tierra.
LXXXIV
El rojo sol de un sueño en el Oriente asoma. Luz en sueños. ¿No tiemblas, andante peregrino? Pasado el llano verde, en la florida loma, acaso está el cercano final de tu camino.
Tú no verás del trigo la espiga sazonada y de macizas pomas cargado el manzanar, ni de la vid rugosa la uva aurirrosada ha de exprimir su alegre licor en tu lagar.
Cuando el primer aroma exhalen los jazmines y cuando más palpiten las rosas del amor, una mañana de oro que alumbre los jardines, ¿no huirá, como una nube dispersa, el sueño en flor?
Campo recién florido y verde, ¡quién pudiera soñar aún largo tiempo en estas pequeñitas corolas azuladas que manchan la pradera, y en esas diminutas primeras margaritas!
LXXXV
La primavera besaba suavemente la arboleda, y el verde nuevo brotaba como una verde humareda.
Las nubes iban pasando sobre el campo juvenil... Yo vi en las hojas temblando las frescas lluvias de abril.
Bajo ese almendro florido, todo cargado de flor —recordé—, yo he maldecido mi juventud sin amor.
Hoy, en mitad de la vida, me he parado a meditar... ¡Juventud nunca vivida quién te volviera a soñar!
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LXXXVI
Eran ayer mis dolores como gusanos de seda que iban labrando capullos; hoy son mariposas negras.
¡De cuántas flores amargas ha sacado blanca cera! ¡Oh tiempo en que mis pesares trabajaban como abejas!
Hoy son como avenas locas, o cizaña en sementera, como tizón en espiga, como carcoma en madera.
¡Oh tiempo en que mis dolores tenían lágrimas buenas, y eran como agua de noria que va regando una huerta! Hoy son agua de torrente que arranca el limo a la tierra.
Dolores que ayer hicieron de mi corazón colmena, hoy tratan mi corazón como a una muralla vieja: quieren derribarlo, y pronto, al golpe de la piqueta.
LXXXVII
(RENACIMIENTO)
Galería del alma... ¡El alma niña! Su clara luz risueña; y la pequeña historia, y la alegría de la vida nueva ...
¡Ah, volver a nacer, y andar camino, ya recobrada la perdida senda!
Y volver a sentir en nuestra mano aquel latido de la mano buena de nuestra madre... Y caminar en sueños por amor de la mano que nos lleva.
*
En nuestras almas todo por misteriosa mano se gobierna. Incomprensibles, mudas, nada sabemos de las almas nuestras.
50
Las más hondas palabras del sabio nos enseñan, lo que el silbar del viento cuando sopla, o el sonar de las aguas cuando ruedan.
LXXXVIII
Tal vez la mano, en sueños, del sembrador de estrellas, hizo sonar la música olvidada
como una nota de la lira inmensa, y la ola humilde a nuestros labios vino de unas pocas palabras verdaderas.
LXXXIX
Y podrás conocerte, recordando del pasado soñar los turbios lienzos, en este día triste en que caminas con los ojos abiertos.
De toda la memoria, sólo vale el don preclaro de evocar los sueños.
XC
Los árboles conservan verdes aun las copas, pero del verde mustio de las marchitas frondas.
El agua de la fuente, sobre la piedra tosca y de verdín cubierta, resbala silenciosa.
Arrastra el viento algunas amarillentas hojas. ¡El viento de la tarde sobre la tierra en sombra!
XCI
Húmedo está, bajo el laurel, el banco de verdinosa piedra; lavó la lluvia, sobre el muro blanco, las empolvadas hojas de la hiedra.
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Del viento del otoño el tibio aliento los céspedes undula, y la alameda conversa con el viento... ¡el viento de la tarde en la arboleda!
Mientras el sol en el ocaso esplende que los racimos de la vid orea, y el buen burgués, en su balcón, enciende la estoica pipa en que el tabaco humea,
voy recordando versos juveniles... ¿Qué fue de aquel mi corazón sonoro? ¿Será cierto que os vais, sombras gentiles, huyendo entre los árboles de oro?
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VARIA
XCII
"Tournez, tournez, chevaus de bois." VERLAINE.
Pegasos, lindos pegasos, caballitos de madera.
....................................
Yo conocí, siendo niño, la alegría de dar vueltas sobre un corcel colorado, en una noche de fiesta.
En el aire polvoriento chispeaban las candelas, y la noche azul ardía toda sembrada de estrellas.
¡Alegrías infantiles que cuestan una moneda de cobre, lindos pegasos, caballitos de madera!
XCIII
Deletreos de armonía que ensaya inexperta mano.
Hastío. Cacofonía del sempiterno piano que yo de niño escuchaba soñando... no sé con qué.
Con algo que no llegaba, todo lo que ya se fue.
XCIV
En medio de la plaza y sobre tosca piedra, el agua brota y brota. En el cercano huerto eleva, tras el muro ceñido por la hiedra, alto ciprés la mancha de su ramaje yerto.
La tarde está cayendo frente a los caserones de la ancha plaza, en sueños. Relucen las vidrieras
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con ecos mortecinos de sol. En los balcones hay formas que parecen confusas calaveras.
La calma es infinita en la desierta plaza, donde pasea el alma su traza de alma en pena. El agua brota y brota en la marmórea taza. En todo el aire en sombra no más que el agua suena.
XCV
(COPLAS MUNDANAS)
Poeta ayer, hoy triste y pobre filósofo trasnochado, tengo en monedas de cobre el oro de ayer cambiada.
Sin placer y sin fortuna, pasó como una quimera mi juventud, la primera ... la sola, no hay más que una: la de dentro es la de fuera.
Pasó como un torbellino, bohemia y aborrascada, harta de coplas y vino, mi juventud bien amada.
Y hoy miro a las galerías del recuerdo, para hacer aleluyas de elegías desconsoladas de ayer.
¡Adiós, lágrimas cantoras, lágrimas que alegremente brotabais, como en la fuente las limpias aguas sonoras!
¡Buenas lágrimas vertidas por un amor juvenil, cual frescas lluvias caídas sobre los campos de abril!
No canta ya el ruiseñor de cierta noche serena; sanamos del mal de amor que sabe llorar sin pena.
Poeta ayer, hoy triste y pobre filósofo trasnochado, tengo en monedas de cobre el oro de ayer cambiado.
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XCVI
(SOL DE INVIERNO)
Es mediodía. Un parque. Invierno. Blancas sendas; simétricos montículos y ramas esqueléticas.
Bajo el invernadero, naranjos en maceta, y en su tonel, pintado de verde, la palmera.
Un viejecillo dice, para su capa vieja: "¡El sol, esta hermosura de sol!..." Los niños juegan.
El agua de la fuente resbala, corre y sueña lamiendo, casi muda, la verdinosa piedra.
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CAMPOS DE CASTILLA (1907-1917)
XCVII
(RETRATO)
Mi infancia son recuerdos de un patio de Sevilla, y un huerto claro donde madura el limonero; mi juventud, veinte años en tierra de Castilla; mi historia, algunos casos que recordar no quiero.
Ni un seductor Mañara, ni un Bradomín he sido —ya conocéis mi torpe aliño indumentario—, mas recibí la flecha que me asignó Cupido, y amé cuanto ellas puedan tener de hospitalario.
Hay en mis venas gotas de sangre jacobina, pero mi verso brota de manantial sereno; y, más que un hombre al uso que sabe su doctrina, soy, en el buen sentido de la palabra, bueno.
Adoro la hermosura, y en la moderna estética corté las viejas rosas del huerto de Ronsard; mas no amo los afeites de la actual cosmética, ni soy un ave de esas del nuevo gay-trinar.
Desdeño las romanzas de los tenores huecos y el coro de los grillos que cantan a la luna. A distinguir me paro las voces de los ecos, y escucho solamente, entre las voces, una.
¿Soy clásico o romántico? No sé. Dejar quisiera mi verso, como deja el capitán su espada: famosa por la mano viril que la blandiera, no por el docto oficio del forjador preciada.
Converso con el hombre que siempre va conmigo —quien habla solo espera hablar a Dios un día—; mi soliloquio es plática con este buen amigo que me enseñó el secreto de la filantropía.
Y al cabo, nada os debo; debéisme cuanto he escrito. A mi trabajo acudo, con mi dinero pago el traje que me cubre y la mansión que habito, el pan que me alimenta y el lecho en donde yago.
Y cuando llegue el día del último viaje, y esté al partir la nave que nunca ha de tornar, me encontraréis a bordo ligero de equipaje, casi desnudo, como los hijos de la mar.
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XCVIII
(A ORILLAS DEL DUERO)
Mediaba el mes de julio. Era un hermoso día. Yo, solo, por las quiebras del pedregal subía, buscando los recodos de sombra, lentamente. A trechos me paraba para enjugar mi frente y dar algún respiro al pecho jadeante; o bien, ahincando el paso, el cuerpo hacia adelante y hacia la mano diestra vencido y apoyado en un bastón, a guisa de pastoril cayado, trepaba por los cerros que habitan las rapaces aves de altura, hollando las hierbas montaraces de fuerte olor —romero, tomillo, salvia, espliego—. Sobre los agrios campos caía un sol de fuego.
Un buitre de anchas alas con majestuoso vuelo cruzaba solitario el puro azul del cielo. Yo divisaba, lejos, un monte alto y agudo, y una redonda loma cual recamado escudo, y cárdenos alcores sobre la parda tierra —harapos esparcidos de un viejo arnés de guerra—, las serrezuelas calvas por donde tuerce el Duero para formar la corva ballesta de un arquero en torno a Soria. —Soria es una barbacana, hacia Aragón, que tiene la torre castellana—. Veía el horizonte cerrado por colinas obscuras, coronadas de robles y de encinas; desnudos peñascales, algún humilde prado donde el merino pace y el toro, arrodillado sobre la hierba, rumia; las márgenes del río lucir sus verdes álamos al claro sol de estío, y, silenciosamente, lejanos pasajeros, ¡tan diminutos! —carros, jinetes y arrieros, cruzar el largo puente, y bajo las arcadas de piedra ensombrecerse las aguas plateadas del Duero. El Duero cruza el corazón de roble de Iberia y de Castilla. ¡Oh tierra triste y noble, la de los altos llanos y yermos y roquedas, de campos sin arados, regatos ni arboledas; decrépitas ciudades, caminos sin mesones, y atónitos palurdos sin danzas ni canciones que aun van, abandonando el mortecino hogar, como tus largos ríos, Castilla, hacia la mar!
Castilla miserable, ayer dominadora, envuelta en sus andrajos desprecia cuanto ignora. ¿Espera, duerme o sueña? ¿La sangre derramada recuerda, cuando tuvo la fiebre de la espada? Todo se mueve, fluye, discurre, corre o gira; cambian la mar y el monte y el ojo que los mira. ¿Pasó? Sobre sus campos aun el fantasma yerra de un pueblo que ponía a Dios sobre la guerra.
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La madre en otro tiempo fecunda en capitanes, madrastra es hoy apenas de humildes ganapanes. Castilla no es aquella tan generosa un día, cuando Mio Cid Rodrigo el de Vivar volvía, ufano de su nueva fortuna, y su opulencia, a regalar a Alfonso los huertos de Valencia; o que, tras la aventura que acreditó sus bríos, pedía la conquista de los inmensos ríos indianos a la corte, la madre de soldados, guerreros y adalides que han de tornar, cargados de plata y oro, a España, en regios galeones, para la presa cuervos, para la lid leones. Filósofos nutridos de sopa de convento contemplan impasibles el amplio firmamento; y se les llega en sueños, como un rumor distante, clamor de mercaderes de muelles de Levante, no acudirán siquiera a preguntar: ¿qué pasa? Y ya la guerra ha abierto las puertas de su casa.
Castilla miserable, ayer dominadora, envuelta en sus harapos desprecia cuanto ignora.
El sol va declinando. De la ciudad lejana me llega un armonioso tañido de campana —ya irán a su rosario las enlutadas viejas—. De entre las peñas salen dos lindas comadrejas; me miran y se alejan, huyendo, y aparecen de nuevo, ¡tan curiosas!... Los campos se obscurecen. Hacia el camino blanco está el mesón abierto al campo ensombrecido y al pedregal desierto.
XCIX
(POR TIERRAS DE ESPAÑA)
El hombre de estos campos que incendia los pinares y su despojo aguarda como botín de guerra, antaño hubo raído los negros encinares, talado los robustos robledos de la sierra.
Hoy ve a sus pobres hijos huyendo de sus lares; la tempestad llevarse los limos de la tierra por los sagrados ríos hacia los anchos mares; y en páramos malditos trabaja, sufre y yerra.
Es hijo de una estirpe de rudos caminantes, pastores que conducen sus hordas de merinos a Extremadura fértil, rebaños trashumantes que mancha el polvo y dora el sol de los caminos.
Pequeño, ágil, sufrido, los ojos de hombre astuto, hundidos, recelosos, movibles; y trazadas cual arco de ballesta, en el semblante enjuto de pómulos salientes, las cejas muy pobladas.
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Abunda el hombre malo del campo y de la aldea, capaz de insanos vicios y crímenes bestiales, que bajo el pardo sayo esconde un alma fea, esclava de los siete pecados capitales.
Los ojos siempre turbios de envidia o de tristeza, guarda su presa y libra la que el vecino alcanza; ni para su infortunio ni goza su riqueza; le hieren y acongojan fortuna y malandanza.
El numen de estos campos es sanguinario y fiero; al declinar la tarde, sobre el remoto alcor, veréis agigantarse la forma de un arquero, la forma de un inmenso centauro flechador.
Veréis llanuras bélicas y páramos de asceta —no fue por estos campos el bíblico jardín—; son tierras para el águila, un trozo de planeta por donde cruza errante la sombra de Caín.
C
(EL HOSPICIO)
Es el hospicio, el viejo hospicio provinciano, el caserón ruinoso de ennegrecidas tejas en donde los vencejos anidan en verano y graznan en las noches de invierno las cornejas.
Con su frontón al Norte, entre los dos torreones de antigua fortaleza, el sórdido edificio de grietados muros y sucios paredones, es un rincón de sombra eterna. ¡El viejo hospicio!
Mientras el sol de enero su débil luz envía, su triste luz velada sobre los campos yermos, a un ventanuco asoman, al declinar el día, algunos rostros pálidos, atónitos y enfermos, a contemplar los montes azules de la sierra; o, de los cielos blancos, como sobre una fosa, caer la blanca nieve sobre la fría tierra, sobre la tierra fría la nieve silenciosa!...
CI
(EL DIOS IBERO)
Igual que el ballestero tahúr de la cantiga, tuviera una saeta el hombre ibero para el Señor que apedreó la espiga y malogró los frutos otoñales, y un "gloria a ti" para el Señor que grana
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centenos y trigales que el pan bendito le darán mañana.
"Señor de la ruina, adoro porque aguardo y porque temo: con mi oración se inclina hacia la tierra un corazón blasfemo.
¡Señor, por quien arranco el pan con pena, sé tu poder, conozco mi cadena! ¡Oh dueño de la nube del estío que la campiña arrasa, del seco otoño, del helar tardío, y del bochorno que la mies abrasa!
¡Señor del iris, sobre el campo verde donde la oveja pace, Señor del fruto que el gusano muerde y de la choza que el turbión deshace,
tu soplo el fuego del hogar aviva, tu lumbre da sazón al rubio grano, y cuaja el hueso de la verde oliva, la noche de San Juan, tu santa mano!
¡Oh dueño de fortuna y de pobreza, ventura y malandanza, que al rico das favores y pereza y al pobre su fatiga y su esperanza!
¡Señor, Señor: en la voltaria rueda del año he visto mi simiente echada, corriendo igual albur que la moneda del jugador en el azar sembrada!
¡Señor, hoy paternal, ayer cruento, con doble faz de amor y de venganza, a ti, en un dado de tahúr al viento va mi oración, blasfemia y alabanza!"
Este que insulta a Dios en los altares, no más atento al ceño del destino, también soñó caminos en los mares y dijo: es Dios sobre la mar camino.
¿No es él quien puso a Dios sobre la guerra, más allá de la suerte, más allá de la tierra, más allá de la mar y de la muerte?
¿No dio la encina ibera para el fuego de Dios la buena rama, que fue en la santa hoguera de amor una con Dios en pura llama?
Mas hoy... ¡Qué importa un día! Para los nuevos lares
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estepas hay en la floresta umbría, leña verde en los viejos encinares.
Aun larga patria espera abrir el corvo arado sus besanas; para el grano de Dios hay sementera bajo cardos y abrojos y bardanas.
¡Qué importa un día! Está el ayer alerto al mañana, mañana al infinito, hombre de España, ni el pasado ha muerto, ni está el mañana —ni el ayer— escrito.
¿Quién ha visto la faz al Dios hispano? Mi corazón aguarda al hombre ibero de la recia mano, que tallará en el roble castellano el Dios adusto de la tierra parda.
CII
(ORILLAS DEL DUERO)
¡Primavera soriana, primavera humilde, como el sueño de un bendito, de un pobre caminante que durmiera de cansancio en un páramo infinito!
¡Campillo amarillento, como tosco sayal de campesina, pradera de velludo polvoriento donde pace la escuálida merina!
¡Aquellos diminutos peguajales de tierra dura y fría, donde apuntan centenos y trigales que el pan moreno nos darán un día!
Y otra vez roca y roca, pedregales desnudos y pelados serrijones, la tierra de las águilas caudales, malezas y jarales, hierbas monteses, zarzas y cambrones.
¡Oh tierra ingrata y fuerte, tierra mía! ¡Castilla, tus decrépitas ciudades! ¡La agria melancolía que puebla tus sombrías soledades!
¡Castilla varonil, adusta tierra. Castilla del desdén contra la suerte, Castilla del dolor y de la guerra, tierra inmortal, Castilla de la muerte!
Era una tarde, cuando el campo huía
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del sol, y en el asombro del planeta, como un globo morado aparecía la hermosa luna, amada del poeta.
En el cárdeno cielo violeta alguna clara estrella fulguraba. El aire ensombrecido oreaba mis sienes, y acercaba el murmullo del agua hasta mi oído.
Entre cerros de plomo y de ceniza manchados de roídos encinares y entre calvas roquedas de caliza, iba a embestir los ocho tajamares del puente el padre río, que surca de Castilla el yermo frío.
¡Oh Duero, tu agua corre y correrá mientras las nieves blancas de enero el sol de mayo haga fluir por hoces y barrancas, mientras tengan las sierras su turbante de nieve y de tormenta, y brille el olifante del sol, tras de la nube cenicienta!...
¿Y el viejo romancero fue el sueño de un juglar junto a tu orilla? ¿Acaso como tú y por siempre, Duero, irá corriendo hacia la mar Castilla?
CIII
(LAS ENCINAS)
A los Sres. de Masriera
¡Encinares castellanos en laderas y altozanos, serrijones y colinas llenos de obscura maleza encinas, pardas encinas; humildad y fortaleza!
Mientras que llenándoos va el hacha de calvijares, ¿nadie cantaros sabrá, encinares?
El roble es la guerra, el roble dice el valor y el coraje, rabia inmoble en su torcido ramaje; y es más rudo que la encina, más nervudo,
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más altivo y más señor.
El alto roble parece que recalca y enmudece su robustez como atleta que, erguido, afinca en el suelo.
El pino es el mar y el cielo y la montaña: el planeta. La palmera es el desierto, el sol y la lejanía: la sed; una fuente fría soñada en el campo yerto.
Las hayas son la leyenda. Alguien, en las viejas hayas, leía una historia horrenda de crímenes y batallas.
¿Quién ha visto sin temblar un hayedo en un pinar? Los chopos son la ribera, liras de la primavera, Cerca del agua que fluye, pasa y huye, viva o lenta, que se emboca turbulenta o en remanso se dilata. En su eterno escalofrío copian del agua del río las vivas ondas de plata.
De los parques las olmedas son las buenas arboledas que nos han visto jugar, cuando eran nuestros cabellos rubios y, con nieve en ellos, nos han de ver meditar.
Tiene el manzano el olor de su poma, el eucalipto el aroma de sus hojas, de su flor el naranjo la fragancia; y es del huerto la elegancia el ciprés obscuro y yerto.
¿Qué tienes tú, negra encina campesina, con tus ramas sin color en el campo sin verdor; con tu tronco ceniciento sin esbeltez ni altiveza, con tu vigor sin tormento, y tu humildad que es firmeza?
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En tu copa ancha y redonda nada brilla, ni tu verdiobscura fronda ni tu flor verdiamarilla.
Nada es lindo ni arrogante en tu porte, ni guerrero, nada fiero que aderece su talante. Brotas derecha o torcida con esa humildad que cede sólo a la ley de la vida, que es vivir como se puede.
El campo mismo se hizo árbol en ti, parda encina. Ya bajo el sol que calcina, ya contra el hielo invernizo, el bochorno y la borrasca, el agosto y el enero, los copos de la nevasca, los hilos del aguacero, siempre firme, siempre igual, impasible, casta y buena, ¡oh tú, robusta y serena, eterna encina rural de los negros encinares de la raya aragonesa y las crestas militares de la tierra pamplonesa; encinas de Extremadura, de Castilla, que hizo a España, encinas de la llanura, del cerro y de la montaña; encinas del alto llano que el joven Duero rodea, y del Tajo que serpea por el suelo toledano; encinas de junto al mar —en Santander—, encinar que pones tu nota arisca, como un castellano ceño, en Córdoba la morisca, y tú, encinar madrileño, bajo Guadarrama frío, tan hermoso, tan sombrío, con tu adustez castellana Corrigiendo, la vanidad y el atuendo y la hetiquez cortesana!... Ya sé, encinas campesinas que os pintaron, con lebreles elegantes y corceles, los más egregios pinceles, y os cantaron los poetas augustales,
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que os asordan escopetas de cazadores reales; mas sois el campo y el lar y la sombra tutelar de los buenos aldeanos que visten parda estameña, y que cortan vuestra leña con sus manos.
CIV
¿Eres tú, Guadarrama, viejo amigo, la sierra gris y blanca, la sierra de mis tardes madrileñas que yo veía en el azul pintada?
Por tus barrancos hondos y por tus cumbres agrias, mil Guadarramas y mil soles vienen, cabalgando conmigo, a tus entrañas.
Camino de Balsaín, 1911
CV
(EN ABRIL, LAS AGUAS MIL)
Son de abril las aguas mil. Sopla el viento achubascado, y entre nublado y nublado hay trozos de cielo añil.
Agua y sol. El iris brilla. En una nube lejana, zigzaguea una centella amarilla.
La lluvia da en la ventana y el cristal repiquetea.
A través de la neblina que forma la lluvia fina, se divisa un prado verde, y un encinar se esfumina, y una sierra gris se pierde.
Los hilos del aguacero sesgan las nacientes frondas, y agitan las turbias ondas en el remanso del Duero.
Lloviendo está en los habares y en las pardas sementeras;
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hay sol en los encinares, charcos por las carreteras.
Lluvia y sol. Ya se obscurece el campo, ya se ilumina; allí un cerro desaparece, allá surge una colina.
Ya son claros, ya sombríos los dispersos caseríos, los lejanos torreones.
Hacia la sierra plomiza van rodando en pelotones nubes de guata y ceniza.
CVI
(UN LOCO)
Es una tarde mustia y desabrida de un otoño sin frutos, en la tierra estéril y raída donde la sombra de un centauro yerra.
Por un camino en la árida llanura, entre álamos marchitos, a solas con su sombra y su locura va el loco, hablando a gritos.
Lejos se ven sombríos estepares, colinas con malezas y cambrones, y ruinas de viejos encinares, coronando los agrios serrijones.
El loco vocifera a solas con su sombra y su quimera. Es horrible y grotesca su figura: flaco, sucio, maltrecho y mal rapado, ojos de calentura iluminan su rostro demacrado.
Huye de la ciudad... Pobres maldades, misérrimas virtudes y quehaceres de chulos aburridos, y ruindades de ociosos mercaderes.
Por los campos de Dios el loco avanza tras la tierra esquelética y sequiza —rojo de herrumbre y pardo de ceniza — hay un sueño de lirio en lontananza.
Huye de la ciudad. ¡El tedio urbano! — ¡carne triste y espíritu villano!—.
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No fue por una trágica amargura esta alma errante desgajada y rota; purga un pecado ajeno: la cordura, la terrible cordura del idiota.
CVII
(FANTASÍA ICONOGRÁFICA)
La calva prematura brilla sobre la frente amplia y severa; bajo la piel de pálida tersura se trasluce la fina calavera.
Mentón agudo y pómulos marcados por trazos de un punzón adamantino; y de insólita púrpura manchados los labios que soñara un florentino.
Mientras la boca sonreír parece, los ojos perspicaces, que un ceño pensativo empequeñece, miran y ven, profundos y tenaces.
Tiene sobre la mesa un libro viejo donde posa la mano distraída. Al fondo de la cuadra, en el espejo, una tarde dorada está dormida.
Montañas de violeta y grisientos breñales, la tierra que ama el santo y el poeta, los buitres y las águilas caudales.
Del abierto balcón al blanco muro va una franja de sol anaranjada que inflama el aire, en el ambiente obscuro que envuelve la armadura arrinconada.
CVIII
(UN CRIMINAL)
El acusado es pálido y lampiño. Arde en sus ojos una fosca lumbre, que repugna a su máscara de niño y ademán de piadosa mansedumbre.
Conserva del obscuro seminario el talante modesto y la costumbre de mirar a la tierra o al breviario.
Devoto de María, madre de pecadores, por Burgos bachiller en teología,
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presto a tomar las órdenes menores.
Fue su crimen atroz. Hartóse un día de los textos profanos y divinos, sintió pesar del tiempo que perdía enderezando hipérbatons latinos.
Enamoróse de una hermosa niña, subiósele el amor a la cabeza como el zumo dorado de la viña, y despertó su natural fiereza.
En sueños vio a sus padres —labradores de mediano caudal— iluminados del hogar por los rojos resplandores, los campesinos rostros atezados.
Quiso heredar. ¡Oh guindos y nogales del huerto familiar, verde y sombrío, y doradas espigas candeales, que colmarán las trojes del estío!
Y se acordó del hacha que pendía en el muro luciente y afilada, el hacha fuerte que la leña hacía de la rama de roble cercenada.
........................................................
Frente al reo, los jueces con sus viejos ropones enlutados; y, una hilera de obscuros entrecejos y de plebeyos rostros: los jurados.
El abogado defensor perora, golpeando el pupitre con la mano; emborrona papel un escribano, mientras oye el fiscal, indiferente, el alegato enfático y sonoro, y repasa los autos judiciales o, entre sus dedos, de las gafas de oro acaricia los límpidos cristales.
Dice un ujier: "Va sin remedio al palo." El joven cuervo la clemencia espera. Un pueblo, carne de horca, la severa justicia aguarda que castiga al malo.
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CIX
(AMANECER DE OTOÑO)
A Julio Romero de Torres
Una larga carretera entre grises peñascales, y alguna humilde pradera donde pacen negros toros. Zarzas, malezas, jarales.
Está la tierra mojada por las gotas del rocío, y la alameda dorada, hacia la curva del río.
Tras los montes de violeta quebrado el primer albor; a la espalda la escopeta, entre sus galgos agudos, caminando un cazador.
CX
(EN TREN)
Yo, para todo viaje —siempre sobre la madera de mi vagón de tercera—, voy ligero de equipaje. Si es de noche, porque no acostumbro a dormir yo, y de día, por mirar los arbolitos pasar, yo nunca duermo en el tren, y, sin embargo, voy bien. ¡Este placer de alejarse! Londres, Madrid, Ponferrada, tan lindos... para marcharse. Lo molesto es la llegada. Luego, el tren, al caminar, siempre nos hace soñar; y casi, lo olvidamos el jamelgo que montamos. ¡Oh el pollino que sabe bien el camino! ¿Dónde estamos? ¿Dónde todos nos bajamos? ¡Frente a mí va una monjita tan bonita! Tiene esa expresión serena que a la pena da una esperanza infinita. Y yo pienso: Tú eres buena; porque diste tus amores a Jesús; porque no quieres
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ser madre de pecadores. Mas tú eres maternal, bendita entre las mujeres, madrecita virginal. Algo en tu rostro es divino bajo tus cofias de lino. Tus mejillas —esas rosas amarillas— fueron rosadas, y, luego, ardió en tus entrañas fuego; y hoy, esposa de la Cruz, ya eres luz, y sólo luz... ¡Todas las mujeres bellas fueran, como tú, doncellas en un convento a encerrarse!... Y la niña que yo quiero, ¡ay!, preferirá casarse con un mocito barbero. El tren camina y camina, y la máquina resuella, y tose con tos ferina. ¡Vamos en una centella!
CXI
(NOCHE DE VERANO)
Es una hermosa noche de verano. Tienen las altas casas abiertos los balcones del viejo pueblo a la anchurosa plaza. En el amplio rectángulo desierto, bancos de piedra, evónimos y acacias simétricos dibujan sus negras sombras en la arena blanca. En el cenit, la luna, y en la torre, la esfera del reloj iluminada. Yo en este viejo pueblo paseando solo, como un fantasma.
CXII
(PASCUA DE RESURRECCIÓN)
Mirad: el arco de la vida traza el iris sobre el campo que verdea. Buscad vuestros amores, doncellitas, donde brota la fuente de la piedra. En donde el agua ríe y sueña y pasa, allí el romance del amor se cuenta. ¿No han de mirar un día, en vuestros brazos, atónitos, el sol de primavera,
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ojos que vienen a la luz cerrados, y que al partirse de la vida ciegan? ¿No beberán un día en vuestros senos los que mañana labrarán la tierra? ¡Oh, celebrad este domingo claro, madrecitas en flor, vuestras entrañas nuevas! Gozad esta sonrisa de vuestra ruda madre. Ya sus hermosos nidos habitan las cigüeñas, y escriben en las torres sus blancos garabatos. Como esmeraldas lucen los muscos de las peñas. Entre los robles muerden los negros toros la menuda hierba, y el pastor que apacienta los merinos su pardo sayo en la montaña deja.
CXIII
(CAMPOS DE SORIA)
I
Es la tierra de Soria árida y fría. Por las colinas y las sierras calvas, verdes pradillos, cerros cenicientos, la primavera pasa dejando entre las hierbas olorosas sus diminutas margaritas blancas.
La tierra no revive, el campo sueña. Al empezar abril está nevada la espalda del Moncayo; el caminante lleva en su bufanda . envueltos cuello y boca, y los pastores pasan cubiertos con sus luengas capas.
II
Las tierras labrantías, como retazos de estameñas pardas, el huertecillo, el abejar, los trozos de verde obscuro en que el merino pasta, entre plomizos peñascales, siembran el sueño alegre de infantil Arcadia. En los chopos lejanos del camino, parecen humear las yertas ramas como un glauco vapor —las nuevas hojas— y en las quiebras de valles y barrancas blanquean los zarzales florecidos, y brotan las violetas perfumadas.
III
Es el campo ondulado, y los caminos ya ocultan los viajeros que cabalgan en pardos borriquillos ya al fondo de la tarde arrebolada
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elevan las plebeyas figurillas, que el lienzo de oro del ocaso manchan. Mas si trepáis a un cerro y veis el campo desde los picos donde habita el águila, son tornasoles de carmín y acero, llanos plomizos, lomas plateadas, circuidos por montes de violeta, con las cumbres de nieve sonrosada.
IV
¡Las figuras del campo sobre el cielo! Dos lentos bueyes aran en un alcor, cuando el otoño empieza, y entre las negras testas doblegadas bajo el pesado yugo, pende un cesto de juncos y retama, que es la cuna de un niño; y tras la yunta marcha un hombre que se inclina hacia la tierra, y una mujer que en las abiertas zanjas arroja la semilla. Bajo una nube de carmín y llama, en el oro fluido y verdinoso del poniente, las sombras se agigantan.
V
La nieve. En el mesón al campo abierto se ve el hogar donde la leña humea y la olla al hervir borbollonea. El cierzo corre por el campo yerto, alborotando en blancos torbellinos la nieve silenciosa.
La nieve sobre el campo y los caminos, cayendo está como sobre una fosa. Un viejo acurrucado tiembla y tose cerca del fuego; su mechón de lana la vieja hila, y una niña cose verde ribete a su estameña grana. Padres los viejos son de un arriero que caminó sobre la blanca tierra, y una noche perdió ruta y sendero, y se enterró en las nieves de la sierra. En torno al fuego hay un lugar vacío y en la frente del viejo, de hosco ceño, como un tachón sombrío —tal el golpe de un hacha sobre un leño—. La vieja mira al campo, cual si oyera pasos sobre la nieve. Nadie pasa. Desierta la vecina carretera, desierto el campo en torno de la casa. La niña piensa que en los verdes prados ha de correr con otras doncellitas en los días azules y dorados, cuando crecen las blancas margaritas.
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VI
¡Soria fría, Soria pura, cabeza de Extremadura, con su castillo guerrero arruinado, sobre el Duero; con sus murallas roídas y sus casas denegridas!
¡Muerta ciudad de señores soldados o cazadores; de portales con escudos de cien linajes hidalgos, y de famélicos galgos, de galgos flacos y agudos, que pululan por las sórdidas callejas, y a la medianoche ululan, cuando graznan las cornejas!
¡Soria fría! La campana de la Audiencia da la una. Soria, ciudad castellana ¡tan bella! bajo la luna.
VII
¡Colinas plateadas, grises alcores, cárdenas roquedas por donde traza el Duero su curva de ballesta en torno a Soria, obscuros encinares, ariscos pedregales, calvas sierras, caminos blancos y álamos del río, tardes de Soria, mística y guerrera, hoy siento por vosotros, en el fondo del corazón, tristeza, tristeza que es amor! ¡Campos de Soria donde parece que las rocas sueñan, conmigo vais! ¡Colinas plateadas, grises alcores, cárdenas roquedas!..
VIII
He vuelto a ver los álamos dorados, álamos del camino en la ribera del Duero, entre San Polo y San Saturio, tras las murallas viejas de Soria —barbacana hacia Aragón, en castellana tierra—.
Estos chopos del río, que acompañan con el sonido de sus hojas secas el son del agua, cuando el viento sopla, tienen en sus cortezas grabadas iniciales que son nombres de enamorados, cifras que son fechas. ¡Álamos del amor que ayer tuvisteis
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de ruiseñores vuestras ramas llenas; álamos que seréis mañana liras del viento perfumado en primavera; álamos del amor cerca del agua que corre y pasa y sueña, álamos de las márgenes del Duero, conmigo vais, mi corazón os lleva!
IX
¡Oh!, sí, conmigo vais, campos de Soria, tardes tranquilas, montes de violeta, alamedas del río, verde sueño del suelo gris y de la parda tierra, agria melancolía de la ciudad decrépita, me habéis llegado al alma, ¿o acaso estabais en el fondo de ella? ¡Gentes del alto llano numantino que a Dios guardáis como cristianas viejas, que el sol de España os llene de alegría, del luz y de riqueza!
CXIV
(LA TIERRA DE ALVARGONZALEZ)
Al poeta Juan Ramón Jiménez
I
Siendo mozo Alvargonzález, dueño de mediana hacienda, que en otras tierras se dice bienestar y aquí, opulencia, en la feria de Berlanga prendóse de una doncella, y la tomó por mujer al año de conocerla. Muy ricas las bodas fueron, y quien las vio las recuerda; sonadas las tornabodas que hizo Alvar en su aldea; hubo gaitas, tamboriles, flauta, bandurria y vihuela, fuegos a la valenciana y danza a la aragonesa.
II
Feliz vivió Alvargonzález en el amor de su tierra. Naciéronle tres varones, que en el campo son riqueza, y, ya crecidos, los puso, uno a cultivar la huerta,
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otro a cuidar los merinos, y dio el menor a la Iglesia.
III
Mucha sangre de Caín tiene la gente labriega, y en el hogar campesino armó la envidia pelea.
Casáronse los mayores; tuvo Alvargonzález nueras, que le trajeron cizaña, antes que nietos le dieran.
La codicia de los campos ve tras la muerte la herencia; no goza de lo que tiene por ansia de lo que espera.
El menor, que a los latines prefería las doncellas hermosas y no gustaba de vestir por la cabeza, colgó la sotana un día y partió a lejanas tierras. La madre lloró; y el padre dióle bendición y herencia.
IV
Alvargonzález ya tiene la adusta frente arrugada, por la barba le platea la sombra azul de la cara.
Una mañana de otoño salió solo de su casa; no llevaba sus lebreles, agudos canes de caza;
iba triste y pensativo por la alameda dorada; anduvo largo camino y llegó a una fuente clara.
Echóse en la tierra; puso sobre una piedra la manta, y a la vera de la fuente durmió al arrullo del agua.
EL SUEÑO
I
Y Alvargonzález veía,
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como Jacob, una escala que iba de la tierra al cielo, y oyó una voz que le hablaba. Mas las hadas hilanderas, entre las vedijas blancas y vellones de oro, han puesto un mechón de negra lana..
II
Tres niños están jugando a la puerta de su casa; entre los mayores brinca un cuervo de negras alas. La mujer vigila, cose y, a ratos, sonríe y canta. —Hijos, ¿qué hacéis? —les pregunta. Ellos se miran y callan.
—Subid al monte, hijos míos, y antes que la noche caiga, con un brazado de estepas hacedme una buena llama.
III
Sobre el lar de Alvargonzález está la leña apilada; el mayor quiere encenderla, pero no brota la llama. — Padre, la hoguera no prende, está la estepa mojada.
Su hermano viene a ayudarle y arroja astillas y ramas sobre los troncos de roble; pero el rescoldo se apaga. Acude el menor, y enciende, bajo la negra campana de la cocina, una hoguera que alumbra toda la casa.
IV
Alvargonzález levanta en brazos al más pequeño y en sus rodillas lo sienta: —Tus manos hacen el fuego; aunque el último naciste tú eres en mi amor primero.
Los dos mayores se alejan por los rincones del sueño. Entre los dos fugitivos reluce un hacha de hierro.
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AQUELLA TARDE..
I
Sobre los campos desnudos, la luna llena manchada de un arrebol purpurino, enorme globo asomaba.
Los hijos de Alvargonzález silenciosos caminaban, y han visto al padre dormido junto de la fuente clara.
II
Tiene el padre entre las cejas un ceño que le aborrasca el rostro, un tachón sombrío como la huella de un hacha. Soñando está con sus hijos, que sus hijos lo apuñalan; y cuando despierta mira que es cierto lo que soñaba.
III
A la vera de la fuente quedó Alvargonzález muerto. Tiene cuatro puñaladas entre el costado y el pecho, por donde la sangre brota, más un hachazo en el cuello. Cuenta la hazaña del campo el agua clara corriendo, mientras los dos asesinos huyen hacia los hayedos. Hasta la Laguna Negra, bajo las fuentes del Duero, llevan el muerto, dejando detrás un rastro sangriento; y en la laguna sin fondo, que guarda bien los secretos, con una piedra amarrada, a los pies, tumba le dieron.
IV
Se encontró junto a la fuente la manta de Alvargonzález, y, camino del hayedo, se vio un reguero de sangre. Nadie de la aldea ha osado a la laguna acercarse, y el sondarla inútil fuera, que es la laguna insondable. Un buhonero, que cruzaba aquellas tierras errante,
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fue en Dauria acusado, preso y muerto en garrote infame.
V
Pasados algunos meses, la madre murió de pena. Los que muerta la encontraron dicen que las manos yertas sobre su rostro tenía, oculto el rostro con ellas.
VI
Los hijos de Alvargonzález ya tienen majada y huerta, campos de trigo y centeno y prados de fina hierba; en el olmo viejo, hendido por el rayo, la colmena, dos yuntas para el arado, un mastín y mil ovejas.
OTROS DÍAS
I
Ya están las zarzas floridas y los ciruelos blanquean; ya las abejas doradas liban para sus colmenas, y en los nidos, que coronan las torres de las iglesias, asoman los garabatos ganchudos de las cigüeñas. Ya los olmos del camino y chopos de las riberas de los arroyos, que buscan al padre Duero, verdean. El cielo está azul, los montes sin nieve son de violeta. La tierra de Alvargonzález se colmará de riqueza; muerto está quien la ha labrado, mas no le cubre la tierra.
II
La hermosa tierra de España adusta, fina y guerrera Castilla, de largos ríos, tiene un puñado de sierras entre Soria y Burgos como reductos de fortaleza, como yelmos crestonados, y Urbión es una cimera.
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III
Los hijos de Alvargonzález, por una empinada senda, para tomar el camino de Salduero a Corvaleda, cabalgan en pardas mulas, bajo el pinar de Vinuesa. Van en busca de ganado con que volver a su aldea, y por tierra de pinares larga jornada comienzan. Van Duero arriba, dejando atrás los arcos de piedra del puente y el caserío de la ociosa y opulenta villa de indianos. El río, al fondo del valle, suena, y de las cabalgaduras los cascos baten las piedras. A la otra orilla del Duero canta una voz lastimera: "La tierra de Alvargonzález se colmará de riqueza, y el que la tierra ha labrado no duerme bajo la tierra."
IV
Llegados son a un paraje en donde el pinar se espesa, y el mayor, que abre la marcha, su parda mula espolea, diciendo: —Démonos prisa; porque son más de dos leguas de pinar y hay que apurarlas antes que la noche venga.
Dos hijos del campo, hechos a quebradas y asperezas, porque recuerdan un día la tarde en el monte tiemblan. Allá en lo espeso del bosque otra vez la copla suena: "La tierra de Alvargonzález se colmará de riqueza, y el que la tierra ha labrado no duerme bajo la tierra."
V
Desde Salduero el camino va al hilo de la ribera; a ambas márgenes del río el pinar crece y se eleva, y las rocas se aborrascan, al par que el valle se estrecha. Los fuertes pinos del bosque
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con sus copas gigantescas, y sus desnudas raíces amarradas a las piedras; los de troncos plateados cuyas frondas azulean, pinos jóvenes; los viejos, cubiertos de blanca lepra, musgos y líquenes canos que el grueso tronco rodean, colman el valle y se pierden rebasando ambas laderas. Juan, el mayor, dice: —Hermano, si Blas Antonio apacienta cerca de Urbión su vacada, largo camino nos queda. —Cuando hacia Urbión alarguemos se puede acortar de vuelta, tomando por el atajo, hacia la Laguna Negra y bajando por el puerto de Santa Inés a Vinuesa. — Mala tierra y peor camino. Te juro que no quisiera verlos otra vez. Cerremos los tratos en Covaleda; hagamos noche y, al alba, volvámonos a la aldea por este valle, que, a veces, quien piensa atajar rodea. Cerca del río cabalgan los hermanos, y contemplan cómo el bosque centenario, al par que avanzan, aumenta, y la roqueda del monte el horizonte les cierra. El agua, que va saltando, parece que canta o cuenta: "La tierra de Alvargonzález se colmará de riqueza, y el que la tierra ha labrado no duerme bajo la tierra."
CASTIGO
I
Aunque la codicia tiene redil que encierre la oveja, trojes que guarden el trigo, bolsas para la moneda, y garras, no tiene manos que sepan labrar la tierra. Así, a un año de abundancia siguió un año de pobreza.
II
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En los sembrados crecieron las amapolas sangrientas; pudrió el tizón las espigas de trigales y de avenas; hielos tardíos mataron en flor la fruta en la huerta, y una mala hechicería hizo enfermar las ovejas. A los dos Alvargonzález maldijo Dios en sus tierras, y al año pobre siguieron largos años de miseria.
III
Es una noche de invierno. Cae la nieve en remolinos. Los Alvargonzález velan un fuego casi extinguido. El pensamiento amarrado tienen a un recuerdo mismo, y en las ascuas mortecinas del hogar los ojos fijos. No tienen leña ni sueño. Larga es la noche y el frío arrecia. Un candil humea en el muro ennegrecido. El aire agita la llama, que pone un fulgor rojizo sobre las dos pensativas testas de los asesinos. El mayor de Alvargonzález, lanzando un ronco suspiro, rompe el silencio, exclamando: — Hermano, ¡qué mal hicimos! El viento la puerta bate, hace temblar el postigo, y suena en la chimenea con hueco y largo bramido. Después, el silencio vuelve, y a intervalos el pabilo del candil chisporrotea en el aire aterecido. El segundón dijo: —¡Hermano, demos lo viejo al olvido!
EL VIAJERO
I
Es una noche de invierno. Azota el viento las ramas de los álamos. La nieve ha puesto la tierra blanca. Bajo la nevada, un hombre por el camino cabalga; va cubierto hasta los ojos,
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embozado en negra capa. Entrado en la aldea, busca de Alvargonzález la casa, y ante su puerta llegado, sin echar pie a tierra, llama.
Los dos hermanos oyeron una aldabada a la puerta, y de una cabalgadura los cascos sobre las piedras. Ambos los ojos alzaron llenos de espanto y sorpresa. — ¿Quién es? Responda —gritaron. —Miguel —respondieron fuera. Era la voz del viajero que partió a lejanas tierras.
III
Abierto el portón, entróse a caballo el caballero y echó pie a tierra. Venía todo de nieve cubierto. En brazos de sus hermanos lloró algún rato en silencio. Después dio el caballo al uno, al otro, capa y sombrero, y en la estancia campesina buscó el arrimo del fuego.
IV
El menor de los hermanos, que niño y aventurero fue más allá de los mares y hoy torna indiano opulento, vestía con negro traje de peludo terciopelo, ajustado a la cintura por ancho cinto de cuero. Gruesa cadena formaba un bucle de oro en su pecho. Era un hombre alto y robusto, con ojos grandes y negros llenos de melancolía; la tez de color moreno, y sobre la frente comba enmarañados cabellos; el hijo que saca porte señor de padre labriego, a quien fortuna le debe amor, poder y dinero. De los tres Alvargonzález era Miguel el más bello; porque al mayor afeaba el muy poblado entrecejo bajo la frente mezquina, y al segundo, los inquietos
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ojos que mirar no saben de frente, torvos y fieros.
V
Los tres hermanos contemplan el triste hogar en silencio; y con la noche cerrada arrecia el frío y el viento. —Hermanos, ¿no tenéis leña? —dice Miguel. —No tenemos —responde el mayor. Unhombre, milagrosamente, ha abierto la gruesa puerta cerrada con doble barra de hierro. El hombre que ha entrado tiene el rostro del padre muerto. Un halo de luz dorada orla sus blancos cabellos. Lleva un haz de leña al hombro y empuña un hacha de hierro.
EL INDIANO
I
De aquellos campos malditos, Miguel a sus dos hermanos compró una parte, que mucho caudal de América trajo, y aun en tierra mala, el oro luce mejor que enterrado, y más en mano de pobres que oculto en orza de barro.
Dióse a trabajar la tierra con fe y tesón el indiano, y a laborar los mayores sus peguajales tornaron.
Ya con macizas espigas, preñadas de rubios granos, a los campos de Miguel tornó el fecundo verano; y ya de aldea en aldea se cuenta como un milagro, que los asesinos tienen la maldición en sus campos.
Ya el pueblo canta una copla que narra el crimen pasado: "A la orilla de la fuente lo asesinaron. ¡Qué mala muerte le dieron
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los hijos malos! En la laguna sin fondo al padre muerto arrojaron. No duerme bajo la tierra el que la tierra ha labrado."
II
Miguel, con sus dos lebreles y armado de su escopeta, hacia el azul de los montes, en una tarde serena, caminaba entre los verdes chopos de la carretera, y oyó una voz que cantaba: "No tiene tumba en la tierra. Entre los pinos del valle del Revinuesa, al padre muerto llevaron hasta la Laguna Negra."
LA CASA
I
La casa de Alvargonzález era una casona vieja, con cuatro estrechas ventanas, separada de la aldea cien pasos y entre dos olmos que, gigantes centinelas, sombra le dan en verano, y en el otoño secas.
En casa de labradores, gente aunque rica plebeya, donde el hogar humeante con sus escaños de piedra se ve sin entrar, si tiene abierta al campo la puerta.
Al arrimo del rescoldo del hogar borbollonean dos pucherillos de barro, que a dos familias sustent